Fabulon c'est fabuleux

Superman returns (2006) de Br
yan Singer


Comment faire glisser Superman sur le monde ? Comment imaginer son rapport aux autres ? Est-il possible de traduire ces questions par un geste ? Une forme ? Un mouvement du corps ? Singer tourne autour du pot. Sent bien, hein, tout ça est une affaire de cinéma. Alors développer une mise en scène ample. Incarner quelques idées et sensations avec des partis pris. Faire vivre le film par l'image (ça semble con mais tellement rare). Faire revenir Superman sans ridicule, ni attacher au fond de la poêle. Ben voilà, le garçon a remonté ses manches. Frotouillé des possibles. Travailler l'extraterrestre au corps.

D'abord, Superman découvre le Fabulon. Pour ceux qui savent pas, le Fabulon était ce produit magique, vu à la télé pendant notre tendre enfance, qui faisait glisser le fer à repasser sur les vêtements. Et Singer aime le linge impec. Faut voir Superman planer sur les flux aériens comme le vol au vent. Avec cape légère et combi intégrale. L'occasion pour s'enrouler dans les airs. Virevolter en arabesques légères. Une caresse. Du sensuel là et là. Et comble de la jouissance, des pirouettes cisaillées par des séquences guerrières, faites de pénétrations violentes dans des obstacles solides. Autrement dit, le super héros en devenir obus. Un corps destructeur. Le spectateur passe d'une caresse à la gifle super rapide. Un double mouvement à l'ouvre, à la fois excitant et inquiétant. Séducteur. Ambiguë. Passer de l'un à l'autre n'est pas le plus simple pour Singer, mais "Superman returns" s'en donne à cour joie. Une machine à coudre les séquences (c'est facile, mais c'est canicule) en passant d'un extrême à l'autre. Jeu jouissif d'une double personnalité qui cherche, sans jamais la trouver, sa place dans le monde. Faut il l'aimer ? Le défendre ? Le détruire ? La réponse, façon Wenders grande époque, surgira encore une fois des airs. "Les ailes du désir" pour plonger sur un Berlin vu du ciel. Henri Alekan pointe sa caméra comme les oreilles des anges. C'est à dire, vers les enfants qui eux savent et regardent droit l'objectif. Le monde susurre sa musique fatiguée. C'est toujours aussi beau. Triste aussi.

Superman entend le monde de la même manière. Son corps est du même bois. La souffrance des hommes est telle qu'il faut une réponse à son esprit tourmenté. Pas d'autre choix que jouer à l'ange gardien. Mais attention, derrière le boy scout se niche le cynique. Ou la conscience d'une canalisation nécessaire des angoisses terriennes. Résultat, l'invention de quelques croyances si possible incarnées par un ou deux miracles. Le retour du religieux en pleine poire (si tant est qu'il ait disparu). Avons-nous besoin de Superman ? Lois répond non, par dépit amoureux, par "maturité", par époque pré 11 septembre. On sent une tentative pragmatique de prendre sa vie en main. Se responsabiliser sans attendre le prince charmant. Un devenir adulte en somme. Se déprendre des rêves (après tout, son mari est pas mal non plus, il vole en avion, c'est à dire en poésie "rationnelle", "techno", avec prothèse motorisée pour décoller). Elle voulait en finir avec toute forme d'aliénation, aussi bien spirituelle que sentimentale. Mais les rêves de petites filles ont la dent dure. Ca prend parfois un drôle de détour. Et Superman toujours là. A l'écoute des prières, même inconscientes. Au ciel.

