2008 : a speed odissey
Speed Racer (200
8) de Andy et Larry Wachowski


Dans la famille des Racer, on ne vote pas écolo : papa conçoit des voitures supersoniques dans son garage, Rex, le grand fils, fait le mariole sur les pistes, maman fait des cookies pour motiver les gars entre deux changements de suspensions, et le petit Speed rêve de devenir un champion comme son aîné. Rex meurt lors d'une course et voilà notre Speed Racer tout excité à l'idée de rouler dans les traces de son héros de frère. Le film raconte son ascension.

Un ghost dans la machine

Speed Racer n'est donc pas seulement le titre du film : c'est aussi le nom du héros. Un nom apparemment à la con, certes, mais rappelons que tout ceci est l'adaptation d'un vieux manga des sixties. Les Wachowski restent fidèles au truc : pour les frangins spécialistes du mix de sous-culture et de philo (Matrix, c'était déjà du K.Dick avec des gros mechas à la sauce Baudrillard), avoir un personnage au prénom aussi abstrait, c'est même du pain béni.

Parcequ'avec ses persos aux noms de concepts, son tournage intégral sur fond vert et ses couleurs criardes, Speed Racer a tout du trip expérimental. Ca pourrait être moche (remember le Sin city de Rodriguez, cool mais cheapos sur les bords), mais c'est magnifique. Une idée à chaque coin de plan et quoiqu'on en dise, la modestie de vouloir faire efficace.

Dans les courses, surtout. Il y en a trois grosses et ce que les critiques ont oublié de dire, en massacrant le film pour plein de mauvaises raisons, c'est qu'elles sont belles à mourir. Oui, encore mieux que la scène de l'autoroute de Matrix Reloaded. Malgré la vitesse, malgré la virtuosité des zozos, tout reste lisible et les frangins se permettent même de poétiser le tout.

Dans l'une d'elle, les voitures vont si vite qu'elles deviennent des traînées de couleur qui se mêlent pour faire de drôles de tableaux. Dans une autre, un tunnel devient un gigantesque zootrope (la machine cylindrique à l'origine du cinéma, où on regardait un mouvement à à travers les fentes, mais si, vous connaissez), décomposant les trajectoires des bolides. ici l'invention de nouvelles formes s'accompagne d'un réflexion sur l'outil cinéma.

Et la première, belle et déroutante, mêle la course de Speed et dans un flashback hallucinant, celle de Rex, sur la même piste mais des années plus tôt. Speed est en tête mais ce qui lui importe, c'est d'atteindre le souvenir de la performance de son grand frère, qu'il voit devant lui. Etre le premier importe moins que battre le ghost de son idole : cela rappellera aux fans de jeux-vidéo de course les épreuves chronométrées, où l'on voit le fantôme de sa meilleure course. On appelle ça le mode ghost et voilà que les frères Wachowski, en l'espace d'une scène, filent la larme à l'oeil des fans de F-Zéro en pondant une adaptation non officielle du jeu culte.

Rappelons que le jeu apparu sur les consoles Nintendo proposaient un trip inédit jusqu'alors : pas d'histoire à la con, pas de missiles, juste des trajectoires à prendre au cordeau et à apprendre par coeur pour kiffer la vitesse. F-Zéro était un jeu expérimental tout entier dédié à la maîtrise de véhicules si rapides qu'un simple clignement de l'oeil était fatal. Du coup, chaque victoire donnait l'impression d'être un surhomme.

Comme du temps de Matrix, mais sans nous prendre la main avec le tuto fun mais lourdingue de Morpheus (Ah, la pile Duracell...), les Wacho réinterprètent ainsi tout un pan de la culture geek. Et se permettent même de respecter un cahier des charges qu'on devine fou (révolutionner la scène de course, rien que ça !). Chez les Wacho, on a du coeur et des couilles. Mais plus beaucoup de spectateurs.


F-Zéro Gx (sorti sur Gamecube)

La révolution

Matrix a beau avoir fait un buzz insensé à sa sortie, on l'a déjà oublié. La faute à des suites injustement mésestimées. Comme si à la sortie du troisième film, plus personne ne souhaitait entendre parler de Neo et ses potes : l'overdose totale, ou comment les Wachowski ont commis l'erreur monumentale de penser que les geeks, et les autres, bluffés par un premier opus très didactique, désiraient vraiment mettre en question le monde dans lequel ils vivent.

