Production value !
Super 8 (2011
) de J.J. Abrams


En 1979, J.J. Abrams avait treize ans. Bien avant qu'il n'accouche de Lost, Fringe et de quelques chef d'oeuvres sur grand écran, il bidouillait des trucs filmiques dans cette période dorée, juste avant que les eighties démarrent avec un grand asthmatique balançant ses quatre vérités à un blondinet jedi.
Treize ans, c'est aussi l'âge des protagonistes de Super 8.
Pendant cet été 79,  Joe et ses potes se préparent à passer les grandes vacances en tournant un nouveau court métrage d'horreur. Ce sera un film de zombies et tout irait bien si Joe ne venait pas de perdre sa maman, morte lors d'un accident du travail dans la scierie du coin. Le gamin, presque aussi paumé que son paternel, le shérif du pâtelin, noie son chagrin dans sa cinéphilie geek, même si on n'appelait pas encore ça comme ça à l'époque.
Lors du tournage de leur nouvelle œuvre en super 8, voilà que les gamins assistent au déraillment d'un train. Tous partent aux abris mais la caméra continue de tourner, captant au passage de précieux plans d'un monstre bizarre, libéré de son wagon par l'accident.

Le monstre, saison trois

Jean-Jacques Abrams aime bien les mystères : on commence à le savoir après s'être tapé une campagne virale, pour Super 8, calquée sur Cloverfield, son autre film de monstre où il portait alors la casquette de producteur. Des bande annonces à faire défiler image par image pour espérer voir un petit bout de son Godzilla, des sites web consacrés au décryptage de ces précieux teasers, des théories qui s'affrontent sur la nature du gros gloumoute...
On adore et on en redemande, surtout que le petit gars sait y faire questions préliminaires, capable d'exciter tout le web avec un petit bout de museau shooté en contre jour, et qu'en plus, c'est jamais du flan, ses films réussissant tout le temps à ne pas décevoir. Cloverfield s'était révélé, après le buzz, comme le premier film catastrophe 2.0, post 11/09 et embrayant sur la mode des films à la première personne au moment où les smartphones se dotaient de caméras potables. Plus le temps passe et plus l'oeuvre de Matt Reeves (copain d'enfance et mentor de Jean-Jacques) prend des allures de classique.

Super 8 nous refait donc le coup du monstre qui casse tout, mais cette fois la petite dv-cam laisse la place à son ancêtre, soit une caméra 8 millimètres. Et ici point de Manhattan dévasté mais juste une petite bourgade ouvrière des USA bouleversée par l'arrivée de militaires excités, obligés de courir discrètement après leur créature.
Comme d'hab avec Jean-Jacques et contrairement à d'autres productions donnant dans le gigantisme (au hasard, les séquelles de Transformers), le monstre devient, pour les protagonistes, l'élément déclencheur d'une quête de soi. Les jeunes de Cloverfield redécouvraient le collectif en essayant d'éviter de se prendre un bout de building sur le coin de la tronche : ici, révélé par les images amateures de Joe et ses potes, le monstre (attention spoiler : en fait un alien prisonnier de l'armée cherchant à retourner chez lui) va permettre un nouveau départ pour nos héros. Une love story, une réconciliation entre le père veuf de Joe et son voisin alcolo qui s'accuse de la mort de sa femme par négligence : les personnages semblent bloqués dans leurs conflits et il faudrait, faute de maîtriser assez le langage pour s'assoir et parler (nous sommes dans une bourgade de prolos se murant souvent dans le silence ou la violence en cas de problème), un vrai cataclysme pour que les choses s'arrangent. La fuite puis le départ du monstre venu de l'espace jouent le rôle de ce miracle totalement inespéré.

En celà, la créature de Super 8 ressemble à l'autre monstre de J.J., celui qui officiait sur cette drôle d'île où des personnages en quête de rédemption s'étaient échoués. Lost et ses six saisons de folie. Encore un monstre mystérieux, dont les contours incertains car gazeux auront déchaîné les fans, comme à l'habitude du grand Jean-Jacques lorsqu'il s'agit de donner un nouveau pensionnaire au grand bestiaire du cinéma de genre.

Lost, Cloverfield et Super 8 : nous voici en présence de trois monstres aux designs hallucinants, précieusement distillés par gouttes homéopathiques et s'offrant même le luxe de ne pas décevoir une fois totalement visibles. Parceque dans les mondes de JJ Abrams, le plus important n'est pas le monstre mais plutôt les dégâts qu'il occasionne sur le quotidien de ses victimes.

Photo : Cloverfield de Matt Reeves / Lost Saison 2 - créé par JJ Abrams et Damon Lindelof

Amblin

Un logo reprenant le gamin d'ET à vélo, Spielberg à la production, un village fait de lotissements peuplés de gamins pleins de rêves : JJ Abrams ressuscite dès le générique, avec son Super 8, la tradition des films Amblin.

Une lignée de blockbusters typique des eighties, plutôt friquée et présentant la particularité de faire du spectateur le héros d'une aventure incroyable : voilà la marque d'un Amblin movie. Avec E.T. comme ambassadeur (d'où le logo de cette compagnie de production) et des fleurons tels que Gremlins, Retour vers le futur ou encore Les Goonies, Spielberg producteur connut ainsi un succès dingue en décidant de lancer, plus qu'une firme de prod, un label mettant en scène des gosses normaux, resemblant curieusement aux spectateurs de ses films, pas bien riches et tracassés par les problèmes du quotidien, face à un élément perturbant la normalité de leur vie afin de le la ré-enchanter.

Amblin, c'est Le club des cinq version cinéma agrémenté d'un élément fantastique et d'effets spéciaux qui assurent le spectacle. Une certaine idée de la jeunesse devenu désormais, au même titre que Garcimore ou Goldorak, un objet de nostalgie pour les trentenaires et les quadras tels JJ Abrams.

