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La formule Columbo Pour tout le monde, la série Columbo, c'est l'inspecteur Columbo, immortalisé par le génialissime Peter Falk (et super bien doublé, n'oublions pas). Ce serait oublier un pitch immuable, appliqué avec une rigueur et une régularité telle qu'on n'est jamais sûr de découvrir un épisode ou de l'avoir déjà vu. Peu importe si l'histoire est toujours la même : le plaisir est bien là. Cette structure en acier trempé se distingue d'abord du reste des productions policières par une division de chaque épisode en deux parties très distinctes, séparées par un fondu au noir. Deux vrais films différents, accolés l'un après l'autre. Le premier, durant approximativement une demi-heure, nous présente le futur tueur dans son environnement, ses proches et son mobile. Nous le suivons dans les préparatifs du crime, toujours très détaillés, jusqu'au meurtre, filmé hors-champ. Tout ceci quasiment en temps réel et adoptant le point de vue du futur coupable. Cette structure en deux actes, inchangée et bizarrement peu imitée par d'autres séries, a contribué, autant que le personnage titre, à faire de Columbo une série unique en son genre. Columbo ne donna pas autant de petits que Psychose et c'est plutôt curieux. Avec une telle idée et le succès qui s'en suivit, la formule aurait pu être déclinée à l'infini. Rien de tout ça. A part une Madame Columbo tuée dans l'oeuf après une demi saison catastrophique et un récent mentaliste braconnant sur les terres falkiennes avec une tête à claque et des scripts au ras des paquerettes, Columbo restera une curiosité magnifique. Une série où les policiers ne tirent pas une balle, où les poursuites et les scènes d'actions sont aussi nombreuses que les livres dans la bibliothèque de Laurent Wauquiez. En cherchant bien, Derrick, le cousin teuton, pourrait présenter des similitudes. Ce serait oublier un élément important : un épisode de Columbo est toujours passionnant. Un truc magique finalement, puisque passionnant le téléspectateur à mesure qu'il emmerde le suspect. Photo : Psychose de Alfred Hitchcock Un prolo chez les bourgeois C'est l'un des éléments de la formule : Columbo enquête toujours à Los Angeles et systématiquement chez des suspects friqués. Le contraste entre le policier, mal habillé, un peu crado et revendiquant sa cheap attitude et le tueur distingué fait donc partie du programme. Ce contexte rapproche Columbo de notre culture locale, ne rechignant pas à faire tomber les têtes poudrées. On pourra donc voir, dans Columbo, une pincée de Molière et ses serviteurs toujours en avance d'un épisode quand les bourgeois s'ébrouent dans leur suffisance. Scapin était un chouïa plus fourbe mais tout aussi impitoyable avec les puissants du coin. Mais l'homme à l'imper cracra fait aussi fortement penser au cinéma de Chabrol. En effet, si la lutte des classes hante les films de Chacha (La cérémonie et ses prolotes adeptes du fusil à pompe, L'ivresse du pouvoir et son Eva Joly dégommant Nicolas Hulot les cols blancs de l'affaire Elf Aquitaine L'air de rien, Columbo aurait donc quelques velléités révolutionnaires absolument assumées par la présence d'un méchant au compte en banque bien remplie et à la tête bien pleine qui fera les frais de son complexe de supériorité. Sympathique mise en abîme : l'habitude de donner le mauvais rôle à une célébrité du grand écran (Gena Rowlands, John Cassavetes, Faye Dunaway...) ou à une star du petit écran (Patrick Mac Goohan, Martin Landau, Robert Vaughn...) ajoute une couche au millefeuille de revanche sociale puisque c'est toujours le même misérable acteur de télé borgne, crasseux et cantonné à son show qui met à genou des guest stars richissimes. Photo : Inspecteur Lavardin de Claude Chabrol Dans la tête du tueurUn meurtrier connu depuis le premier plan, un meurtre détaillé comme si on y était, un inspecteur qui gagne toujours à la fin : mais comment expliquer que Columbo ne lasse pas, survivant à quatre décennies de rediffusions ? On a longtemps cantonné la série à un règne passionnant du “comment ?”, les autres questions telles le lieu du crime, l'identité du tueur et son mobile trouvant leurs réponses dans la première partie. C'est plus compliqué que cela. Et le fait que toutes