Pas perdus
Restless (2011) de G
us Van Sant


Il y a quelque chose de Fritz Lang chez Gus Van Sant. C'est-à-dire un partage des eaux entre l'expérimentation (Metropolis) et le respect du genre (toute sa période hollywoodienne). On retrouve la ligne claire chez Gus Van Sant, généralement adossée à une commande (Will Hunting / Harvey Milk) et l'expérience arty visible à l'œil nu (Elephant / Gerry). On oscille entre l'expérimental et le studio sans broncher. Merci de ne pas choisir, semble dire en chœur les zozos à 50 ans d'intervalle. Comme pour clore l'éternel débat entre compromis et radicalité. Comme pour miner majeur et mineur.

Une fois passé le label, les frontières sont floues. Restless serait un sous Twilight ? Un teen movie pour jeunes filles en fleurs ? Un Roméo et Juliette pour l'automne ? Ouep ! Exactement comme l'entendent Catherine Hardwicke et Shakespeare. C'est-à-dire en portant l'incandescence adolescente à son max. Gus Van Sant respecte le genre sans sourciller et enfile le gant avec une aisance invraisemblable. Mais comme les glaces achetées dans les multiplexes, on trouve plein de trucs troubles dedans. Après le biopic flamboyant (Harvey Milk), le western féministe (Even cowgirls get the blues), le polar coppolien (Drugstore cowboy), le Shakespeare filmé (My own private Idaho), la copie trop conforme (Psycho), le road movie à pied (Gerry) ou encore le teen movie tout niqué (Paranoïd park), le zozo n'en finit pas de coller aux écritures classiques pour trafiquer un léger décalage, nécessaire à l'éclat retrouvé des grandes formes.

Restless, c'est donc super mélo. Même pas un mélodrame avec le petit doigt levé quand on met le breuvage en bouche. Non, c'est mélo mélo. Tire larme même, avec l'amour à mort dans le viseur et la grandeur qui sied au genre. A priori, un truc too much. A tel point, et histoire de rameuter un max de kids dans les salles, l'affiche inscrit un minuscule Gus Van Sant en bas à droite. Un "cachez ce putain de GVS" trop arty pour le tiroir caisse.

D'une certaine manière, le signature trop évidente du cinéaste s'efface dans le genre. Cette fois, c'est cash ! GVS est perdu de vue sur l'affiche, autant dire une joyeuse invitation à se libérer de la filmo fantastique. A faire péter les grilles de lecture en entrant dans le cahier des charges à fond. Le fantasme du Gus semble enfin réalisé par le distributeur français : s'effacer pour mieux bosser l'affaire de l'intérieur.

C'est donc une invitation à prendre Restless en jouant à larguer le passif du génial zozo. Revenir vers son cinéma tout frais tout beau. Jouer le jeu, comme au premier jour, quand Drugstore cowboy sortait dans les salles, sans savoir comment prendre ce drôle d'objet. Aller au cinéma en amoureux, confiant dans la surprise, un beau cadeau en somme.

D'ailleurs, le festival de Cannes s'est pas gouré en programmant le film dans une section parallèle. Pas de grandes marches, juste une projection sur le bas côté pour découvrir la merveille les pupilles fraiches. Dans le même esprit, Les Inrocks causent à juste titre de ballade folk. On fonce les yeux fermés. On ouvre les oreilles.

Le temps de vivre

Annabel Cotton n'a pas 20 ans quand son brin de vie file direct vers une mort rapide. Enoch Brae ne semble guère plus vieux, et son goût pour le morbide lui fait taper l'incruste dans les enterrements de Portland. Les zozos se rencontrent lors d'un rituel, tombent amoureux et vivent à fond ces dernières heures cancérigènes.

Un pied dans la tombe, l'autre à toute trombe, GVS renverse la vapeur en fabriquant un mélo sublime sur la base des comédies romantiques et teen movie. L'air de rien, Resless tire sa narration vers les premières fois, les découvertes, élans, jeux, bavardages, promenades en ville, bref tout ce qui forme la chantilly, avec sa pincée de sel, avant le monde adulte. C'est danse avec la mort devant la butée finale. Les zozos, suprasensibles, se protègent en abordant le tragique de front, butés, déterminés, sans tourner autour du pot au noir.

L'objet de fascination vire même en sujet de mise en scène. Le couple joue les derniers moments en priant les spectateurs d'y croire. Ils passent donc de rituels en point final, de petites formes en grandes formes, de jeux guidés par des règles sociales à une musique perso à la lisière de la rédemption mais pas trop.

Cette fascination pour l'inéluctable envahit leur quotidien arraché aux détails quotidiens comme Enoch se penche le long des voies ferrées. Pile en équilibre, quitte à flirter avec le fantastique. Ca dure le temps d'un film (rarement des personnages travaillent à ce point la conscience d'exister le temps d'une projection). Le temps de vivre et le temps de mourir sont inéluctablement liés et montrés et joués. Et tout apparaît sur l'écran.

