Héroïnes par pudeur
Sucker Punch
(2011) de Zack Snyder


Finalement, on ne savait pas quoi penser de Zack Snyder.
Un mec doué, forcément, mais les ralentis un tantinet faf de son 300 avaient pu en laisser quelques uns sur le trottoir. Il avait certes réussi, juste avant son ode aux juppettes sépia, un remake réputé impossible du Zombie de Romero (L'armée des morts) et a relevé le challenge de faire de Watchmen (réputé inadaptable, lui aussi), le film de super héros le plus crépusculaire. Mais ces réussites pouvaient être imputées à la richesse dingue des oeuvres d'origine  : en gros, le plus grand film de Zombie de tous les temps et le comics le plus important du vingtième siècle avaient été (re)mis en images avec talent.

Zack en avait tiré deux grands films là où tous s'étaient cassé les dents (Gilliam, grand poissard devant l'éternel, avait passé quelques années à essayer vainement de filmer les aventures du hibou et du spectre soyeux) mais on attendait de voir le petit à l'oeuvre sur un projet perso. On attendait de le voir créer un univers de toute pièces plutôt que, comme jusqu'ici, avoir  récolté des lauriers pour ne pas avoir foiré des merveilles. On attendait un film moins distancié avec ses héros. On attendait l'occasion de savoir si le petit malin en avait autant dans le coeur que dans le slip.
Vu l'état de services honorable de la recrue Snyder, on attendait pas l'impossible. Et pourtant, on a eu mieux que ça.
On a eu Sucker Punch.

Un millefeuille pour survivre

Un sucker punch, en argot anglais, c'est un coup reçu par surprise, qui fait d'autant plus mal qu'il n'est pas attendu. Un coup derrière la tête.
C'est ce que ressent une jeune blondinette (Emily Browning, ce qui nous est arrivé de mieux depuis Emmanuelle Béart, c'est dire) lorsque, à la mort de sa mère et pour se défendre d'un beau père malfaisant, elle tue sa petite soeur accidentellement. Le salaud l'envoie illico moisir dans un asile d'aliénés. Arrivée sur les lieux, elle apprend que dans cinq jours, elle sera lobotomisée. Alors la petite s'évade en se rêvant super héroïne d'un manga steampunk. Dans ses rêves, elle est Babydoll, une tueuse en minijupe accompagnée de quatre copines d'infortune et défonçant des robots, des samouraïs géants et des nazis zombifiés.

Pour faire court (mais pas simple), disons que Sucker Punch, c'est un petit Shining de l'intérieur. Si Nicholson et sa famille traversaient, à leurs corps défendants, les réalités et les époques au fur et à mesure de leur séjour dans l'Overlook, la Babydoll d'ici se créée des dimensions pour échapper à la réalité. Pas de pouvoir télépathique comme le petit Danny, juste du désespoir amenant une petite blonde à se croire dans un millefeuille dimensionnel. On se retrouve donc, dans Sucker Punch, avec trois niveaux de réalité distincts. Il y a d'abord l'asile, bien réel. Dès qu'elle y est internée, la gamine se voit non plus patiente psy mais prostituée dans une maison close, la doctoresse en chef jouant alors les Madame Claude.
A l'intérieur de cette réalité alternative, Babydoll danse pour amadouer des clients libidineux, les hypnotiser, et leur dérober des objets afin de s'échapper (une clé, un couteau, un plan : un vrai jeu vidéo d'aventure à l'ancienne). Sauf qu'on ne verra pas les scènes de danse, celles-ci faisant place, pour le spectateur, au troisième niveau de réalité, des scènes d'action délirantes et magnifiques.

Si on remet les pièces du puzzle dans l'ordre, nous voilà donc avec une ado qui, pour échapper à son triste sort, scénarise son séjour injuste et atroce dans un asile en s'imaginant être pensionnaire d'une maison close. Lorsqu'elle se met à danser pour des clients de choix (c'est à dire que dans la réalité elle se fait abuser), la petite s'imagine terrasser des dragons ou autres robots, le tout avec style, comme une héroïne d'un film de Robert Rodriguez.

Photo : Planète Terreur de Robert Rodriguez

Fuite participative

Ce par quoi on a vendu Sucker Punch (les scènes d'action peuplant subrepticement les bande-annonces sont vraiment énormes), son côté blockbuster "Money maker", comme ils disent, n'est donc qu'une illusion créée pour échapper à la réalité du film. On comprend l'échec commercial d'un film aussi magnifique que triste. Comme dans Brazil, comme dans Matrix, les protagonistes sont forcés de fermer les yeux pour voir de la couleur.

Petite nuance avec les classiques de Gilliam et des Wachowsky : il y a, dans les différentes dimensions de Sucker Punch, un abandon progressif du réalisme comme si, dans les pires moments de souffrance, la petite lachait son imagination pour survivre. Ainsi, la maison close est une invention somme toute cohérente avec le séjour en asile : les deux lieux sont comparables et même symétriques puisque les petites y sont des proies pour mâles en chaleur et en l'absence totale de justice. La gentille doctoresse devient une Madame Claude plutôt sympa quand l'infirmier sadique devient un mac cruel et grotesque. En somme, le bordel tient, par rapport à l'asile, de la métaphore.