les cartes soient découvertes rapidement et qu'on connaisse toujours la fin de l'histoire (ben oui, c'est toujours Columbo qui gagne) n'entament en rien une certaine forme de suspense. En effet, la première partie de chaque épisode nous identifie fortement avec le futur tueur. Créant une forme d'empathie, la mise en scène nous pousse à désirer ardemment que le plan funeste du criminel puisse avoir lieu. C'est paradoxal, mais c'est ainsi. Il faut dire que les assassins nous ressemblent. Psychanalyse du crimeDans la deuxième partie, Columbo arrive et l'identification avec le tueur s'arrête au profit de l'inspecteur cracra. Comme si la présence de ce représentant de la loi bien prolo nous renvoyait à notre condition de profane ayant vu un millionnaire tuer. Le deuxième film commence, Columbo ne lâchera pas le suspect, remontant le long d'une pelote de laine improbable jusqu'aux aveux. Et cette fois ci, on est à fond avec le flic. Comme pour exorciser le plaisir pris à voir le meurtre se réaliser. Une demi-heure de plaisir coupable puis une heure d'enquête sur notre propre culpabilité. N'oublions pas : on était là lors du meurtre, on a tout vu, donc on était aussi le tueur. La série fait donc des clins d'oeil appuyés à la psychanalyse. Comme si on avait rêvé d'un meurtre d Le tout premier épisode (un téléfilm en fait), intitulé Inculpé de meurtre, s'ouvrait d'ailleurs sur un générique montrant des taches de Rorschach (le truc qu'à chaque fois qu'on regarde on voit un sexe), comme si le projet des auteurs de Columbo était bien de faire des coucous à Freud. Et puis, il faut bien le dire, beaucoup de choses semblent irréelles dans le monde de Columbo. Il pourrait s'agir d'incohérences mais, en prenant en compte cette drôle de structure en deux actes nous projetant dans la peau d'un tueur avant d'être en empathie avec un flic, tout converge vers une dé-réalisation du spectacle : A quel moment Columbo sait-il que son interlocuteur est coupable ? Pourquoi ne le voit-on jamais enquêter auprès d'autres suspects ? Pourquoi sa femme est toujours invisible ? Mais plus que d'identification il faudrait parler d'empathie : nous avons été le tueur pendant la première partie mais cette proximité ne se reporte pas totalement sur Columbo. Comme s'il y avait une distance entre le lieutenant et le spectateur. On rit de lui, de sa naïv Quand on pense en savoir plus sur sa personne, il ment (les infos sur son enfance et sur sa femme sont contradictoires d'un épisode à l'autre). C'est normal : Columbo n'a pas de femme. Il n'a pas de famille. Il n'a pas de prénom. Il n'a même pas de corps : un cerveau venant jouer les esprits frappeurs dans des guenilles. Columbo, c'est la voix de la culpabilité qui parle sans arrêt dans la tête des tueurs. Juste une voix, décidée à entamer un bras de fer intellectuel jusqu'à la confession d'un crime. Dans la cité des anges devenue une ville-cerveau, un fantôme a décidé de se mettre en quête de vérité. Moins moral mais tout aussi déterminé que Clint Eastwood dans L'homme des hautes plaines (une merveille de western où un ange un peu sadique vient foutre de l'ordre dans une ville corrompue), Columbo vient de nulle part, apparait souvent miraculeusement et, une fois la vérité dite (un moyen, pour les suspects de retrouver une paix intérieure), s'évaporera. Columbo réussit donc à être une série policière où chaque épisode commence par un acte, le meurtre, pour se poursuivre et se terminer par des mots. La défaite du tueur consiste en ses aveux. Pas un coup de feu, pas une bagarre, pas une poursuite, rappelons-le. Juste des entretiens. Des conversations entre un praticien et son client. Le meurtre originel est traité comme un mauvais rêve qu'il conviendra d'analyser pour pouvoir le raconter puis se défaire de la culpabilité qu'il a généré.
Prenez des spectateurs, donnez leur à voir un show à base de meurtre presque parfait et d'enquêteur génial. Ne leur dites rien de l'expérience de culpabilité et de plaisir qu'ils vivront. Ne leur révélez pas, alors que le flic psychanalyse le suspect pour le faire avouer, dans un sens, le guérir, que c'est eux qui devant leur poste de télévision, occupent le divan. Photo : Inculpé de meurtre de Richard Irving / L'homme des hautes plaines de Clint Eastwood
RN |