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C'est un (r)éveil en douceur vers le cinéma, l'ethnologie, et surtout la fabrique d'un regard tous ensemble. Des jeunes gens présentent leur film à peine monté, parmi un épisode signé Fantomas (Feuillade) ou Marilyn Monroe génialement filmée par Henry Hataway. Soyez sympa, rembobinez la cérémonie cool. Un moment souterrain, pile sur la crête entre spectateurs (on matte) et réalisateurs (on fait). Les deux aspects s'attachent au tourné-voir, avec sauté le pas pour les plus téméraires. C'est tellement ça, Rouch entraine même les jeunes gens à faire du pied à la caméra. C'est à dir Comment filmer un mouvement ? Comment le suivre ? Le rendre ? Le regarder ? Le créer ? Le ciné fabrique des gestes puisés avec le réel. Ouep, pas dedans. Car s'agit d'entrer en discussion avec le monde, lui-même sous influence du geste romanesque. Sur ce plan, quelques cinéastes inventent des mouvements hallucinants : un gamin s'accroche dans la voiture le long d'une vague déchainée (Ponyo sur la falaise de Miyazaki). Ou bien, Cécile de France regarde une gamine avant une déferlante hallucinante (Au-delà de Eastwood). Soudain, c'est l'invraisemblable réel qui attrape le geste dans la cata sismique japonaise. Aucune prémonition ici, juste une immense conversation pour continuer follement, terriblement. Ces gestes sont partout. Une main touche le porte clé (Sur la route Madison et toujours Eastwood), une autre caresse la veste du vieil amant disparu (Brockeback mountain de Lee). Ca fonctionne dans le drame mais aussi avec l'apparemment futile, léger, ridicule. La haute couture par exemple. Photo : Jean Rouch Un geste d'amourDu patron du patron, en passant par les ouvrières, les responsables des ventes et bien entendu les mannequins, Le Jour d'avant (6x52 minutes chez Arte video) enregistre les préparatifs du rituel ultime : le défilé de mode. C'est-à-dire une cérémonie tremblante et libératrice après les milliers d'heures à transcender les foutus tissus. Dans les ateliers de Jean-Paul Gautier, Sonya Rikiel ou Proenza et Schouler, les petites mains bossent dingues pour réaliser un lâché de beauté. Un truc à la fois bordélique, tenté par une forme parfaite et par définition éphémère. C'est un show musical, avec impro sur une partition toujours en résistance car rien ne va jamais vraiment. La bricole passe par un tour de main impeccable, une rigueur dingue, le regard aigu mais aussi le n'importe quoi, la folie, la belle hésitation. En concentrant sa série sur le geste, Loïc Prigent évacue les questions liées à l'artifice, au superficiel ou ridicule supposé de la mode. Des ouvrières au boss, un miracle se produit car tous cherchent à produire du bigger than life. Atteindre le truc qui dépasse. Toucher l'impossible pour quelques secondes absolues. Et finalement, se vautrer dans le sublime devant un parterre de vielles bourges, elles aussi niquées par le rituel. Devant le tralala magique, nous sommes remisés au rang d'une fragile humanité, en attente de quelque chose de grand, étrangement réalisé. C'est Tous en scène (Minelli) ou French Cancan (Renoir), films sur le gouffre et la joie, fictions et documentaires, coulisses ou scènes en route pour produire le show, ascenseur définitif vers le 7 ème ciel. L'amour au travailLe Jour d'avant inverse le titre catastrophe du Jour d'après (Roland Emmerich) et impose son geste d'amour envers et contre tout. D'une certaine manière, ce geste cherche un bloc de réel entier. Comme si la haute couture était le dernier lieu où l'on fait encore tout de A à Z. De l'idée à la réalisation, du dessin au show, tout se fabrique sur place. Le cinéma en quelques sortes avec son réalisateur, scénariste, équipes techniques et comédiens glam sur le plateau. Ce morceau de réel trouve sa forme avec la bien nommée (et également bricolée) télé réalité, ou encore 24 heures chronos ou le bon vieux feuilleton réalisé par Feuillade dans les années 10 Fantomas : Je crois que l'arrivée de la téléréalité a redonné du pim Voilà du temps dur élagué en épisodes, et comme tout bon feuilleton rythmé par d'improbables respirations amoureuses. L'amour du travail comme on fabrique du taf and love version mère et fille avec Sonya Rikiel. Ou tout simplement amoureux grâce à Proenza et Schouler, revival 2010 du duo Saint-Laurent et Bergé. Les zozos sont élus couple de l'année à Palma. C'est dire si Prigent saisi une forme de bonheur réalisé. On pense aux meilleurs moments de Beauvoir et Sartre, émus de bosser ensemble, amoureux jusqu'au trognon et bataillant dans l'écriture. Ici, l'amour au travail signifie l'amour du travail avec une pelle en coulisse ou un regard comprimé d'émotions dans la souffrance et la soie. Ces mouvements amoureux, finalement trouvent leurs formes non seulement dans les vêtements enfin réalisés et bien entendu le show off. C'est bricolo, sans cesse en danger malgré tant d'efforts, d'amour et d'épuisements. Le happy end au bord de la cata trouve sa puissance incantatoire dans le fragile, un mannequin idéalisé. Et ça marche sur des œufs. Pendant une seconde, Prigent filme une fenêtre. Il neige sur New-York. Depuis qu'Obama est élu, il ne pleut plus aux Etats-Unis se marrent les sexys Proenza et Schouler. Oui, ils peuvent. Photo : Fantomas de Louis Feuillade This is it !On sait bien, pas mal de documentaristes aiment filmer le monde du travail. En général, ça filme l'usine si rare dans nos régimes d'images. Mais la question se pose aussi dans la fabrique du tralala. Comme Labarthes, dans les années 60, prend une caméra et décide de rencontrer non pas les acteur Même amour de la mise en scène pour filmer les metteurs en scène. S'inclure dans le dispositif réinventé, comme les gosses alimentent leurs désirs de rencontrer les géniaux faiseurs de tourner en rond. Et ça marche et ça invente du off glam dans les coulisses. On découvre alors les méthodes. Chacune est une unique pour créer un monde créateur de mondes. John Ford embarque ses équipes dans les canyons comme une bande de scouts pré pubères, loin de Hollywood et ses merdes. Ce peut être aussi le magnifique This is it (Ortega) pour mettre en scène une dernière fois Michael Jackson au turbin. C'est-à-dire l'art collectif du cool inventant un écrin amoureux autour de la star fatiguée, mais toujours géniale question musique. C'est donc ça le miracle rarissime de l'amour au travail : créer les conditions idéales d'un faire ensemble fragile et puissant. C'est beau comme un vêtement bien porté. On en sort rhabillé pour l'hiver. Heureux. Photo : André S. Labarthe sur le tournage de Cinéastes de notre temps
DS |