Who's bad ?
Sweeney Todd
(2008) de Tim Burton


Londres au 19 ème siècle. Ville sombre, terriblement fogueuse, en pleine révolution industrielle, nid à taudis pour les paysans sans taf venus gagner une croûte malheureuse. La pauvreté urbaine au sommet. Preuve à l'appui avec les premières enquêtes hygiénistes (balbutiement de la sociologie) couplées aux fictions descriptives comme le feuilleton Oliver Twist (Dickens) ou les nouvelles fantastiques signées Stevenson (Dr Jekyl et Mister Hyde). Les prolos broient du noir, croisent l'Homme invisible, fuient le Loup garou ou Jack l'éventreur. Une ambivalence géniale pour saisir les représentations pathologiques de la ville nouvelle, de la vie nouvelle. Saleté, maladies, psychopathologies, meurtres. Autant de déviances imaginables. Autant de Sherlock pour mener les enquêtes. Cerner le mal là où il est, c'est-à-dire partout, tapis dans le quotidien insalubre.

Sweeney Todd poursuit la tradition du personnage schizo, hanté par la vengeance et la haine, motivé par l'accumulation quantitative de victimes, serial killer avec la presse pour raconter la peur, vendre du papier. La narration avance en actes, en épisodes et grimpe l'échelle du suspense d'un cran abominable.

Burton propose un premier arrêt chez Benjamin Barker, barbier réputé, aimable avec les clients, surtout amoureux de sa femme rose bonbon et de sa Barbie girl. Pour le deuxième arrêt, merci de faire signe au juge Turpin vraiment attiré par Mme Barker. Du coup kidnapping de la famille et envoi colissimo du jeune mari, la rose aux joues. 15 ans plus tard, troisième arrêt baby come back. Autrement dit, Benjamin revient sur la terre criminelle, se la pète Nosferatu pour assouvir une vengeance globale, paradoxalement artisanale et industrielle. C'est expliqué avec le nom, Barker quitte son patronyme molleux, presque boulanger (baker), pour enfiler les habits de funérarium director, soit Mister Todd ou Die Tot en germain pas pratin.

Tim ouvre son film en attrapant le garçon après transformation. La métamorphose reste hors champ comme la ville basculée en taudis, un fait établi. Sans plan banlieue à l'horizon, l'opération Landru semble l'unique projet de vie pour Todd. Autant dire l'élimination du genre humain, masculin en particulier, celui-ci semblant toujours un peu décevant, n'est-ce pas ? Enervé, le garçon bute les friqués, les freaks et même les gosses si besoin.

Un nouveau métier pour résorber le chômage ? Pas vraiment. Car si le barbier rend beaux, propres et présentables les messieurs mal rasés, il tranche aussi la gorge facilement. Le service relooking vire parfois au bain de sang. Et pas besoin de filer chez les frères Cohen (The Barber) pour sentir l'ambiguïté d'un job étrange. Ben oui, faut attendre un édit royal français de 1691 pour séparer les chirurgiens des perruquiers barbiers. Coiffer et saigner, un même métier. Du double face. Hyde et Jekyl. Ringo et Sheila. On n'en sort pas.

Sweeney Todd revient des morts comme Boudu des eaux. Le garçon se la pète vampire fardé avec un CAP mécano en poche. Son siège coiffeur se transforme en abattoir méthodique et répétitif contre les messieurs, c'est sûr, mais indirectement contre les édifices juridiques et économiques d'une Angleterre lardée par le tragique. Un cou d'accélérateur au délire Turpin et au commerce ambiant.

Plus le barbier tue, plus sa copine produit des pâtés, plus la roue libre économique ajoute l'eau au moulin morbide. Le film déborde vers un commerce cannibale, avec liens familiaux et amoureux niqués de l'intérieur. On sait plus qui est qui. Allo Marie-Ange Nardi ? Qui sont les pères, les enfants, les maîtresses, les partenaires bizness ? Qui sont les clients, à la fois matière première et consommateur ?

Le film joue la rupture fondamentale avec un contrat moral social de base, genre tu ne tueras point et ne coucheras pas avec ta belle fille. Rupture débouchant nécessairement sur le chaos total. Une planète des singes avec justice raciale (remake Burtonien). Une zone pavillonnaire gentille mais profondément bête et méchante (Edward aux mains d'argent). Des spectateurs sympas mais dégueulasses dans leur jugement (Ed Wood). Des enfants mignons mais atroces (Charlie et la chocolaterie). La Death sentence du héros plane depuis un moment sur le cinéma de Tim, comme une hypothèque à la réponse humaniste ou tout simplement démocratique. Ca sent grave le nihilisme. C'est qu'il ferait peur avec ses cheveux longs celui-là.