Le temps de se raconter

Alors comment développer une histoire quand tout semble tiré d'un trait vers le point final ? Comment imaginer d'autres fils autre que la droite vers la mort ? Bousculer le linéaire justement trop direct ? GVS invente des arabesques parallèles et nique sans cesse la ligne claire. Restless glisse sans cesse des mondes parallèles. Ce sera par exemple une love story étrange, platonique et fantastique entre Enoch et un fantôme japonais. Henry Hopper (le fils de Dennis) fricotte avec un jeune Kamikaze tout droit sorti de la seconde guerre mondiale. En tenue d'aviateur, il cause avec son fantôme amoureux du vivant, cramé par son destin et revenu de sa mission impossible.

Cet ailleurs, dont on connaît ni la part fantastique ou psychotique (génie de Gus Van Sant, on s'en balance), ouvre les pistes dont il s'agit à la fois de s'abreuver, mais aussi de liquider pour vivre un ici et maintenant robuste. Ces tensions parallèles abreuvent une vieille histoire chez le réalisateur. On les retrouve aussi bien dans Gerry (bascule vers le fantastique quand les deux randonneurs se dévorent dans un combat final), My own private Idaho (les narcolepsies du héros étendu sur la route) ou encore, plus réaliste, le hors champ d'un kid cherchant une piste pour exister dans la campagne profonde quand Harvey Milk mobilise pour une visibilité gay dans les années 60. A chaque fois, s'agit de lier cette part fantastique adossée à la mort avec un réel trop difficile, tordu, pénible et imaginer un clash enfin vivable.

Cet ailleurs passe par l'invention d'une histoire dans le réel. Mieux, les héros apprivoisement des postures, des mots, des passages narratifs pour se frayer un chemin dans le tragique. Faut donc des passeurs (un vieux prof, une communauté de nénettes énervées, une drogue, une figure politique) à chaque fois source d'une langue perso conjuguée avec le collectif. Si jamais ça manque, c'est Elephant et le délire paradoxale auquel personne ne répond, car sans mot pour inventer un truc vivable. C'est aussi Gerry, film littéralement dévoré par l'angoisse, achevé sur des corps auto cannibalisés dans un désert sans le moindre adjectif.

Le plus passionnant, c'est probablement les quelques ouvertures laissées par le réalisateur pour imaginer des fins aléatoires. Se raconter oui, trouver l'élan d'accord, mais ça veut pas dire trouver l'expression permettant l'invention des héros, c'est-à-dire des zozos tout simplement capables de vivre dans le quotidien. C'est la bagarre entre l'imaginaire et le réel, dont l'issue ne semble jamais courue d'avance.

Photo : My own private Idaho de Gus Van Sant

Le temps de voler, le temps d'atterrir

Restless rassemble en un seul mouvement toutes ces tentatives aux conclusions fragiles. On bute sur un drame avec le fantôme japonais (un kamikaze par définition), on décolle avec les élans de vies incarnés par Annabel en CDD ou on invente un court regard salvateur lors d'un rituel final avec Enoch.

C'est un peu comme Empire du soleil, le chef d'œuvre de Steven Spielberg à redécouvrir en urgence. Un kamikaze japonais, également fantomatique, accompagne des yeux le jeune héros perdu en pleine guerre. Pour lui, impossible de faire décoller l'avion et incarner son rêve le plus fou (voler pour se foutre en l'air) quand le gamin, américain jusqu'au bout des ongles, imagine sans cesse des scénarios pour exister au milieu de l'enfer. Ben ouep, voler est une question d'équilibre entre plusieurs mondes. Un truc hyper difficile à atteindre. Une nécessité.

Chez Gus Van Sant, tout semble partir d'une défaillance. Au fond du trou, faut tenter de se la raconter. C'est à dire trouver les mots pour tenter une réalisation de soi même en agrégeant un imaginaire fantastique (et toujours singulier) avec le monde mal barré. Cette invention de soi échappe aux adultes, généralement largués dans un langage épuisé et donc dépourvu de la moindre possibilité de s'en tirer.

Restless prend le sujet à bras le corps, en rassemblant toutes ces batailles dans une limpidité fulgurante. GVS, grand manitou rangé dans le monde adulte par sa posture de réalisateur, n'en fini pas de combler les manques d'un réel en panne de mots. Il glisse quelques cailloux fantastiques dans les poches crevées de ses héros sans les prendre pour des neuneus. Car qui, parmi les spectateurs, serait capable de garantir une solution miracle et donc une fin heureuse à cette entreprise intrépide et nécessaire ?

Modestie suprême, la signature du zozo s'efface pour laisser libre aux cours aux héros de saisir ou pas son projet. C'est pas du respect, c'est de l'amour. N'en déplaise aux quelques critiques ronchonchons, Restless est à l'évidence son chef d'œuvre.

Photo : Empire du soleil de Steven Spielberg

 

 

 

 

DS

Filmographie de Gus Van Sant (lien Imdb)