Thérapie de groupe

Toy Story
(1995) de John Lasseter


"Salut les gars, c'est moi, c'est John Lasseter. Asseyez vous et sortez vos macbooks.
Bonne nouvelle : Disney est OK pour qu'on leur ponde un long-métrage. Ouais, je sais, c'est cool. On a trente millions de dollars pour faire ça : de quoi mettre du beurre dans les épinards. C'est vrai que par le passé, tout n'a pas été rose : on a commencé comme spécialistes de l'imagerie de synthèse auprès d'ILM alors que tout ça balbutiait. Souvenez vous du chevalier sortant du vitrail dans Le secret de la pyramide (Young Sherlock Holmes) : on était vraiment bien partis, et certains se repassaient la scène en boucle tellement c'était chiadé (1985 tout de même). Et puis tout ça a fait pschitt. En quittant ILM, on s'est mis à vendre des gros ordis pour des médecins et on a fait un four. Heureusement que Steve Jobs était là pour nous racheter. Ce type est définitivement cool. Il a injecté assez de fric dans la compagnie pour qu'on reprenne du poil de la bête en faisant des pubs. Ce Steve, si on le laisse faire, il serait capable de transformer un téléphone portable en objet hype, si ça se trouve.
C'est aussi en partie grâce à lui qu'on est devenus des cadors du court-métrage en images de synthèse. On s'est chopé un tas de récompenses, alors nous v'là à plancher carrément sur un long pour Disney.

Disney, vous vous rendez compte ? La grosse boîte qui se casse la gueule dès qu'elle arrête de piller les mangas (Le roi Lion puis Pocahontas). Bon, en ce qui nous concerne, c'est un coup d'essai, un truc expérimental. Disney assure en cas de bide et en cas de succès, ils se baffreront les recettes. Mais on n'en est pas encore là.

Alors pour le film, on va essayer d'être pas trop mauvais, d'apprendre des erreurs de Walt et ses potes en costards. D'abord, on va bosser le scénario plus que d'habitude. Une bonne histoire, ça aide toujours, surtout qu'on adapte pas un classique de la littérature. Ici pas de conte sur lequel se reposer pour assurer la trame. Pour l'histoire, c'est tout trouvé : vu qu'on peut rien faire d'autre, on va mettre en scène des jouets. Ouais, c'est plus facile à représenter que des êtres humains ou des animaux. Pas de cheveux, pas de peau, pas de décors gigantesques, une chambre de gamin, plein de couleurs et ça devrait rouler."

Extrait presque réel de la réunion de préproduction de Toy Story

Photo : Le secret de la pyramide de Barry Levinson - cliquez sur l'image pour visionner la séquence du chevalier du vitrail conçue par Pixar pour le compte d'ILM

L'innocence et la mélancolie

Dès que les humains ont le dos tourné, les jouets s'animent.
Dans la chambre d'Andy, ils vivent leur vie tranquillement au gré des scenari inventés par le gamin, formant une tribu disciplinée menée par un leader sympa, Woody le cowboy.
Un beau jour, un nouveau jouet arrive et fout le bordel. C'est  Buzz l'éclair, un ranger de l'espace ignorant tout de sa condition et bien décidé à devenir le compagnon de jeu favori d'Andy au grand dam de Woody. Par peur d'être remplacé, le cowboy ne tarde pas à nourrir de sombres desseins envers Buzz.

Il y a deux films dans Toy story : celui de Buzz et celui de Woody. L'un ne sait rien de sa nature et est convaincu d'être un vrai héros du futur. L'autre est pleinement conscient des limites de son existence et vit dans l'angoisse d'être remisé au fond du coffre ou pire, à la poubelle. La question de la conscience de soi, posé dès le départ pour les deux héros, s'accorde parfaitement avec la forme du film, premier métrage intégralement en synthèse et donc premier représentant de son espèce synthétique. Il est donc naturel, comme chez Cameron, que les persos de Toy Story, des pionners technologiques, débattent en se posant la question “Je suis quoi ?”. Ici on se questionne comme on questionne le cinéma.

On ne remerciera jamais assez les plus grands expérimentateurs du cinéma d'être aussi de grands cinéastes.

