Quand j'étais boxeur
Rocky Balboa (200
7) de Sylvester Stallone


C'est l'histoire d'un mec qu'on a toujours pris pour un con. Un gentil boxeur un peu débile sur les bords qui est parti de rien pour finir par tout gagner, surtout des ceintures avec des boucles si énormes que même Zara n'a pas encore inventé les jeans pour aller avec. Seulement voilà, à force d'être un exemple pour son quartier, le petit boxeur rital a voulu être un exemple pour tous les américains. En foutant une branlée à Dolph Lundgren, Rocky était devenu un vilain symbole reaganien. L'Amérique de la liberté contre les russes des labos secrets. Et vas-y que je me drappe dans la bannière étoilée.

Maisons hantées

Quelques années après Rocky IV, Stallone, pardon, Rocky a connu la défaite (fin des combats, échec d'une carrière d'entraîneur - c'était Rocky V -, décès d'Adrienne) et a ouvert un restaurant. Un peu son Planet Hollywood version Little Italy. Et à défaut de Bruce Willis et Arnold Schwartzennegger, Rocky partage les cuisines avec un boxeur loser décidé à faire la vaisselle parcequ'il faut se mettre au travail, paraît-il (encore un qui a trop écouté Sarko). Rocky a tiré un trait sur sa carrière internationale. C'est pas à cause de sa condition physique, c'est juste que depuis que sa femme est morte, c'est plus ça. Le temps s'est arrêté. Maintenant, Rocky, c'est juste l'immigré rital qui a un peu réussi. La parenthèse winner finie, Stallone trimballe ses 100 kilos de viande comme Depardieu dans "Quand j'étais chanteur", entre mélancolie, regrets et bonheur modeste de mener une vie comme il l'entend. .


Quand j'étais chanteur de Xavier Giannoli

A la fois apaisés et insatisfaits, voilà que ces rois de bacs à sable font tout pour se mettre en danger en sortant de leur système de gagne-petit. Pour Rocky, le challenge, c'est défier le champion du monde actuel. Pour Depardieu, c'était de faire la première partie de Christophe (pas la tortue, hein, le vrai Christophe). Suis-je un vrai raté ou un faux espoir ? Comme dans le film de Giannoli, l'heure semble être à la psychologie immobilière : les deux acteurs / personnages / monstres du ciné sont devenus si énormes qu'ils sont de vraies maisons qui ne savent pas bien ce qu'ils abritent. Des maisons hantées ambulantes. Depardieu tuait le temps en visitant des apparts vides avec Cécile de France, histoire de pouvoir parler pour reconstruire. Ici, c'est le resto lui-même qui ressemble bien à Stallone Rocky, avec sa salle principale, lieu de représentation où on sert les plats en digèrant le passé, la cuisine, le coeur du boxeur, un lieu où il est tel qu'en lui-même (pas de cravate et solidarité avec les potes cuistos qui parlent pas bien anglais), la porte de derrière, empruntée par Paulie qui vient de se faire virer représente les échecs passés (une ruelle sombre). Et il y a la cave, qu'on ne verra pas mais qui, selon les dires de Rocky, ne demande qu'à se rallumer, ce qui explique son désir de ring.

Parceque depuis qu'Adrienne est morte, Rocky est un corps en stand-by. Plus bien vivant mais pas encore mort. La preuve, son coeur bat encore. Pour la petite serveuse du coin. Oh c'est pas bien facile parceque dès que ça frémit, Adrienne et la culpabilité de pouvoir aimer quelqu'un d'autre rapplique, rendant toute concrétisation impossible (pourtant elle est pas mal la petite Marie). Il est devenu un fantôme qui raconte sa vie passée aux clients du resto. Ca fait longtemps qu'il n'a pas saigné, le gros Rocky. Alors pour se sentir vivant, il faut aller au contact. Prendre des coups pour se rappeler qu'on existe. Pas loin du Crash de Cronenberg avec ses accidents souhaités comme autant de contacts au réel. Pas loin du fight club de Fincher non plus, où il fallait se mettre dessus pour en finir avec la propreté des designs Ikéa. Redevenir un corps qui transpire et qui saigne parcequ'on ne se rappelle plus qu'on est vivant : voilà l'idée de Rocky Stallone.

Vous avez dit crépusculaire ?

Pendant vingt ans, on n'a pas cessé de comparer les carrières de Stallone et de Schwarzie. Les deux gros bras qui cartonnaient. A force de bosser avec la crème des réalisateurs, Arnold l'avait emporté par K.O. (Terminator 2 contre Rambo 3, hum...). Voilà que le grand Arnold s'est retiré du circuit pour jouer les gouverneurs, laissant Stallone et son corps qui a vieilli. Faute de combattant dans le genre "la créatine ça vieillit mal", et avec des films du calibre de ce Rocky, c'est maintenant de Clint Eastwood que Sly est le challenger. Qu'est-ce que vous voulez, quand on parle de film crépusculaire, le vieux Clint pointe le bout de son nez illico.


