La vie est belle
The mist (200
8) de Frank Darabont


"Le cinéma de Carpenter ne met pas tellement en question l'existence ou non du fantastique. Il s'intéresse plutôt à la confrontation entre le monde réel et l'apparition du fantastique."
Mythes et masques : les fantômes de John Carpenter - Luc Lagier et Jean-Baptiste Thoret

David Drayton fait la gueule. Rien ne tourne rond cette nuit. Un vent merdique tremble les tuiles de la maison. Un arbre s'écroule funky et explose une vitre. Le lendemain matin, la belle famille fait le tour du propriétaire, mais bizarrement. L'air du Maine ? Le lac Lamartine ? Inquiétude avec l'assurance du voisin ? Le pouvoir d'achat ? Les tronches sonnent B.

L'intro avant la merde, la tempête, la fin du monde, contrat classique avec le spectateur. Mais putain, on s'accroche par-dessus code outragé. L'invraisemblable lenteur sonne faux, ça dialogue faux comme les naïfs Lutz, fraîchement déménagés dans leur nouvelle maison du diable, Amityville (Stuart Rosenberg).

Ouverture pas surinterprétée car trop dans le pot. Avec un plaisir évident. On sait pourquoi on est là, devant le plat fumant, sans trop de moyens (les frères Weinstein tiennent les cordons de la bourse), avec la nécessité de prendre le sujet par l'épaule, caméra dansante. Deux prises, et là mon gars, c'est la bonne. Décalage entre le projet fantastique (le petit oiseau va sortir) et les prises de vues inspirées documentaires, très Peter Watkins.

Quoi ? Un vrai docu sur des faux personnages attendus au tournant ?

Rembobinons Le projet Blair Which (Daniel Myrick, Eduardo Sanchez) + Cloverfield (Matt Reeves). Soit une forme autofiction, justifiée par l'intrusion d'un point de vue unique, et subjectif. Les personnages filment leurs tronches dans un désastre horrifique avec excuse psycho technique pour tenir la caméra jusqu'au dernier souffle, la dernière image. C'est malin et impeccable pour Blair Which, super classique pour la beauté du geste chez Cloverfield.

Le hors-champs se fabrique dans l'oil du spectateur. La terreur vient du cadre, des bords, de l'extérieur. Une manière puritaine d'effrayer sans montrer pour Blair Which et partiellement pour Cloverfield, comme si la caméra se baladait sur un blockbuster pré cuit. Dans les deux cas, la boucle se ferme avec héros coincés dedans, personne dehors pour tirer la poignée.

On rembobine Je suis une légende (Francis Lawrence) et la Guerre des mondes (Steven Spielberg). Deux films, cette fois situés à l'autre bout du spectre. Soit le spectacle total pour filmer la catastrophe. Recours au grand angle si nécessaire. Multiplication des points de vue. Rétro vision. Un subjectif déployé et légèrement décollé des personnages. Le tour de la question en monospace, ici.

The Mist refait le match et joue balle au centre. Darabont reprend un cinéma fantastique du milieu. Sans ampleur car pur produit de producteurs avec nombre de prises limité (la comptable lâche pas la calculette) et volonté assumée de rester avec ses personnages. Une subjectivité collective, contradictoire, fermée. Le monstrueux confine à la pure abstraction (le brouillard) et au huis clos avec effets spéciaux super cheap. Entre le Spielberg de Duel et un Blair Which généreusement ouvert, sans faire le malin. Autrement dit, un cinéma au petit soin narratif, mis en boite sans minimalisme, ni maniérisme. Enfin, cerise sur le gâteau, un bel élan politique parce que des fois, hein, ça démange, ça fait du bien et qu'on peut guère causer comme ça, sauf label auteur et main au cul de Robert (Redford) pour le pamphlet Sundance. Merci John Carpenter.

La vie est belle I

Sois mignon, mais rembobine mais plus loin, trépigne Ritchy, subitement abonné à Télérama.

Alors retour à Capra avec son titre provocateur : La vie est belle. Titre Sacha Distel, plombé par une ironie trop affirmative, parfaitement désespérée. La vie est peut-être belle après guerre (1946), mais pas tant que ça. Impossible de nier la monstruosité du contemporain. D'ailleurs, Georges Bayley (James Stewart) l'apprend vite à ses dépends. Bon samaritain, humaniste jusqu'au sacrifice, le boy scout de Bedford Falls veut sauver les âmes d'un empire du mal, incarné par le financier Potter. Une histoire retournée contre lui avec ticket pour le suicide et incompréhension de la population, prompte à dresser une statue pour mieux la tomber ensuite. Capra doute de ses héros, de la démocratie américaine tant défendue avant guerre (Mr Smith au sénat), du groupe à la fois inquiétant et salvateur car capable de pensée collective cool, de lynchage.