Le problème dans Toy Story, tient dans la coexistence de ces deux films : lorsqu'une nouvelle techno pointe le bout du nez, l'heure est généralement à la célébration, à la découverte joyeuse des nouveaux possibles. C'est Jake Sully qui, dans son avatar, commence par ressentir des picotements aux orteils puis se barre de la salle de soin pour courrir comme un dératé. Autant dire que le film de Buzz, soit la découverte du décalage entre sa perception de lui-même et la réalité, aurait suffi à faire de Toy Story le pionnier joyeux et drôle du dessin-animé de synthèse. Au lieu de celà, la découverte du réel devient rapidement une désillusion. Et Woody, dès l'arrivée de ranger de l'espace made in Taïwan, pose ainsi les jalons de la fiction selon Pixar : à la magie s'ajoute une dimension mélancolique directement liée à la nature des personnages. On se souvient de Cars et ses voitures tristes tournant en rond sur une piste de Nascar, de Nemo parti à la recherche de son fils estropié et entouré de poissons malades mentaux, ou encore de Wall-E baladant sa tristesse sur une terre devenue décharge.

Les héros pixariens semblent tristes d'être faux, comme pleinement conscients de leur dimension synthétique. Chez Woody, ça vire carrément à la dépression. Trop conscient pour être heureux, ce cowboy en tissu : pour lui, la perspective d'être remplacé vaut pour arrêt de mort.

Photo : Avatar de James Cameron

Le beau retour à Cervantès

Toy Story navigue donc entre deux eaux : celle de l'innocence folle un peu arrogante par la grâce de cette satisfaction d'être le premier film de son espèce et celle d'être un fleuron technologique. En gros, ce premier film de synthèse est-il l'aboutissement d'un art ou le début d'une aventure ? Ce film issu de la décomposition d'une animation traditionnelle à bout de souffle se permet donc de sentir la mort et de bourgeonner à la fois.

Buzz et Woody sont les archétypes de ces deux extrêmes. Et comme chez Pixar, on n'est pas des manches, voilà qu'on a finalement choisi, pour le canevas du film, de revenir au classique, jusqu'à adapter carrément Don Quichotte. Avec Buzz dans le rôle de l'hidalgo dingue et Woody dans celui de Sancho Panza.

Terry Gilliam aura mis une vingtaine d'années à galérer pour adapter les aventures du chevalier frappé contre les moulins à vent, John Lasseter fait son truc en loucedé et permet à tous les gamins du monde de se familiariser avec la trame du classique de Cervantès. Ainsi, comme dans le bouquin, Buzz est convaincu d'être un héros qu'il n'est pas. Si les évènements semblent lui donner raison (des géants en forme de moulins à vent là-bas, une expérience de vol dû à un concours de circonstances ici), Sancho Panza / Woody doit perpétuellement essayer de le ramener vainement à la raison quitte à entrer dans son jeu.

C'est que Buzz comme Don Quichotte ont été programmés pour se croire plus beaux qu'ils ne sont. L'un parcequ'il s'est gavé de récits de chevalerie, l'autre (Buzz) pour des raisons fantastiquement intelligentes : dans Toy Story, les jouets naissent stéréotypés par leur apparence avant de changer dès qu'ils ont pris vie.

Formidable idée : les jouets seraient des acteurs prenant par défaut le rôle induit par leur physique. Puis ils prennent vie dans le dos des humains et font avec la réalité. Buzz se croie intrépide et doté de pouvoirs exceptionnels, il déchantera en apprenant qu'il n'est qu'un exemplaire d'une longue série de jouets. Alors on fait le gros dos, on accepte de jouer, entre les mains des gamins, son rôle de stéréotype. Quand la lumière s'éteint, le cow boy peut enfin montrer qu'il est un leader fragile et la bergère cesse de jouer les vierges éplorées pour devenir une femme sexuellement aggressive. La gentille lampe devient alors une allumeuse.

Les jouets sont des acteurs, les enfants sont les réalisateurs. Et interdiction de sortir de son rôle avant que le clap de fin ne retentit.

Photo : Don Quichotte de la Manche - illustration de Gustave Doré

Quand les objets dépriment

On pourrait pousser le bouchon plus loin et comparer carrément le sort des jouets à des prostituées puisqu'ils sont obligés de donner du plaisir à l'enfant en laissant celui-ci disposer de leur corps comme il le souhaite, allant jusqu'à cacher, le temps de la passe, leur conscience même.

