Début de fin de récré
Sugarland Express
(1974) de Steven Spielberg


Coincé entre Duel, un téléfilm tellement bon qu'il passe par la case ciné, et des dents de la mer en forme de confirmation trois étoiles pour le petit Spielby devenu déjà grand, Sugarland Express stagne dans les eaux boueuses de l'oubli. Bide au box-office, le premier film officiel du futur papa d'E.T. et d'Indy vient montrer le bout de son nez au détour d'un DVD aussi peu cher qu'avare en bonus (le film, une bande annonce, et fuck !).

Découvrir Sugarland Express juste après la quinzaine de chef d'oeuvres Spielbergien, c'est dur. On est tenté de l'aimer, de lui trouver des qualités hénaurmes juste parcequ'on fait partie des deux-trois zozos qui l'ont vu. Le syndrome du confident, comme si ce film sussuré n'en était que plus précieux.
Alors forcément, on est dans la merde. Surtout que Sugarland n'est pas juste un de ces bons films oubliés, comme on découvrirait un Hawks mésestimé ou l'un des derniers Hitchcock. Non, c'est plus grave. Ce qui devait arriver arrive et il faut bien se rendre à l'évidence : Sugarland Express est une pure merveille. Un film qui se tient et qui rejaillit sur ses successeurs.
Bon, en même temps, on ne va pas culpabiliser parceque le film est sublime, hein.

Goldie Hawn était donc une vraie actrice

C'est l'histoire de Lou Jean Poplin (Goldie Hawn), qui, à peine sortie de prison, rend visite à son taulard de mari, Clovis. Son mec n'a plus que quelques jours à tirer mais elle le fait s'évader. C'est con, mais la blonde a une bonne raison : ils vont perdre la garde de leur fils, alors il ne faut pas traîner et se casser illico. On pique la bagnole d'un couple de vieux réacs, on prend un flic en otage et en route pour Sugarland, le village du Texas où le petit réside dans sa famille d'accueil.

Un road-movie, donc. Qui sent fort la balade sauvage de Charlie Sheen et Sissy Spacek dans le classique de Malick, sortie un en plus tôt. Ici et là, on se base sur une histoire vraie pour tricoter le parcours fatal d'un couple à la maturité douteuse.
Mais chez Spielberg, point de cadavres dans le sillage des évadés : si Lou Jean et Clovis font systématiquement les mauvais choix (de vrais gamins, ces deux là), ils veulent juste récupérer leur fils puisqu'ils sont convaincus d'être capables d'en assurer la garde. Une quête de parentalité plus que de liberté.

Enfin, ça vaut surtout pour Goldie Hawn. Clovis suit sa femme, fait le dur mais pourrait abandonner à tout moment s'il n'aimait pas follement la belle blonde. Au passage, on notera la première perle de Sugarland Express : Goldie Hawn n'a pas toujours été une insupportable quinquagénaire liftée qui cachetonne chez Zemeckis ou avec Mel Gibson sur une branche. Ici la petite est magnifique et ses gros yeux ahuris font d'elle la première vraie héroïne spielbergienne. Aussi écarquillée qu'E.T., aussi paumée que Cruise dans la guerre des mondes, Goldie est sur le fil de Spielby. On y reviendra mais la première révélation du film, ce qui contribue aussi à le rendre si précieux, c'est son héroïne sur laquelle on ne misait pas un kopeck. On est en terrain comme s'il existait un profil type du héros à la Spielberg.

Photo : La balade sauvage de Terrence Malick

Tous des gamins

Sugarland Express nous montre un monde de cons.
Les héros sont cons, les flics sont cons, les texans sont cons. Dès qu'il y a une connerie à faire, on saute dedans à pieds joints. Pourtant, on n'est pas vraiment dans la comédie et Spielberg ne lâche jamais son sujet : la poursuite d'un couple de fuyards immatures par des flics tenus à distance par la présence d'un otage dans la voiture. Comme d'hab, road-movie des seventies oblige, la mélancolie est livrée de série. Vu d'ici, on comprend le bide du film : trop grave pour verser dans la gaudriole, pas assez sérieux pour jouer sur les plates bandes d'un Bonnie and Clyde.