Darabont reprend la trame et pousse la noirceur à fond. Car quand y'a plus rien à bouffer, ça coince et le festival du chacun sa gueule déroule le tapis rouge. C'est l'avis de David Drayton, bon samaritain en tentative de sauver le petit groupe coincé dans le supermarket.


La vie est belle de Frank Capra

Sa méthode ? Poser les choses. Réfléchir. Etre pragmatique. Sortir du brouillard dévorant. George Bayley de La vie est belle le sait bien, c'est pas simple de causer aux autres, demander une analyse, réfléchir au bien commun. Pire, admettre l'impossible (le monstrueux) pour établir des solutions, sauver les vies.

Forcément les avis divergent sur la stratégie. D'un côté, l'impossibilité de croire au fantastique (le voisin black renvoie la monnaie d'un racisme quotidien et vire parano). De l'autre, l'obscurantisme religieux avec une poignée de zozos, prêts à expier les fautes suprêmes pour se sauver du mauvais pas. George Bayley, solide as a rock (son attitude un peu bourrine le sert dans un premier temps), établit une porte de sortie mais se laisse entraîner vers un désespoir dont personne ne se doute, pas même lui. La peur fait son travail. Le garçon vieillit psychologiquement avant l'âge. La note finale sera vraiment, vraiment, vraiment sévère (bonheur du twist).

Pas Capra, pas de chocolat. Aucun ange à la ramasse pour sauver les âmes, pas de neige pour tourner la page, pas de sapin avec les gamins joyeux, pas de population soudainement généreuse, pas de clochette pour tintinnabuler, pas de piano pour faire la fête. Juste la brume et la terreur.


La vie est belle de Roberto Benigni

La vie est belle II

40 ans plus tard, Roberto Benigni n'y va pas par quatre chemins : pendant la seconde guerre mondiale, un père et son fils sont déportés dans un camp de concentration et tentent de survivre. Le kid ne doit pas réaliser la catastrophe. Guido masque l'horreur par une série de jeux tragi comiques. Pousse le cauchemar hors champ. Le gamin est sauvé in extremis avec l'arrivée surréaliste d'un char américain. Option outrageusement optimiste (on refait pas le débat moral et esthétique), qui trouve enfin son contraste avec The Mist.

Darabont suit pas à pas le même déroulé. La protection paternelle oscille entre le détournement d'attention (ramener une BD) et la délégation de la protection à une femme, pas super douée pour surveiller l'enfant. Mais cette fois, la stratégie vire jus de boudin et plonge dans une horreur rarement vue au cinéma. La cavalerie arrive mais c'est pas la joie. Fin de la comédie.
The Mist souille l'option Benigni, revient aux lueurs noires de Capra. Le nihilisme tombe le masque.

La vie est belle III

Huis clos, Fog ambivalent, monstre indiscernable, doutes ravageurs sur les capacités humaines à se sauver, religion dévastatrice, luttes intestines. la peur dévore tout sur son passage. Explosive pour le fanatisme religieux. Paranoïaque pour le voisinage. Géante et mordante pour le fantastique. Paniquante pour l'enfance. Dévastatrice pour la famille. Rusée pour les biceps. Discrète pour les effets spéciaux. Incroyable pour les pragmatiques. Dramatique pour le politique. Irraisonnée pour les scientifiques. Trop grande pour la caméra fauchée. Désirée et repoussée pour les spectateurs.

The Mist déborde sans cesse son sujet, comme le brouillard envahit l'écran et la psychologie des personnages. La peur conceptualise ses propres formes. On pressent sans forcer les liens avec les pires cauchemars du 20 ème siècle. De quoi rejoindre la belle famille des cinéastes dont ce souci nourrit fondamentalement l'ouvre. Spielberg encore, partagé entre Les dents de la mer et La liste Schindler ou Polanski entre Rosemary's Baby et Le Pianiste. Tiens, quelques lignes piquées dans les indispensables pages télé des Inrocks à propos de ce chef d'ouvre : "Le Pianiste est l'histoire de la traversée d'un cauchemar, une construction mentale délirante (exterminer les juifs) dont la réalisation, l'organisation ô combien planifiée et efficace, fait vaciller l'univers sensible sur ses bases. Comment le monde a-t-il pu supporter que cela advienne ?".

 

 

 

DS

Filmographie de Frank Darabont (lien Imdb)