Donner vie à des jouets et adopter leur point de vue, voici donc le projet fou de Toy Story. L'affaire se double évidemment d'une plongée dans les angoisses de ces objets malheureux obligés de jouer les pantins heureux. Une version encore plus dark du Pinocchio Disneyien (grand mélo devant l'éternel, déjà) puisqu'ici point d'espoir de rallier la race humaine. Point d'espoir et point d'envie : Woody et sa tribu ont accepté doctement leur condition et ne semblent pas imaginer autre chose que leur vies d'amuseur en plastique.

Woody peut bien moquer la soumission toute religieuse des petits aliens verts obéissant bêtement aux mouvements du grapin les menant vers le monde du dehors, ils se comporte comme eux, l'illusion d'un monde meilleur en moins.

Parceque les humains dans Toy Story, c'est pas trop ça. Les adultes n'existent pas (jamais cadrés, toujours en off) et les enfants se divisent en deux catégories peu reluisantes : Andy et Syd.

L'un, propriétaire des héros, se borne à les mettre en scène dans des scenarii inintéressants. La responsabilité des précédents pourvoyeurs en imagination enfantine, Disney le premier, semble engagée dans la pauvreté créatrice d'Andy. Après tout, comme dans les dessins animés de Disney, Andy ne fait qu'utiliser ses jouets comme des personnages stéréotypés par leur apparence : une bergère est forcément une vierge éplorée et un cowboy est forcément héroïque. Pendant que Monsieur Patate vient jouer les banques d'organes ambulantes.

Dans la maison d'en face, chez Syd, ce n'est pas mieux : le petit fait preuve d'une créativité indéniable mais il la met au service de la destruction des jouets et de leur déconstruction. En résultent des explosions de soldats et des créations à la Frankenstein, où la tête d'un poupon trône sur le corps d'une araignée Mécano, produisant un (beau) monstre Burtonien.

Le piège serait d'opposer les deux enfants, de faire de l'un le parangon de la discipline et de l'autre la nemesis subversive. Grossière erreur : Andy et Syd sont les deux faces d'une même pièce, l'un se nourrissant de l'autre. Dans ce qu'il faut bien appeler de la misanthropie (naissante chez Pixar qui poussera le bouchon plus loin en éliminant l'humanité de Cars et Wall-E ou encore en faisant perdre aux humains le goût pour le donner plus tard à un rat), le salut des jouets se situerait entre les deux chambres, dans ce jardin / antichambre, là où les objets restent en attente de destin : vivre tranquillement une vie chiante dans l'angoisse d'être jeté ou souffrir pour devenir monstrueux mais unique.

Les jouets monstres de Syd, par opposition à la tribu de Woody, sont en effet des pièces uniques, oeuvres d'art souffrantes et muettes. Ces pauvres hères font cependant preuve d'un esprit de solidarité qui manque aux habitants de la chambre d'en face, aptes à destituer Woody de son rôle de leader dès l'arrivée de Buzz ou encore à le bannir carrément.

De par les sujets qu'il aborde et les limites de ses moyens (deux chambres : aussi fort qu'un film de fin d'étude de la Fémis), Toy Story est donc un film profondément intimiste. On y cause exclusion, conscience de soi et perte de l'innocence en écoutant des objets malades car vivants. Le salut de chacun viendra par le dialogue mutuel, comme dans un groupe d'alocooliques anonymes : s'écouter, se regarder, s'accepter. Finalement, Buzz volera une fois sa condition de jouet acceptée. Une fusée au cul est le tour est joué.

Maintenant que la démonstration technologique est passée, faisant du film un fossile devant lequel plus personne ne s'extasie, Toy Story existe enfin. Le phénomène est similaire aux films de Cameron, d'abord vus à l'aune de leur caractère novateur puis redécouverts comme des "vrais films" (et généralement, c'est la claque). Pixar a fait un film écrin pour faire avancer la techno et maintenant que d'autres jouets plus perfectionnés sont sortis (les Pixar suivants, notamment), voilà que, par un effet de mise en abîme, leur premier film prend désormais le rôle de Woody. Un truc limite old school, flippé de finir au fond de l'armoire à DVD.
Débarrassé de ses apparats novateurs, Toy Story peut maintenant être aimé pour ce qu'il est : un classique de l'animation ayant définitivement gagné sa place vers l'infini. Et au delà.

Photo : Pinocchio de Luske Hamilton et Ben Sharpsteen

 

 

 

RN

Filmographie de John Lasseter (lien Imdb)