La machine à venger

Sweeney Todd (200
8) de Tim Burton


Avec Tim Burton, on renoué.

Ca s'est fait dans une confiserie. A force de tourner en rond (Mars attacks, Sleepy Hollow), on était sûrs que le génie de Burbank ne sortirait pas indemne du piège en chocolat qu'il s'était tendu. Surprise, Charlie et la chocolaterie est une merveille. Alors à l'annonce de Sweeney Todd, on flippait que le miracle ne se reproduise pas.

Edward, Charlie, Sweeney et les autres

Le v'là qui nous refait le coup du film gothique avec Johnny Depp. On a peur que Sweeney Todd soit le pas en arrière.
On s'en fout, on y croit. Tant mieux. Le film est plus que la confirmation du renouveau Charliesque. Un chef d'oeuve. Un de plus dans la filmo du mec aussi mal coiffé que talentueux (comme Hervé Bazin, remarquez).
Films sommes, bilans, nouveaux départs : chaque Burton pose question sur sa carrière. Mieux, il faudra bien se rendre à l'évidence un de ces quatre : on a rarement vu un cinéaste aussi célébré qui remet son imagerie et sa thématique en question autant que Burton. Alors même s'il est difficile d'être catégorique quand chaque film prend les atours d'une pierre angulaire, on peut tout de même se dire que Sweeney Todd  fait avancer le schmilblick au moins autant que Charlie et les autres.

Sweeney Todd (Johnny Depp sous l'oeil de Burton - la classe) est donc un gentil barbier revenu du bagne pour se venger du juge responsable de son malheur.
Le voici qui monte une boîte d'équarrissage. Un salon de barbier dont les clients finissent en chair à tourte pour la restauratrice qui l'héberge (Héléna Bonham Carter dans son meilleur rôle).
Une histoire de vengeance donc. Avec de forts accents de relecture de l'autre film où Depp maniait les lames aux doigts, Edward aux mains d'argent, le film fondateur de l'imaginaire Burtonien. Un héros blafard, tout de noir vêtu dont les mains sont des lames et qui vit dans une vieille bâtisse : pas de problèmes, on est bien dans une fausse suite d'Edward. Comme si Burton se regardait dans son Citizen Kane pour savoir où il en est.

Un petit retour sur le premier chef d'oeuvre du petit Tim s'impose donc, au moins pour savoir où on avait laissé l'alter égo du cinéaste.

Je retrouve enfin mon bras

Après sa folle aventure au pays pastel des desperate housewifes, Edward s'en donc était retourné dans son chateau Hammerien. Garant d'un merveilleux burtonien déviant mais encore assez gentillet pour être raconté aux gamins avant de dormir, la créature aux mains d'argent, après avoir tué le méchant winner du film, faisait tomber gentiment la neige sur le village.

Un personnage qui devenait légende, absent physiquement mais dont les effets sur l'imaginaire collectif étaient bien palpables. Et positifs.

Ici, Edward est revenu. Sous les traits d'un Sweeney Todd pas content du tout et décidé à se venger du juge qui séquestre sa fille et laissé crever sa femme. Du tailleur de haies au barbier, un monde. Depp aura beau dire, en sortant ses ciseaux, "j'ai enfin retrouvé mon bras", tout a changé.

Le corps est presque le même mais le coeur n'y est plus. Le gentil freaks lunaire est devenu tueur en série. Assassin industriel. Comme si un Edward aigri reprenait le job de Willy Wonka sans laisser partit les gamins.

Et encore. Parceque si Charlie et la chocolaterie surprenait par sa description d'un processus de désenchantement pourtant coloré, il s'achevait sur une note encore optimiste (intégrer une famille -de freaks- pour se réenchanter). Ici point d'amusement. La machine à désenchanter-réenchanter laisse sa place à une drôle de machine à venger. A venger sec. Sweeney Todd, c'est le Burton de l'après Burton.