Le petit chien dans la vitrine

Comme dirait un prof de gym accro à ses méthodes pédagogiques, l'extra-terrestre découvre ses pouvoirs à la manière d'un "référentiel" bondissant dans les champs. Mais un référentiel vrillé sur lui-même (pas deux comme lui dans les parages). Alors peu de contrechamp. Des grands moments de solitude sur les terres agricoles désertes (son passé est dans le rétroviseur, très loin d'ici dans l'espace et le temps). Pour tenir, Superman apprend à se domestiquer. Il lui faut découvrir sa force et la maîtrise de celle-ci. Aller vers la douceur. La lenteur. Voir le surplace (dans les airs, à quelques centimètres du sol. La terre quoi ! Sans la toucher. A l'horizontal. Proche, mais loin). Son problème ? L'énergie. Les kilos de muscles. L'éjaculation précoce (ouais, c'est un peu direct, mais on comprend l'idée). Apprendre à devenir doux comme un agneau quand on peut tout défoncer sur son passage. Ne pas effrayer la belle. Rassurer la cité. Faire "ami-ami" avec les humains. Se contenir. Se maîtriser. S'expliquer en donnant des interviews. Verbaliser (encore de la distance). Poser des mots entre son corps et les autres. Utiliser sa force avec raison. Donner du sens. Faire le beau (comme un chien) pour jouer à l'animal domestique. Presque familier. Parce que Superman fait peur. Parce que Superman n'est pas du bled. Parce qu'il reste un garçon tout much. Un fantasme. Ca titille cette énergie débordante. C'est trop. Alors nécessité d'un auto apprentissage pour façonner sa sensibilité. Pour plus tard approcher Lois. Sauver l'humanité.

On imagine l'équipe du film cherchant à incarner cette tension. Par exemple, travailler les mouvements du personnage. Définir ses atterrissages sur le toit d'un immeuble. Régler son envol. Son arrivée. La pose dans tous les sens du terme, qui s'opposera à la chute finale (mais non je l'ai pas dit !), presque grotesque. Ici, la réponse cinématographique se niche dans la lenteur. Les glissades légères. Les arrivées surprises de Superman (hors champ) sur la terrasse du journal pour mamourer quelques mots à Lois. Un souffle et hop ! Du presque ralenti avec ses bottes épaisses (un peu campagne non ?). Une tentative vouée à l'échec pour contrôler la situation. Faut dire, tant de choses restent incompréhensibles ici bas. Que veut la jeune femme ? Pourquoi fait elle la gueule ? Superman ne pane pas grand chose. Ni aux femmes, ni au monde, ni aux méchants. Cette lenteur volontaire (qui n'est pas bêtise) ressemble à une trouille de soi et des autres. Ne pas y aller trop fort. Sans cesse se récupérer. Retomber sur ses jambes. Trouver une forme light (allégée) du geste malgré sa force. Mouvements en contraste avec les scènes d'actions. D'un coup, son corps fuse à travers l'écran. A peine visible. Hors cadre car trop vite. Se positionner au centre de l'image ne peut durer éternellement (sauf captation par la télévision).

En encore. Ce sera la difficulté du photographe officiel du quotidien. Seules quelques photos volées par un gamin avec son téléphone portable saisissent quelques chose. Sauver le monde et se faire tout petit avec quelques moments de bonheur au 7ème ciel. L'attraction terrestre, comme l'attraction sexuelle, demande des efforts. Caresse ou pénétration du monde ? Douceur ou violence ? Incarnation ou pas ? Tout vacille. Rien n'est stable pour Superman. Un petit gars de là-bas qui en chie avec ses super pouvoirs. Et qui bataille pour l'art de la chute. C'est à dire le réel. Comme Bas Jan Ader dans les années 70 avec son travail concernant la tombée de son corps. Sans cesse se remettre debout. Sans cesse inventer des scénarios pour tomber à nouveau. Et tenter choper le moment fatidique, la chute, avec un appareil photo. Doucement. Grotesquement. Tragiquement.


