Panoramique
The tree of life (2011
) de Terrence Malick


Comme Kubrick, Malick donne dans l'expérimental. C'est même une marque de fabrique quand le zozo se casse la nuit, caméra sur l'épaule, à la recherche d'une coccinelle vibrionnante. Mais son bazar, souvent associée à une forme de liberté, se situe toujours dans un cadre super codé. On retrouve par exemple les règles classiques du road movie, du film historique, du film de guerre ou pour The Tree of life du mélo familial. Télé loisirs peut se la couler douce… Malick s'ancre dans le genre pour mieux décoller vers les grands espaces, une nature bigger than life, le cosmos incarné dans une brindille. Et vous savez quoi ? C'est super beau.

Où vas-tu Terrence ?

Terrence, c'est un peu le roi de la contre plongée avec son cul par terre et l'objectif pointé vers le ciel. Son cinéma regarde au loin, tiraillé entre le proche et l'ailleurs, le tout de suite et l'hier, le petit et l'immense. C'est même tous les jours le printemps avec ses moissons expérimentales à chaque fois un peu plus vastes. Comme s'il fallait sans cesse agrandir le cadre. Eclater les frontières. Grossir les champs de vision. Son Nouveau monde fait même œuvre de programme en découvrant, avec risques et périls, les terres américaines au 15 ème siècle.

Le parallèle avec Kubrick tombe tout cuit. Trop justement. On préfère imaginer un cousinage plus tranquille avec James Cameron ou Peter Jackson. Car leur rapport au monde, à la fois distant et complètement dedans, rappelle une merveille comme le Titanic tout petit en pleine mer, les avatars en révélation avec le réel ou encore une gamine balancée chez les morts mais en conversation avec les vivants (Lovely Bones). On assiste à des rapprochements des corps bien compliqués dans le cosmos. Ca donne un couple dans l'eau glacée, une relation amoureuse pas gagnée quand on a une grande queue ou un amour parental qui ne peut plus atteindre son enfant. Reste l'élan avec retour impossible à la case départ.

D'une certaine manière, ces cinéastes traquent du mystère à la pelle comme d'autres compile les points Smiles. Et l'on se surprend à percevoir, soudain, un truc jamais vu car fixé dans le grand monde incarné à l'écran. S'agit de filmer l'impossible. De désaccorder la narration pour se frayer un chemin dans cette ambition folle. Tordre l'écriture cinématographique pour osciller entre l'immense et le tout petit. Rejoindre les Sternberg ou Murnau dans la grande histoire. S'agit de pas se rater.

Photo : Titanic de James Cameron

Au delà

Avec The Tree of life, Malick passe la vitesse supérieure et tente le projet casse gueule d'incarner frontalement ces immensités. Ce pourrait être un gros soufflé retombé, on bascule dans un projet démesuré, avec la sensation de toucher aux limites même du cinéma.

Pour entreprendre une telle folie, comme d'hab le zozo débute par un petit bout tout simple : une histoire d'amour, une naissance, une famille classique (une mère, un père et des gamins). Le drame se noue dans les années 60 avec la mort d'un fils et les conséquences pour le frère tout niqué dans son bureau 2011. Une brèche s'ouvre dans le temps et l'espace. Le film s'engouffre comme un appel d'air. C'est dire si Terrence choisit avec soin ses focales pour tendre ces grands écarts spatio temporels. Une affaire de morale comme prêchait l'autre.

Alors oui, on peut craindre le pire avec une telle entreprise. La recherche de significations sur la vie, la mort, le monde et le pourquoi du comment peut virer carrément pénible. Le cauchemar serait d'imposer une grille de lecture, un sens tout cuit dans le cru. Mais par bonheur, The Tree of life quitte d'emblée les rives de la signification pour au contraire filer vers une recherche d'intensité. Le film construit tout un tas de symboles hyper puissants pour mieux les briser. Une porte dans le désert, un coquelicot, une montagne magique mais la mise en scène impose l'effondrement d'une signification trop lourde.