Ce n'est pas le cas des scènes d'action. Celles-ci n'ont pas de lien entre elles, proposant à chaque fois un univers distinct (guerre de tranchées, héroïc fantasy, futurisme ou ambiance jeu vidéo d'action dans le cas de la séquence des samouraïs géants). Seuls subsistent les personnages : les filles, surpuissantes et invincibles, et un vieux mentor rassurant et bienveillant (Scott Glenn, quoi), figure paternelle fantasmée et parfaite. Ces scènes, des danses dans le monde du bordel et certainement des viols dans la réalité, sont comme des explosions d'imagination pour échapper à la négation de soi. Si la petite Babydoll est encore “raisonnable” lorsqu'elle compare son asile à une maison close, s'imaginer danser lorsqu'elle se fait violer ne lui suffit plus à supporter ces terribles épreuves. Alors elle fuit en piochant des idées venant de partout. On trouve des bouts de contes, des bouts de récits mythologiques peut-être racontés par sa mère lorsqu'elle était encore là, de l'extrapolation néo futuriste à la Jules Verne. Le tout étant assez anachronique pour poser question (le film semble se dérouler après guerre), comme si Zack Snyder aidait les petites à s'échapper par la pensée en leur prêtant de son propre imaginaire (manga, steampunk, des trucs de geeks). Et si tout celà faisait du réalisateur un type tellement classieux qu'il fait de son film un beau mouchoir pour consoler les gamines ?

Avec son ouverture faisant du film une excroissance théâtrale et son épilogue s'adressant directement au spectateur, Sucker Punch nous dévoile donc un Zack Snyder inattendu, intelligent et généreux, presqu'émule texan d'un Michel Gondry, nous invitant à participer à une aventure collective. Du diégétique fraternel mâtinée de manga : il n'en fallait pas plus pour que la critique perde les pédales face à cet OVNI. A Palma, c'est tout le contraire : encore un film de ce tonneau et on préparera à Zack une statue dans le jardin !

Photo : Brazil de Terry Gilliam

Sweet dreams

Comme Watchmen, Sucker Punch démarre par un générique sublime. Cette fois ci, pas de Bob Dylan chantant les temps qui changent sur trente ans de guerre froide mais juste une sublime reprise par Emily Browning (la Babydoll du film), de Sweet dreams, le tube de Eurythmics. Les paroles bizarres de Annie Lennox et Dave Stewart prennent alors un drôle de sens : les beaux rêves, nous dit-on, sont ainsi faits, certains veulent nous abuser, d'autres ne demandent qu'à être utilisés. Le film prendra des allures d'écrin pour cette chanson très lynchienne sur les bords qui devient le manifeste de nos héroïnes en juppettes.

A force de mettre les rêves en boîte, Sucker Punch est un film nous montrant l'abolissement des frontières entre plusieurs réalités par un jeu de poupées russes. On n'est même pas certains que l'asile existe bien puisque le premier plan fait démarrer le film sur la scène d'un théâtre, ajoutant un hypothétique quatrième niveau de réalité au millefeuille évoqué plus haut. Le fait que, comme dans une comédie musicale, les acteurs interprètent eux-mêmes les chansons de la B.O. ajoute encore à cette ambiguïté jouissive.

Les personnages se baladent à leur guise, naviguant d'une réalité à l'autre, d'un rôle à l'autre pour être libre. On pense à Inland Empire (David Lynch) et à cette pauvre Laura Dern croisant, sur le plateau vide d'un film, le personnage qu'elle jouait quelques heures auparavant. A nous de (ne pas) mettre les barrières où il faut, à nous de (ne pas) faire rentrer ces persos dans le rang.

Babydoll s'en sort en quittant à chaque fois une réalité pour trouver refuge dans un autre rêve. Se créer du réel vivable devient une urgence, un moyen de respirer pour ne pas suffoquer dans les pires souffrances.

Cette fuite vers un imaginaire accueillant semble être très à la mode en 2011, de World Invasion - Battle Los Angeles et ses marines trouvant leur motivation dans l'héroïsme yankee du début du vingtième siècle à Tron L'héritage et son ado réactivant les bornes d'arcade très eighties de son papa pour quitter un présent merdique au bénéfice d'une "grille" merveilleuse quoique cruelle.
De son côté, Owen Wilson, dans Minuit à Paris (Woody Allen), préfère, comme tout le monde, quitter 2011, mais lui se choisit, en guise de havre de paix, le golden age parisien. Ne parlons pas de cette petite danseuse du lac des cygnes, si traumatisée à l'idée de devenir une femme qu'elle se voit des plumes pousser sur les bras (heureusement, elle guérit juste avant de dire coin coin).

Tous ces films semblent traduire une véritable épidémie dépressive se traduisant par une volonté désespérée de fuire la réalité. Comme pour Babydoll, il devient urgent de quitter une temporalité imposée pour retrouver un âge d'or romanesque, pittoresque et beau, histoire de pouvoir s'y inscrire et enfin exister.

Photos : Inland Empire de David Lynch - Tron l'héritage de Joseph Kosinski

 

 

 

RN

Filmographie de Zack Snyder (lien Imdb)