Fall 1, photographie de Bas Jan Ader

Sarabande

L'image de "Superman returns" est aussi la grande affaire de Singer. Elle participe à cette mise à distance du monde. Une texture sublimement numérique. Antithèse de l'esthétique documentaire. Le grain a disparu. Nous sommes sur du lisse. Comme chez Bergman avec son magnifique "Sarabande". Un sentiment d'effet spécial liquide, glacé et la sensation de proximité pour les personnages. On peut les toucher. Ils ne peuvent se toucher (sauf sauvetage, bagarre et ballade amoureuse). Les corps semblent vus au microscope électronique, avec une incroyable précision. Une texture d'image dont il manque encore les mots. Elle introduit un rapport au film comme une vitre posée sur une toile. On peut toucher, mais à distance. Une plastique surprenante. Rarement vue. En effet spécial permanent. Collant avec la question de la combi du super héros. Comment enfiler son slip rouge sans être ridicule ? Sans être déphasé avec le monde ? Singer répond par une image singulière. Du cousu "numérique". Un film Big Jim et homogène. Mais nouveau problème. comment donner la sensation du réel ? D'une ville crédible ? Comment rendre humain les personnages nés sur notre bonne vieille planète ? En introduisant de l'hétérogène. Ainsi, "Superman returns" développe une scène magnifique avec la création par le méchant d'une ville en maquette. Les premiers essais de la puissance dévastatrice des cristaux se font sur la ville miniature (on pense évidemment à "Metropolis" de Fritz Lang). Montage parallèle avec les conséquences sur la vraie ville. Un monde miniature contre une vraie fausse ville, mise au rang de nature morte (sauf séquence géniale d'une voiture sans frein). "Superman returns" est un film de studio (comme on disait avant). Mais le carton pâte se transforme en numérique permanent. Similaire au jeu vidéo, nouvelle mamelle mythologique pour le cinéma. Et Bergman, pas con, inventeur de sa propre mythologie, pliait déjà le numérique à son univers. On ne le dira jamais assez, "Sarabande" est un film fantastique.

Cars and girls

Enfin, Superman est un garçon qui file droit (moralement et physiquement). Par lignes rapides ou lentes, mais des lignes. On peut pas dire qu'il tourne en rond (sauf ses interventions autour de la planète, mais ça dure 20 secondes). Forcément, il s'en prend plein la gueule. Tombe sur des obstacles. C'est un peu comme le télécran. Les arabesques cool sont réservées pour les sentiments gnangnan. Mais en général, comme un cycliste du tour de France, trop de testostérone. Quelque chose fait peur dans ce miracle surpuissant ou en creux par son absence (version Clark un peu impuissant). Dans tous les cas, les extrêmes l'empêchent de toucher. En petite tenue clinquante ou fringué chez Armand Thierry, Superman la joue solo. Garçon voué à la frustration et au spectacle du monde.


Cars de John Lasseter

Pour Lightning Mc Queen, dans "Cars" de John Lasseter, ce sera la même difficulté mais sur une géographie contraire. La vitesse tourne en rond sur un circuit et la ligne droite permet la lenteur. Comme Superman, le ralenti ouvre sur une forme de jouissance. Les deux garçons apprennent, canalisent leur énergie grâce à un père (de substitution pour le premier, en hologramme pour le second). Recherche de filiation qui reste la grande question du cinéma américain. Comme s'il était impossible d'avoir un avenir sans un passage obligé par le passé Pour "Cars", la wine n'est pas une fin en soi. Redonner vie à la route 66 une priorité. Une nouvelle chance pour le village perdu et ses habitants sympathiques. Processus inverse à "La colline a des yeux". L'esprit du film ressuscite les grands espoirs. La contestation baba cool n'a pas viré vinaigre.

Autant "Cars" tire vers les années 60, autant Superman est contemporain. Il s'agit de sauver l'humanité contre elle-même, mais après l'expérience des années 2000. Un retour à l'ordre triste. Sans vraiment d'espoir. Uniquement la nécessité. On retrouve la même nuance sur le plan amoureux. "Cars" offre un possible sentimental (physique, on voit moins bien, c'est l'une des difficultés du film). Superman, malgré ses bras et jambes, signe l'échec du rapport à l'autre. Clark à jamais solitaire, connaît quelques instants de bonheur au ralenti, à part ça. Autant dire que Singer n'est pas nostalgique. Touche juste le quotidien des grandes puissances. Un grand inquiet derrière la caméra.

 

 

 

DS

Filmographie de Bryan Singer (lien Imdb)