Comment ça marche ? Malick appuie sa narration sur deux schémas opposés, vite liquidés par la mort d'un enfant. Ainsi, le père O'Brien semble porté par la volonté toute puissante du contrôle de sa vie (et celle de sa famille). Autoritaire avec sa famille, énervé dans son rapport au réel, excédé par la grimpette sociale, son schéma s'effondre non seulement dans les turpitudes économiques, mais aussi devant la mort tragique. La seconde approche est incarnée par la mère O'Brien, cette fois associée à la sensualité, la douceur et un amour débordant. Là aussi, la perte violente du fils balaie la fabrique de douceurs. Reste alors le frère conjugué au présent, largué dans ses bureaux, perdu cherchant une voie parmi les réminiscences du passé. C'est le désert, et le sens abondant comme une source Orangina au milieu du Sahara.

Sans toujours y arriver, Malick évacue donc la volonté de porter une signification trop précise. Mais surtout, l'un des aspects merveilleux du film passe par la traque d'une liberté perdue, hors utilisation lourdingue du concept. Comme si fallait travailler la perturbation par ce truc énorme : cadrer un arbre sans penser au sens de l'arbre. Juste provoquer, avec force, les arbres rencontrés dans notre existence. S'agit d'appeler les réminiscences chez le spectateur au boulot.

Forcément, la narration classique prend des coups. Malick se détourne du langage ciné usuel pour filer les digressions. Nouer une longue pelote toute pleine de chemins enlacés. C'est un peu comme le héros de Minuit à Paris, en bascule vers d'autres univers à un coin de rue. Terrence se casse tout seul avec sa caméra dans la nature ou en collectif pour les effets numériques (signés Douglas Trumbull, héroïque créateur des superpositions vues dans 2001 l'Odyssée de l'espace). A ce moment là, le film bricole une grâce hallucinante.

Photo : 2001 l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick

Musique

The Tree of life est aussi un incroyable récupérateur à films. Comme si filmer la matrice et la fin du monde en un seul geste, imposait la nécessité d'embrasser tout le cinéma. Malick pique direct dans les pépites. Le temps d'aimer et le temps de mourir de Douglas Sirk pour ses bulles d'innocence dans un monde en ruine, Pique-nique à Hanging-Rock (Peter Weir) pour la traversée du désert avec des jeunes filles en fleur ou encore Shining (Kubrick) avec son papa poule, complètement déglingue dans un espace clos. La liste est longue, jusqu'à Jurassic Park convoqué par la presse pour un débat hors jeux concernant la qualité des effets spéciaux.

Mais un ciné plus discret irrigue également The Tree of life. Aussi bien pour les thèmes (la beauté d'un monde dont il faut impérativement sauver chaque parcelle de vie), mais surtout la grammaire. C'est-à-dire la reprise d'une construction singulière sans pomper le folklore. Une approche sèche finalement.

S'agit d'Artavazd Pelechian, cinéaste arménien génial filmant des processions, la naissance de bébés ou encore des moutons glissant à flanc de montagne. Le zozo filme ici ou là des micros détails pour mieux les réintroduire dans le cosmos, opère par fragments (en piquant des images d'archives) et les mouline pour construire une œuvre incroyablement musicale. Nous sommes par delà le langage narratif pour embrasser un monde immense, parfois simplement niché dans une répétition de petits gestes.

Nous, Les Habitants ou Les Saisons organisent des images à la limite de la rupture, des modulations abruptes, de grandes vagues d'images-monde en résonnance avec une humanité filmée par des regards caméra. L'école russe est digérée et ça donne des images incroyablement frappantes, à la fois débordées par les symboles et pourtant libre comme l'air dans un jeu de formes.

Pour cette raison, The Tree of life se rapproche comme rarement d'une symphonie. Voilà une échappée des mots, la pensée butant radicalement sur la musique. Le sensible et l'intelligible sont sublimement réunis. Fin de l'article. La merveille commence.

Photo : Les saisons d'Artavazd Pelechian

 

 

 

DS

Filmographie de Terrence Malick (lien Imdb)