Sauf que lorsque JJ décide payer son tribut à Spielby et à son Golden age, ça donne un truc passionnant, beaucoup mieux que nombre de productions de l'époque. En nouveau maître de la série télé, Abrams commence ainsi par appliquer sa recette magique au récit de Super 8, à savoir un traitement par épisodes.

En prenant plaisir à mutiplier les personnages importants, Jean-Jacques développe de nombreux arcs narratifs et il passe de l'un à l'autre comme on le ferait dans une série télé. Cette structure par épisode donne l'impression de voir l'intégralité d'une saison autant qu'un film. Un gage de générosité envers les personnages, puisque chaque protagoniste peut devenir important au détour d'une scène. On notera particulièrement le personnage de Charles, le réalisateur grassouillet de la bande, qui en d'autre temps (au hasard, et pour calmer les plus nostalgiques : Les Goonies), aurait été un sidekick grotesque. Ici Charles devient un personnage romantique, secrètement amoureux de jolie blonde next door. Une manière, pour JJ Abrams, d'enrichir la formule de son enfance.

Photo : Gremlins de Joe Dante

Blockbusters participatifs

Comme son alien recycleur, obligé de piquer tout le métal du village pour se refaire un véhicule, Abrams construit donc son blockbuster teen en proposant une relecture des ficelles de son glorieux aîné papa d'ET.
Plus qu'un procédé, c'est, chez Jean-Jacques, un principe : souvenons-nous de sa récente version de la saga Star Trek, dans laquelle Abrams se permettait de ne pas faire table rase des versions précédentes mais de faire cohabiter les différentes générations de personnages au sein de son film-reboot. Leonard Nimoy y croisait donc son jeune successeur dans le rôle de Spock à la faveur d'un enchevêtrement de dimensions.

Un truc assez fantastique de générosité puisqu'il permet de mettre du lien entre les différentes versions d'une même oeuvre. Surtout, le reboot version JJ n'efface pas le passé, comme s'il faisait ses films du point de vue du spectateur, sans oublier les rapports affectifs s'étant tissés entre les oeuvres, les personnages et nous.

En fait, dans l'oeuvre d'Abrams, le monde réel fait partie intégrante du récit. On découvrira par exemple, lors de la fin de Lost, le rôle déterminant laissé par les auteurs aux spectateurs. Comme si le divertissement ne pouvait se faire à côté du spectateur mais avec lui, en en faisant un protagoniste actif dans la narration. C'est, dans Super 8, ce que Charles nomme la "Production value", c'est à dire un élément du réel improvisé apte à enrichir la fiction. Un train arrive derrière ses potes jouant les zombies ? On continue de tourner, Production value ! Joe n'arrive pas à faire le deuil de sa mère, son souvenir étant encore trop présent ? C'est une vraie Production value lorsqu'il s'agit de tourner un film de mort-vivants ! Trois niveaux de réalité s'enchevêtrent et s'enrichissent mutuellement : le film de zombies tourné par les gosses, le film Super 8 lui-même et notre réalité au moment où nous voyons le film (comme pour JJ Abrams, c'est notre jeunesse que nous voyons à l'écran !). A nous de faire les connexions entre ces univers soudain décloisonnés.

Photo : Star Trek de JJ Abrams

Le deuil pour permettre le souvenir

Les oeuvres de JJ Abrams se coltinent donc la question du rapport au passé et plus particulièrement du deuil. C'est devenu une constante : son Ethan Hunt reprenait du service pour essayer de s'apaiser après la mort de sa disciple dans le fabuleux Mission impossible III. Le capitaine Kirk de Star Trek jouait les chauffards de l'espace pour courir après l'âme de son père défunt. Et les personnages de Lost, sans dévoiler la totalité de l'intrigue à nos lecteurs pas encore arrivés au bout des six saisons, avaient tous un deuil à réaliser pour comprendre la drôle d'île sur laquelle ils avaient atterri.
Ici Joe va pouvoir, en permettant le départ de l'extraterrestre, faire le deuil de sa mère. Comme sa pauvre maman défunte, à qui il emprunte le regard, l'alien est un esprit de l'au delà coincé sur terre, souffrant et faisant souffir. Il faut donc faciliter son départ pour s'apaiser. Laisser partir le médaillon contenant la photo de l'être disparu non pas pour oublier mais pour s'en souvenir.

Ce travail de deuil concerne le petit Joe et son père mais on peut y voir aussi un cheminement accompli par JJ Abrams lui-même par rapport à son enfance et à ses rêves cinématographiques de l'époque. Le deuil d'un cinéma à base de maquettes et de gamins traversant les lotissements à vélo à cent a l'heure pour sauver le monde.

Récemment, Joe Dante, l'un des réalisateurs fleurons d'Amblin, a d'ailleurs réalisé un film assez proche de Super 8 mais malheureusement pas distribué en salle, The Hole 3D.
Dans une ambiance typique des eighties, un groupe de gamins explorait un trou sans fond dans une grange pour y trouver finalement leurs peurs les plus profondes et les combattre. Comme Abrams, Joe Dante reprenait le cinéma Amblin mais Big Joe le retransposait de nos jours, montrant que finalement, si la technique a changé et si les BMX rouillent désormais dans les décharges, les caves des lotissements middle class abritent les mêmes peurs et sont capables d'enchanter à nouveau les gamins.
Comme dans Super 8, c'est une caméra tenue puis lachée par des gamins qui révélait la teneur fantastique d'un phénomène, leur permettant de faire face à nouveau à leur quotidien.

Photo : The hole 3D de Joe Dante

 

 

 

RN

Filmographie de J.J. Abrams (lien Imdb)