Space cowboys de Clint Eastwood
Surtout que l'inspecteur Harry a fait son film de boxe, lui aussi. "Million dollar baby". Sauf que c'était un mélo. Ce que n'est pas ce Rocky. Stallone n'oublie pas le kif du "film de boxe", genre qu'il a lui-même inventé, avec l'entraînement en montage alterné qui transforme une loque en chevalier jedi, et le combat final où tout se joue dans le dernier round, lequel se voit les honneurs d'être filmé en temps réel. Non, le frangin de Rocky Balboa, dans la filmo de Clint, c'est "Space cowboys". On y envoyait des papys dans l'espace qui en remontraient à des jeunes un peu trop winners sur les bords. Ca tombe bien, Rocky est lui aussi entouré de jeunes qui ne le comprennent pas. Trois gamins très différents empêtrés dans leurs frustrations qui vont trouver en ce vieil étalon italien des raisons d'y croire.

Il y a le fils de Rocky d'abord, winner raté parceque trop humain à qui son envahissant papa va insuffler un peu (beaucoup) de vie avec son pari fou. Il y a aussi le fils de la petite Marie, désabusé, cynique et désespéré. Il pourrait voir en Rocky le enième branleur qui veut se faire maman mais plus fort que Ségolène, le boxeur va, sans lui faire la leçon, lui redonner le goût des choses simples du genre "et si je n'étais pas une merde ?".
Le vrai phénomène du film, c'est que dans un terrain miné pareil (les jeunes de banlieue, les riches, l'effort - que du casse-gueule), Stallone se tire d'affaire avec les honneurs. Sur le papier, faire un bon film avec une histoire pareille, au mieux, ce serait sympathiquement niais. Là, c'est sublime. Pourquoi ? Parceque le vieux ne s'économise pas. Stallone est suicidaire de croire en son histoire si "premier degré", comme Rocky qui va se ramasser une rouste en public. C'est qu'il est sincère, le Sly. Il y va à fond. Tout ça pour arriver à crédibiliser la scène archi rebattue de l'entraînement. Miracle : les deux gamins sont à fond avec Rocky. Miracle : on y croit. Ce n'est pas seulement le boxeur qu'on encourage mais aussi l'acteur / réalisateur. Allez Sly, tiens bon, encore une demie heure à tenir sur ce rythme et tu auras fait l'impensable : un grand film.

La dernière demie heure, c'est le combat entre Rocky et le champion du monde en titre, Mason Dixon. Un jeune black à qui on ne reconnaît pas vraiment de mérite faute de combattants. Un peu comme Brahim Asloum accusé de ne triompher que contre des tocards dans des combats organisés par Delarue, son manager amateur de fiches cartonnées et de vieilles gloires. Et que nous dit Wikipedia à propos de Mason Dixon ? Que c'est le nom de la ligne de démarcation entre les États libres du Nord et les États esclavagistes du Sud (source). Il y a donc un jeune qui sépare, qui calcule, et un vieux qui va à la mort sans s'économiser. Il y a la rectitude, les costards cravates, les chiffres, et le toccard entouré d'une ménagerie improbable. Il y a le symbole de la différence entre les riches et les pauvres et celui qui, au gré de ses films et de ses combats ne cesse de franchir cette ligne, créant du possible en l'effaçant. Et dire que c'est le même gars qui a joué dans "Arrête ou ma mère va tirer"!
Ultime exploit, alors que le terrain du combat était encore miné (si Rocky gagne c'est too much, s'il perd, c'est attendu), Stallone réussit à rendre caduque le gagnant / perdant par ce beau combat (filmé par des caméras de télé comme si Stallone perdait le contrôle des images de son personnage fétiche, trop occupé à l'incarner littérallement) et surtout ce plan inouï, à la fin du dernier round, où après s'être mis dessus comme des boeufs, les deux adversaires s'enlacent (on n'en dira pas plus parceque "Rocky Balboa" est aussi un vrai film de boxe dont le dénouement inattendu fait partie du plaisir).

Rocky fait son deuil d'Adrienne, Stallone fait son deuil de Rocky et nous, comme des cons, on découvre que celui qu'on pensait être un type sympa mais pas bien malin pourrait bien être immense. On n'en demandait vraiment pas tant.

 

 

 

RN

Filmographie de Sylvester Stallone (lien Imdb)