Reloaded et Revolutions, la main tendue des frères pour nous faire passer de K.Dick à Baudrillard a été clairement refusée. Critiques et public leurs sont tombés dessus, louant au mieux la maestria mais rejettant cette invitation unique (signalons à ce propos Matrix Happening, le site génial de Rafik Djoumi, un ex de Mad Movies, dédié à la trilogie). Dommage, les films sont de vraies merveilles. Les trois. Même ce si déceptif Revolutions.

Et sous atours de manga live psychédélique, Speed Racer entretient des rapports si étroits avec les Matrix qu'il en est le clair prolongement.

Il y a d'abord l'histoire, finalement similaire, d'un jeune gars, Speed ici, Néo là-bas, qui va faire la révolution. Casser le système et porter l'espoir d'un monde qui n'y croyait même plus. C'est tout le deuxième tiers de Speed Racer, avec le combat politique du héros contre une multinationale a priori omnipotente (tous les joueurs appartiennent en fait à la même pieuvre multinationale : les courses sont bidonnées), qui fait de Speed un élu cousin de Keanu Reeves. On a beau être dans le flashy, le combat d'un corps contre un système fait toujours autant tripper les deux protégés de Joël Silver.

Pas très sarkozystes, ces frangins Wachowski, par ailleurs producteurs et réalisateurs officieux d'un V pour Vendetta aussi sublime que peu porté sur le travailler plus pour gagner plus, rappelons-le.


Matrix de Andy et Larry Wachowski

Le corps est une étape

Une autre constante des frérots, qui éclate ici, est la propension à faire du corps de leurs personnages des réceptacles temporaires, simples étapes d'une évolution spirituelle.

On se souvient de Neo et ses potes de la LCR du futur qui se branchaient sur un ordi tout pourri pour utiliser une enveloppe corporelle aux capacités décuplées : ici, et sans dévoiler la scène finale, un twist magnifique qui vous cueille sur le terrain de l'émotion jusqu'à faire sortir les mouchoirs, le corps est clairement éphémère. Un truc avec lequel il faut prendre ses distances puisqu'il est si facile à pervertir.

Chaque personnage est comme le chaînon d'une évolution. Regardez la famille Racer : en plus des deux frangins courreurs et du père mécano, les Wacho ont tenu à conserver le petit dernier, un gros gamin encore poupin, et surtout un chimpanzé. La photo de famille prend des allures de manifeste darwinien. Jamais le corps n'a été autant un simple véhicule.

Et les citations à 2001 ne sont pas là pour faire joli : si l'une des courses, vue à travers l'oeil du héros, rappelle fortement le trip final de David Bowman quand il se tape le monilithe en pleine gueule, c'est parceque Speed, en maîtrisant la vitesse jusqu'à faire abstraction de son corps (son frère lui apprend à conduire les yeux fermés), veut aussi être au rendez-vous de la prochaine étape de l'évolution.

Le film se lit alors à l'inverse : le seul processus possible pour sortir de cette matrice esclavagiste et profondément injuste qu'est devenu le monde, c'est de s'affranchir de son corps en maîtrisant ces courses insensées. Rappelons que c'est en pleine course que Speed peut faire apparaître le fantôme de son frère et, accessoirement, faire la révolution. D'ailleurs, jolie mise en abîme, quand les personnages concourrent, on ne peut oublier que les acteurs laissent la place à des doublures numériques. Ne subsistent que leur apparence et l'esprit de leurs personnages dans un nouveau corps de pixels, de métal et de gomme, alors à même de régler leurs problèmes personnels ou de sauver le monde. Putain, et dire qu'on était juste allé voir ce film pour s'éclater.

Le film lui-même est au diapason, puisque du dessin animé fait sur un coin de cahier au manga live, en passant par le zootrope, il nous fait traverser une histoire du cinéma. Comme si cette histoire de course mille fois contée se réincarnait sans cesse, de forme en forme, au gré des outils à disposition.

 

 

 

RN

Filmographie de Andy Wachowski (lien Imdb)
Filmographie de Larry Wachowski (lien Imdb)