Vend Talbot
restaurée, parfait état, comme neuve - 2ème partie
Wolfman (2010
) de Joe Johnston

La première partie de cet article est consultable ici.


Il aura donc fallu attendre soixante ans pour se taper un adaptation du loup-garou fidèle au film original.
Et comme si la malédiction du héros avait contaminé les films eux-même, on a bien failli ne pas voir du tout la truffe du loulou version 2010.

Developpement Hell

Tout commence en 2006. Benicio Del Toro, super acteur oscarisé et fan du Loup-garou version Lon Chaney Junior, décide d'en produire un remake fidèle. On nomme un réalisateur, Mark romanek (Photo obsession, un truc qui buzze parceque Robin Williams y joue le méchant de service), on prépare les effets spéciaux, moitié Rick Baker (le maquilleur spécialiste du genre à poil depuis Le loup garou de Londres jusqu'à Thriller, Wolf et Cursed) et on budgette le tout à la hauteur du blockbuster prévu.
Malheureusement, l'entreprise commence à sentir sérieusement le sapin : des retards de tournage, des dépassements de budget, des premières scènes ridicules et un réalisateur qui pète un cable. Alors on vire Romanek (Hollywood appelle ça les divergences artistiques). Le petit Romanek, écrasé par la pression du studio et l'omniprésence de sa star producteur, jette l'éponge, laissant le projet dans un developpement hell (c'est comme ça qu'on dit quand un film subit une conception maudite l'obligeant à habiter les tiroirs des studios pour un bout de temps) avec quelques scènes déjà tournées et parait-il potables, et de nombreuses autres carrément risibles.

Benicio Del Toro, qui tient à son projet, se met donc en quête d'un réalisateur capable de donner forme à son projet fou de redorer le blason de Larry Talbot. On notera d'ailleurs que c'est souvent un acteur qui est à l'origine d'un film de loup-garou, comme si le personnage avait un potentiel dramatique absolument meséstimé. Ce fut le cas avec Lon Chaney Junior, soucieux de faire de Larry Talbot le véhicule de sa starisation ou encore Paul Naschy, acteur puis réalisateur de ses films de gros poilu, ou Jack Nicholson, aussi à l'origine de la relecture du genre à la sauce yuppie (Wolf).

Au passage, ces acteurs ont aussi un point commun : ils sont physiquement si impressionnants que le maquillage du loup garou semble jouer les euphémismes. Prenez Nicholson : il lui suffit de froncer les sourcils pour ressembler à un loup ! Dans le genre flippant sans maquillage, Lon Chaney et Paul Naschy se posent aussi bien là. On peut en dire autant de Benicio Del Toro, immortalisé ci-dessus par une photo volée d'essais : il fait mine d'étrangler Rick Baker, son maquilleur, sans aucun masque, juste avec la tronche qu'il s'était faite pour Che Guevarra. Et en plus ça fonctionne. Comme si leur volonté de jouer les Talbot venait d'une sensation de monstruosité bien réelle.

Ca tombe bien : pour cette enième relecture du mythe se veut sincère. Reste à trouver un réalisateur. Et Benicio sortit de sa manche Joe Johnston.

Photo : Benicio Del Toro lors d'essais lumière, avant le tournage de Wolfman

Un serviteur zélé

Ce Johnston n'est pas un auteur.
Tout au plus un artisan solide, capable de filer la banane à ses producteurs parcequ'il a fini son film dans les temps et sans dépassement de budget. Chéri, j'ai rétréci les gosses, Jurassic Park 3, Jumanji, Rocketeer : rien qui ne justifie une statue dans le jardin de Palma. Pourtant, le gars, qu'on aimerait qualifier de yes-man avec dédain, réussit, grâce à sa relecture du Loup-garou, à filer de la cohérence à sa filmo. Wolfman est son meilleur film, haut la main, mais cette réussite nous permet de comprendre le bonhomme et même de l'aimer. Ni cinéphile pur et dur (pas assez respectable, cette filmo), ni geek (trop vieux et pas assez branchouille), Johnston tient une place rare car médiane dans le paysage du ciné US : celui qu'un Richard Fleischer ou un Robert Wise avait il y a un paquet d'années, par leur eclèctisme, leur amour pour le cinéma classique et de genre et surtout leur modestie les poussant à tisser une vraie oeuvre au fil d'une multitude de genres visités sans jamais atteindre le prestige des grands auteurs.

Quand Robert Wise réalise Star Trek à la fin de sa carrière, tout le monde se garde bien de le comparer à Kubrick. Pourtant son film braconne ouvertement sur les terres de 2001 et ça fonctionne même plutôt bien. Mais Robert Wise, c'est surtout le type qui rassure,le mec capable de passer de La mélodie du bonheur à La cannonnière du Yang Tsé et de La maison du diable à Star Trek. Le point commun de ces quatre films ? Quatre merveilles dans leurs genres, dont on oublie de mettre la réussite au crédit du seul réalisateur parcequ'on a déjà du mal à imaginer le même gars derrière quatre films aussi différents.