Death sentence de James Wan

P.Y.T.

Comme Edward, Ed Wood ou Charlie, Todd a besoin d'une scène pour exécuter sa représentation mortifère. Edward propose des shampoings et mises en plis pas chers dans la banlieue pavillonnaire, avec un ballet de bagnoles filmé comme une chorégraphie d'Esther Williams, c'est-à-dire à la géométrie parfaite, aux couleurs synchrones, aux formes proportionnées et rigoureusement symétriques, soit l'hyper rationnel débouchant sur la barbarie. Même rapport au réel pour Ed Wood, c'est-à-dire une bizarrerie dans la production rationnelle du cinéma, personnage vite rentré au bercail après ses tentatives bricolées. Et Charlie dans son usine à mort ? Projet parfait (trop) pour un public décidément pas la hauteur. Une aristocratie qui poussera le héros vers la rancour. Encore plus fort, Sweeney passe à l'acte et égorge ses clients dans son appartement avec coulisses sous la scène.

A chaque fois, des jeunes gens innocents en vrille avec le monde pas vraiment disponible à la création. Des gros "moi je" frottés au monde commun, orthogonal, pastel ou gris souris. Un lien entre les deux univers, des scènes comme passage. Une transformation, comme on dit pour la bouffe.

Le spectacle est alors un outil de vengeance. Un Prestige retourné contre le public. Le show se nourrit des spectateurs. C'est con, mais la fameuse catharsis de la tragédie échoue. Ben non, on ne résout pas ses problèmes à les voir sur grand écran. On se fait bouffer tout cru ! Du zombi vers l'agroalimentaire, un pas productiviste suffit. Le consommateur consommé, avec une pincée de sel.

Selon les films, l'expérience spectaculaire utilise des échelles différentes. C'est comme au MEDEF, suffit d'aller à la bonne section. L'artisanat pour Edward (coiffeur amateur). La bricole cinématographique (Ed Wood). Mais Burton propose un kiss de la mort à Parisot avec Charlie et sa chocolaterie industrielle. L'agro alimentaire pèse de tout son poids, jusqu'à mettre en abîme sa propre production avec un parc d'attractions, façon Neverland de Bambi Jackson. Un thriller génial où les gosses font un tour de manège, rêvent un peu, embrassent la star monstre, mais bon, on sait pas bien ce qui se cache là-bas, coulisses bizarres. Les rumeurs vont bon train. Ah ben merde, les kids sortent le sourire en moins. C'est la petite histoire. La grosse légende. La grande mythologie de l'artiste généreux, un peu enfermé dans son château, sorti de sa caisse à oxygène pour gnaquer. Des monstres étrangement pâles. Des vampires.


Monsieur Verdoux de Charles Chaplin

Beat it

Voilà, voilà, voilà.. On arrive à Monsieur Verdoux (Chaplin). On connaît bien vos manières trop polies. Votre ballet joyeusement faux cul. Une danse pour séduire vos calcinées. Jeux de mains, jeux de vilain. Roulade des yeux, petits pas joyeux dans la banlieue nickelle. Des rituels maniaques, chorégraphiés, une musicale comédie pour foncer direct dans le trash.

Comme le Dictateur et la fameuse scène du rasage. On rit jaune. Les mains dansent. Le couteau glisse joyeusement sous la gorge et pan ! Une danse hongroise.

Chaplin et Burton oscillent entre l'artisanat et l'industrie du meurtre. La tragique balance du 20 ème siècle. Epicerie de quartier ou agroalimentaire ? N'importe, le geste reste le même. Et les réalisateurs trouvent une réponse formelle au cauchemar : la mise en scène musicale. Autrement dit, un retour aux gestes. Pas les mots pour cerner l'indicible. Voir. Faire spectacle. Mais servir l'insupportable, l'indicible par le corps. Et rire et pleurer et vomir mais regarder ce putain de petit geste. Créer une distance nécessaire avec l'intolérable.

Chanter, danser, tuer. Pour ça, créer de toute pièce une scène (un spectacle) totalement artificielle. Un pavillon de banlieue pour Monsieur Verdoux. Un salon de barbier pour le Dictateur ou Sweeney Todd. La machine à raser, à tuer, à brûler par le spectacle. Un étrange spectacle dont il faut regarder le geste. Car plus on regarde, plus on sent notre tour venir. Un show horrible comme mince frontière avec le vrai. Proche de nous, mais à distance car ce serait insupportable.

Des jeux de distances permanents entre fantastique et naturalisme, horreur et rires, si caractéristiques de la comédie musicale. Rêve et réalité ou ici cauchemar et réalité. Une pointe de "merveilleux" pour passer de l'un à l'autre. Une touche de vrai faux trucage. Une goutte de gore. C'est du Ketchup ? Pas sûr. Un art de la transition ? Ouais !