Une impertubable tristesse ressort de la cavale des Poplin. Il suffirait de quelques neurones pour comprendre que l'entreprise est vouée à l'échec, se rendre et négocier plutôt que choisir une cavale qui ne pourra en aucun cas rendre la garde de leur gamin au couple qui s'enfonce. Le capitaine Tanner est chargé de courser les Poplin. A sa disposition, outre une batterie de bagnoles de flics suivant le couple à la trace, une escouade de tireurs d'élite prêts à en finir en deux coups de feu bien ajustés. Tanner refuse l'effusion de sang. Il veut faire entendre raison aux deux cons. C'est bien le seul à être raisonnable puisque bientôt, c'est tout l'état qui se prend d'affection pour l'histoire et façon Peckinpah, transforme la bagnole de fuyards en tête de file d'un convoi de soutien pour cette histoire de maman voulant récupérer son gamin.

De l'autre côté, quelques texans désireux d'étrenner leurs nouvelles bagnoles se la jouent justiciers quand d'autres organisent des expéditions punitives pour s'amuser avec leurs si beaux fusils qui prennent la poussière. La guerre du Vietnam se termine à peine, il faudrait pas perdre les bons réflexes, hein.

Lou Jean et Clovis, parents immatures, semblent ainsi contrôler, au cours de leur cavale, le pouvoir d'infantiliser le pays qu'ils traversent. Les sentiments qu'ils suscitent divisent le pays en deux camps de crétins. Seul le capitaine Tanner essaie de dépasser les émotions et raisonner tous ces gamins. C'est beau, c'est simple, et ce voyage vers la bien nommée ville de Sugarland (pays de sucre) marque un mouvement qui définit finalement tout Spielberg. Rien que çà.

Spielberg pour les nuls

Quel est le sujet de tous les Spielberg ? Qu'est-ce qu'il tricote de film en film, le barbu ? Si pour d'autres, les choses sont avérées (Hitchcock et la culpabilité, Kubrick et la perte du contrôle, Burton et la monstruosité, Cronenberg et les mutations du corps, Shyamalan et la croyance...), peut-on encore croire, au vu d'une filmo aussi prolifique qu'hétéroclite que Spielby a lui aussi un schmilblick qu'il fait avancer au fur et à mesure ?

Trop occupés par la qualité de chacun de ses films, on ne s'était pas posé la question. Alors qu'on voulait juste découvrir un "petit" Spielberg, Sugarland Express apporte des pistes. Avec son Amérique de gamins et ses héros immatures cherchant à être parents sans être adultes, le film fait évidemment écho avec le Tom Cruise de La guerre des mondes, père branleur à la dignité momentanément retrouvée à la faveur de l'invasion de méchants aliens.

Et si on poussait le bouchon ? Si on regardait du côté des autres films ?
Tentons une hypothèse : tous les personnages Spielbergiens se définissent par rapport à l'enfance et tous ses films ne parlent pas d'autre chose.

Pèle mêle, on cherche ainsi à :
- quitter l'enfance (Duel : le héros aimerait bien s'affranchir de la tutelle infantilisante de sa femme-mère et ne trouve rien de mieux que jouer aux petites voitures version grandeur nature),
- retrouver son enfance (Hook et son Peter Pan yuppie, aussi lourdingue qu'emblématique, mais aussi Jurassic Park et son John Hammond vieillard infantile qui ranime des dinosaures),
- trouver un compromis avec son enfance (Indiana Jones, un prof qui rejoue les intrépides garnements pour remplir les musées),
- protéger l'enfance pour protéger son humanité (pour Oskar Schindler, le seul corps mort signifiant est le manteau rouge d'une petite juive),
- quitter son enfance le moins mal possible (Munich et son héros dont la maturité croit en même temps que le nombre de ses victimes),
- retomber en enfance (Rencontre du troisième type ou l'histoire d'une infantilisation primordiale),
- s'amuser commen un gosse pour ne pas sombrer (Arrête moi si tu peux !)

On pourrait aussi citer A.I. et son héros bloqué à l'étape enfance qui survivra même à l'humanité ou encore ces êtres pas encore nés, baignant dans un placenta et qui disent le futur à un Tom Cruise enrôlé chez des flics qu'il devra finalement combattre dans une crise d'adolescence tardive. Les adultes n'existent pas ou sont des "autres" malfaisants ou en attente de mourir. Des êtres éteints.

Tout était déjà dans Sugarland Express, ce beau film où l'on découvre son destin funeste au détour d'un dessin animé de Tex Avery. Tout converge à l'élaboration d'un drôle de puzzle encore vivace : souvenons nous de la scène finale de Indiana Jones et le royaume du crane de cristal et son Indy qui refuse de laisser son chapeau à son fils. Le vieux veut encore jouer. C'est pas parceque je me marie que je deviens adulte. Quitter l'enfance ? Plutôt crever. L'oeuvre d'une vie.

Photo : Hook de Steven Spielberg

 

 

 

RN

Filmographie de Steven Spielberg (lien Imdb)