Photo : Edward aux mains d'argent de Tim Burton

C'est compliqué mais ça touche à l'épure

Tout au plus y aurait-il une vague volonté de remettre un peu de justice. Et encore, c'est compliqué. Benjamin Barker a beau avoir été puni pour une faute incommise il va se venger de manière désorganisée, injuste. En égorgeant des gens de passage. Névrotique, psychopathe, Sweeney Todd nous impose un héros qui serait le méchant de n'importe quel autre film. Pour comparer, on se rappellera que le pingouin en faisait nettement moins pour mériter le statut de super vilain (Batman 2).

Il en va de même pour Héléna Bonham Carter, la restauratrice antropophage. Le personnage est magnifique d'utopie romantique (elle aime Depp en secret et rêve d'un avenir commun ensoleillé aussi étranger au film que le bord de plage final de Dark City) mais c'est tout de même le genre de matricule à faire dix numéros de Hondelatte. Pensez donc : nos héros ont l'idée de faire de la folie de Todd un système rentable. Sweeney égorge et Bonham fait des tourtes avec les corps humains.

La lutte des classes revue et corrigée par Tim le fou : les riches (enfin ceux qui peuvent se payer le barbier) se font égorger en haut et leur corps nourrit les pauvres du bas.

C'est comme si, assis sur sa réputation intouchable, Burton pouvait enfin se permettre de filmer des freaks encore moins ragoutants qu'à ses débuts. L'épure du système Tim, en somme. De quoi en finir définitivement avec son boulot d'illustrateur sur les si sages dessins animés Disney des années quatre vingt. Sweeney Todd ne fait pas mentir ses prédecesseurs : il fait avancer le cinéma de Burton vers quelque chose de plus sec. De plus (im)pur.

Photo : Dark city de Alex Proyas

Les délices de la verticalité

Nouveauté burtonienne toute récente : Tim est énervé.
Montrer son imaginaire morbido-poétique pour tomber les gonzesses, c'est fini.

On l'avait constaté dans sa chocolaterie aux relents de temps modernes chapliniens, c'est maintenant une certitude : le Burton nouveau sera politique ou ne sera pas. Il y en a même certains qui voyaient déjà en La planète des singes un manifeste politique. C'est Dom qui criait à cor et à cris que le film était un chef d'oeuvre malgré ses défauts évidents. Dommage que Palma n'existait pas.

Le truc désormais incontestable, c'est qu'à tous ceux qui chercheraient une définition de la subversion, on conseillera la vision des deux derniers films du Tim. Du coup, quand le gore s'en mêle, comme ici, (oh que ça gicle, on dirait un bis rital !), ça franchit un nouveau pallier. Et on se demande bien comment les mecs en costards, ces si pragmatiques financeurs des studios ont pu laisser la thune à Tim pour filmer un truc pareil. Tant mieux. Le prestige du "directed by Tim Burton" et ses promesses de rentabilité, sans doute.

Un film où dans la crasse d'un quartier pourri qui ne cesse d'étendre son fog noirâtre (les plans aériens de la ville nous la montrant comme une grosse verrue noire grouillante de fumée - on pense à Dark city, encore, et sa ville-monde), les "héros" redécouvrent les joies de la verticalité.
Le restaurant accueille les clients au rez-de chaussée. Le barbier s'est installé en haut. Et le sous-sol sert de tombeau pour riches égarés à poil long.
Une certaine idée du karma. Toi le bourge, vient te faire raccourcir chez le barbier, tu sera réincarné en tourte pour prolo.
Une certaine idée de l'entreprise.
La ville répand sa poussière. Les personnages importants trouvent de la hauteur. C'est le barbier et son antichambre de la mort, c'est le juge et sa prison du premier étage.

Certains sont en bas et regardent en haut. Ils questionnent la verticalité. Ce sont les jeunes du film. Un marin qui regarde la fille enfermée du premier ou un gamin coiffeur qui donne un sens aux trois étages du restaurant et ne tarde pas à comprendre comme nous, spectateurs, qu'il s'est fait embarquer en chanson dans une furia meurtrière sans égal.
Questionner la hauteur, ne pas en accepter inocemment le charme (difficile de parler ici d'enchantement même si le parallèle avec Edward mythifié à sa fenêtre est évident), voilà où se niche l'espoir.

 

 

 

RN

Filmographie de Tim Burton (lien Imdb)