Comme Wise, Johnston est un type qui se cache derrière ses films. Le genre de gars à propos duquel la cinémathèque fait tardivement des rétrospectives en forme de mea culpa toujours posthumes. Johnston part avec un peu de retard sur Wise ou encore Fleischer (qui passe de l'étrangleur de Boston aux Vikings pour finir avec Soleil vert puis la suite de Conan, tout de même). Il signe avec Wolfman son premier grand film. Mais dans l'esprit, dans cette sensation d'avoir affaire à un type modestement dévoué à sa cause, on y est. Wolfman, désormais mètre étalon du film de loup-grou gothique, se pose ainsi en anti Sleepy Hollow. Le film de Burton respectait le cahier des charges Hammer / Bava mais on sentait son réalisateur un peu trop intelligent. Tant de maîtrise chez Burton procurait un ennui poli. Tout aussi cinéphile (finalement) mais la ramenant moins, Johnston surprend. Ca favorise l'empathie (souvenez vous comme on se foutait de ce qui arrivait à Johnny Depp quand il débusquait le cavalier sans tête). Tout ce qu'on n'attendait plus pour notre loup-garou si délaissé. Un vrai miracle.

Dans un paysage cinématographique avec un studio fort et des réalisateurs sous contrat, Joe Johnston aurait fait merveille. On l'imagine très bien en artisan solide et fidèle, dans les années trente, à la Universal, enchaînant les films de monstres dans l'ombre pendant que tout le monde n'a d'yeux que pour Karloff ou Lugosi. Lorsque le studio se casse la gueule ou change de cycle, le petit gars passerait à autre chose en faisant un nouveau fleuron. Pas un chef d'oeuvre. Juste un grand film, avec comme seule constante un amour immodéré du fantastique, vintage de préférence.

Prenez sa filmo : question qualité, ça va crescendo mais dès Chérie j'ai rétréci les gosses, le petit Joe retravaille le gigantisme et rend son petit hommage à L'homme qui rétrécit. Rocketeer ? Une adaptation d'un comics des années trente qui ne cherche même pas à se la jouer moderne. Jumanji et Jurassic Park 3 se chargent de parfaire la déclaration d'amour aux films de monstres. Joe Johnston est donc clairement un nostalgique, un vrai fou du cinéma de quartier qu'il a connu dans son enfance, un peu comme joe Dante, le vernis politique en moins. Et surtout, Johnston semble adorer s'attaquer à des genres du fantastiques habituellement délaissés (gigantisme, néo-rétro, monstres), ce qui en fait donc le candidat idéal pour donner au loup-garou un lustre perdu.

Photo : Star Trek : Le Film de Robert Wise / Chérie j'ai rétréci les gosses de Joe Johnston

L'ombre du vampire

Vu le pédigree du réalisateur et les conditions calamiteuses de production du film, Wolfman ne sera le Bram Stoker's Dracula du film de loup-garou. Alors que Coppola réinventait à sa façon le mythe du vampire, dans une réflexion si vertigineuse qu'elle en devient stratosphérique (rappelons que pour Coppola, Dracula est carrément le cinéma), la première des priorités, pour Johnston, c'est de donner au gros poilu un film enfin à sa hauteur.

Premiers changements : on situe le film ouvertement en Angleterre (le film original s'en gardait pour ne pas stigmatiser la population locale !) et au début du siècle. Vous voulez du gothique, vous allez servis. Par alleurs, Johnston ne se refait pas et se permet deux gros clins d'oeil aux fans de sous-culture rétro : le flic du film est le détective Aberline, soit le héros de From Hell (l'enquête sur Jack l'éventreur, citée dans Wolfman) et il intègre à son récit un personnage de majordome sikh digne des récits de Jules Verne. Ca change des traditionnelles références branchouilles pour témoigner d'un amour du serial pas vue depuis les Indiana Jones.

Pendant ce temps, dans son coin, Anthony Hopkins venu du Dracula de Coppola (il y tenait le rôle d'un Van helsing insupportable de cabotinage), joue les esprits malveillants, comme pour rappeler la tutelle écrasante du chef d'oeuvre coppolien. Il se révèlera d'ailleurs être le grand méchant de l'histoire. Parceque le projet de Johnston est autre. Nulle intention de révolutionner le cinéma. Il est ici question d'iconiser à nouveau un mythe sinistré par six décennies de méprise ou de d'intellectualisation. Juste redonner matière à imaginer le loup-garou autrement qu'en dénaturant la légende.

Alors on y va fort, et une fois la malédiction lancée sur le pauvre Larry, en route pour une scène que les fans du genre ne sont pas prêts d'oublier. Ca se passe dans un asile, où Talbot a été interné suite aux forts soupçons des villageois sur l'identité de la bête féroce qui décime les troupeaux et les rednecks du coin. Le patron de l'asile, un scientifique sadique, a convoqué ses pairs pour leur expliquer que la lycanthropie est une métaphore de la bestialité. Derrière, Talbot est attaché sur sa chaise pendant que la pleine lune rapplique. Pendant que le professeur disserte sur la stupidité des croyances en une transformation physique et non mentale et l'importance des symboles, Larry Talbot ne tarde pas à se changer en loup devant l'assemblée. Le prof, de dos, continue d'intellectualiser, sans prendre la peine de se retourner pour voir la nullité de son raisonnement. Talbot fait un massacre. Et en une scène, Joe Johnston règle leur compte à tous les films ayant adapté l'idée du loup-garou plutôt que le loup-garou lui-même. Une scène splendide, qui parle avant tout de cinéma. Arrêtons d'interpréter et regardons ce truc en face : plus qu'un concept, il est le mythe originel : un objet de cinéma dans toute sa splendeur dont les images suffisent enfin à elles-même !

Photo : Bram Stoker's Dracula de Francis Ford Coppola

 

 

 

RN

Filmographie de Joe Johnston (lien Imdb)