Les ombres d'un doute
Sous le soleil de Satan (198
7) de Maurice Pialat


Le père Dionissan doute. De son métier, de sa foi, de l'utilité de Dieu dans un monde en proie à la souffrance et à la vanité.
De son côté, Mouchette, la fille un peu facile du village, annonce à l'un de ses amants, un riche agriculteur, qu'elle est enceinte de lui. Au petit matin, elle le tue accidentellement et fuit. De son côté, Dionissan quitte le village pour aider le curé de la bourgade voisine. A pied, il traverse la campagne et s'enfonce dans ses doutes, rencontrant coup sur coup un étrange inconnu et Mouchette.

De Mouchette à Regan

Il est évidemment difficile de causer d'un tel film, a priori hermétique et complexe, résistant à toute forme de remise à plat narrative. Pas moyen, donc, de livrer ici un gentil petit digest explicitant tous les tenants et aboutissants d'une oeuvre terriblement monumentale et peut-être un peu voulue comme telle (les pérégrinations de Dionissan laissent peu de place à l'humour). En d'autres termes, pour tirer du film un pitch carré, on repassera, obligés, comme son curé tristounet, de plonger dans une réalité suscitant toujours plus de doutes à mesure qu'on avance.

Et puis ça nous permettra de ne pas mettre en rogne la mémoire d'un cinéaste s'étant fait connaitre de beaucoup en levant le poing un dimanche soir, face a une salle de journalistes huant une palme d'or pourtant indiscutable. Les journaleux, provoqués par Pialat et déroutés par une oeuvre rechignant à rentrer dans les cases, donnaient de la voix après s'y être cassé les dents. C'était en 1987 et Pialat impressionnait tous les gamins devant le poste. Un drôle d'animal effrayant par son agressivité.

Ça tombe bien, la première impression qu'on garde de Sous le soleil de Satan, et peut-être l'un des bouts par lequel prendre le truc, c'est justement que ça fait peur. Autant que L'exorciste (ne rien dire a Pialat qui, certainement ulcéré par la comparaison, dépêcherait une remorque de fumier dans le jardin de Palma). Pourtant, et alors même qu'on jugerait trompeuse la parenté thématique entre les deux films, on ressent la même impression de flippe a la vue des deux œuvres. Peut être même que Sous le soleil de Satan fait monter le trouillometre un peu plus haut que le chef d'œuvre de Friedkin par son épure. Pas besoin de faire gerber de la puréee de poix cassés à Sandrine Bonnaire et pas besoin de dépêcher des experts en effets spéciaux pour que son diable nous file la pétoche.

Juste cette sensation absolument unique de peur cosmique (on est à la fois en pleine métaphysique mais en même temps dans un truc très terrien) à la vue du grand Depardieu perdu, déambuler dans la cambrousse pour finalement être rejoint par un inconnu le connaissant tellement bien qu'il ne tarde pas a révéler son identité démoniaque. Pas d'effet spécial, juste des dialogues, la nuit, et ça suffit. Une petite idée du combat entre Jacob et l'ange de la mort qui vaut bien les illustrations Cecil B De Milliennes de tous nos catéchismes.

A bien y réfléchir, et malgré des différences formelles, L'exorciste n'est donc pas si loin, surtout si on tient compte des situations vécues par les personnages : un jeune prêtre en proie au doute, une jeune fille possédée, la présence concrète du diable, le fantastique qui s'invite au chevet de gamins... Allez, avoue, Maurice, t'as bien kiffé le Friedkin ?

Photo : L'exorciste de William Friedkin

De la parole

Sous le soleil (ne pas confondre avec la série un peu moins profonde de TF1) est donc un film où on parle beaucoup et où on remue le ciel sans effets spéciaux. Les personnages ne font même que causer, ce qui explique aussi le tombereau de critiques que Pialat s'est ramassé. On l'a même traité de bressonien, c'est dire. 

Ici les deux personnages principaux, Mouchette et Dionissan, souffrent parcequ'ils parlent trop (exprimer ses doutes, c'est aussi les travailler et ça remue la merde) et essaient de s'en sortir en causant (Dionissan avec son maître, Mouchette avec ses amants) mais ne trouvent pas d'oreille compatissante et encore moins aidante. De son côté, Pialat, plus taiseux que son disciple, semble avoir réglé ses problèmes dans le silence, peut-être en évitant de se les avouer. Dionissan, à force de confesser les fidèles de sa paroisse, a emmagasiné tant de mots et de péchés qu'il ne tient plus le coup.
La scène d'ouverture montre Pialat faisant la tonsure de Depardieu comme s'il fallait se ménager une petite fenêtre dans la tête, une soupape de décompression afin d'évacuer toutes les souffrances et toute la tristesse glanées auprès des paroissiens. Depardieu n'arrête donc pas de parler, et chaque propos l'éloigne de sa vocation et le rapproche du doute et donc du diable.

Tout se passe comme si nous étions en présence de personnages de tableaux (le film est une merveille, où chaque plan, loin de la tentation France 3 région, tient d'un pictural annonçant Van Gogh) essayant en vain de se croire vivants alors qu'ils ne sont rien de plus que des illustrations de scènes. Tout irait bien si chacun prenait la place qui est la sienne dans l'imagerie d'Epinal de la campagne française, en silence et tranquillement.
Les seuls à se rebeller contre cette passivité, contre ce statisme, seront Dionissan, posant des problèmes de foi là où il ne devrait pas y en avoir et mettant son aîné dans l'embarras, jusqu'à faire venir un ponte de l'église, et Mouchette, foutant le bordel dans le village à mesure qu'elle tortille ses petites fesses. Mouchette et Dionissan sont les deux faces d'une pièce, l'une étant une tentatrice ne résistant pas aux conséquences des désirs qu'elle suscite, et l'autre en essayant de prendre à bras le corps des tentations intellectuelles dont il ne soupçonne pas la puissance.

Ses doutes feront même de lui, un court moment, un surhomme. Tombé très bas, mortifiant son corps de rugbyman parcequ'il voudrait être malingre, le prêtre raté devient faiseur de miracles et s'en retrouvera iconisé à jamais. Une statue au milieu des vitraux.   

Photo : Van Gogh de Maurice Pialat

 

 

RN

Filmographie de Maurice Pialat (lien Imdb)