Thriller

On va pas se faire chier, Michel Chion dit tout sur la question : "Singin'in the rain, Dancer in the dark : le rapprochement de ces deux titres n'est pas fortuit. Il s'agit d'affirmer le chant, la danse, l'énergie contre les forces de la dépression et les coups du sort. C'est que la comédie musicale a depuis ses débuts pour horizon ce qui semble son contraire : le mélodrame. Partie de celui-ci, elle semble y retourner, et ce n'est pas un hasard si des réalisateurs contemporains comme Baz Luhrmann, Lars Von Triers et Alan Parker affichent l'ambition de réaliser le grand mélo chanté et dansé dont tout le monde a toujours rêvé".

Burton tient bon ! L'horreur dans le mélo. Le chant du gore. Et au pied de la lettre, hein ! Todd cherche à réparer un coup fatal du sort. Mais se bat avec de mauvais outils contre un destin déjà exécuté. Les larmes sont des gouttes de sang (générique sublime du début), mêlées à la mécanique meurtrière du 20ème siècle.

Car la boutique des horreurs, on le sait, se transforme allégrement en grosse industrie. Les camps nazis sont passés par là. Pour donner une idée de l'abîme ouvert sous nos yeux, suffit de prendre le grand écart réalisé par un mec comme Alain Resnais, auteur à la fois de On connaît la chanson et Nuit et brouillard. Pas toujours gais les faiseurs de comédie musicale ?

Burton travaille la question avec ses amis Boris Karloff, Dracula ou Frankenstein. Comme dit Ritchie, c'est sa came. Alors quoi, on tombe des nues, c'est pas une première ce mix horreur avec danse et chant tra la la ? Un unique essai frontal du mélange des genres ?

Ben, pas vraiment. Un garçon avait déjà bossé la mixture à une époque où plus personne n'y croyait. Dans les années 80, notre Bambi international, fan de Chaplin, labellisé Art contemporain sans le savoir, en pleine hybridation entre monstre et gentil garçon, version industrielle, loin devant Orlan prenait son téléphone. Allo John Landis ? Tu me fais un chef d'ouvre en 15 minutes ? Un film d'horreur dansé ? Un musical gore ? Une comédie musicale sanglante ? Thriller.


Michael Jackson - Cliquez sur la photo pour voir Thriller dans son intégralité

Remember the time

Burton fête les 25 ans de Thriller et édifie son film sur une drôle de séquence : la confrontation sur scène de Sweeney Todd et Pirelli. Quel est le plus grand barbier de Londres ? La démo vire au spectacle forain. La foule est grande. Regarde le spectacle. Pirelli s'y colle en prems en directeur de cirque branleur. Sa lame glisse sur la peau. Le geste est répété, répété, répété. Nous sommes au théâtre. Une pure représentation 19ème . Le spectacle forain pour voir, pour croire.

Sweeney opère un tour de passe-passe. On ne voit pas ses mains. Le miracle provient du montage cinématographique. Le hors champ. Le 20ème siècle surgit d'un coup. Effets spéciaux, industrie cinématographique, agro alimentaire, la mort en série. Un coup de pouce vers une société nouvelle, un art neuf, terriblement ambigu.

Mais Burton est coquinou et ne jette pas le cirque avec l'eau du bain. Car la comédie musicale, toute cinématographique soit elle, puise allègrement dans le théâtre. Le retour aux sources se produit avec le salon du barbier. Une scène comme espace retiré, fermé, clos, autosuffisant où construire ses rêves, ses cauchemars. Le théâtre n'a pas disparu. Besoin d'un marche pied pour faire passer des niveaux de réels. La scène.


Ed Wood de Tim Burton

Sweeney comme Ed Wood s'en donne à cour joie. Montre les artifices (câbles pour tenir les soucoupes volantes) et abusent des effets cinéma utilisés de manière théâtrale (on voit les effets). Tous les possibles à l'écran. Spectacle (coulisses et plancher avec trappe), opéra (chant, costumes, maquillage outré) et cinéma (montage). Contrairement au duel avec Pirelli, le film assemble les éléments. Une ouvre totale dans l'horreur.

Burton croise numérique et mécanique, comédie et massacre. Sur la forme, un cinéma étiré entre ses origines et le high-tech. Sur le ton, un espace improbable entre Rox et Rouky et massacre à la tronçonneuse.

C'est comme ça qu'on dit ? Un chef d'ouvre ?

 

 

 

DS

Filmographie de Tim Burton (lien Imdb)