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Le premier des spaghettisPour une poignée de dollars est un tournant. Jusqu'en 1963, le cinéma italien de divertissement donne dans le peplum. Pas encore de giallo, pas encore de film gore, évidemment pas encore de sous-Mad Max, pas encore de sous-Star Wars. On a l'habitude de faire du western spaghetti une parodie des vrais westerns, un truc outrancier salissant les belles mèches des grands héros du cinéma classique US. La redécouverte de Pour une poignée de dollars et de ses suites, lors du très salvateur festival Lumière 2009, change la donne. Premier du genre, Pour une poignée de dollars définit ainsi une floppée de codes qui perdureront pendant une grosse décennie. D'abord, rappelons que le western est à mi-chemin entre le film de genre et le film en costumes. Lorsqu'ils mettent en scène Davy Crockett ou Buffalo Bill, les américains se racontent autant qu'ils divertissent. Par contre, imaginez un film en costumes japonais racontant le règne de Louis XIV : ce serait drôle mais ça ne tombe pas sous le sens. Le western est ainsi l'équivalent de nos films de cape et d'épée : ça nettoie les dorures pendant que Jean Marais saute sur les lustres. Quand les italiens s'y mettent, l'opportunisme évident (tous les noms du film sont anglicisés pour faire croire au spectateur qu'il va voir un film américain) s'accompagne d'un dépoussiérage violent. Ou plutôt, en l'occurence, d'un repoussiérage total. Parceque côté transalpin, les cowboys sont sales et pas rasés. Et ils sont loin d'être cool. Affreux, sales et méchants, dirait l'autre. Ici les femmes prennent les armes ou se prostituent. Point de bobonne à l'horizon attendant sagement son gentil shériff de mari. Les américains se sont attachés à représenter des figures héroïques historiques, quelquefois avec une brosse à reluire, le western italien collera de plus près à la réalité historique, même s'il faut en rajouter sur la crasse, les mouches, l'alcool et la poussière. Les américains mirent quelques déc Plutôt que cirer benoîtement les statues des cowboys, Leone passe donc son temps à la bibliothèque, à s'imprégner de l'univers craspec du far west. Et pour définir les bases d'un nouveau sous-genre, le petit Sergio puise dans sa cinéphilie et son amour pour les fumetti, les comics italiens de l'époque. Pour son premier western, il repompe même tout dans un film de Kurosawa, Yojimbo. On se retrouve donc avec un italien s'inspirant d'un film de samouraïs pour raconter une histoire se déroulant au far west : comme dirait Jean-Claude Trichet, la mondialisation a quelquefois du bon. Yojimbo (Le garde du corps, en français) raconte l'histoire d'un samouraï (Toshiro Mifune, évidemment) déboulant dans une ville en proie au conflit de deux groupes et qui se rallie alternativement au deux gangs. Changez de décor, mettez Clint Eastwood à la place de Mifune, remplacez les sabres par des colts, et souhaitez la bienvenue au western spaghetti. Le public éructe mais les producteurs japonais décident de faire un procès pour plagiat. Photo : Yojimbo de Akira Kurosawa Les Rojo, les Baxter, et moi au milieuAvec ses cadrages insensés, des ultras gros plans hérités de la BD où, sur un écran de cinéma, un sourcil mesure trois mètres, Pour une poignée de dollars fait toujours son effet. Il est le premier d'une longue série et peut-être l'un des meilleurs. Clint, alors débutant tout juste sorti d'une gentillette série télé, Rawhide, traumatisa tous les producteurs en prouvant qu'un jeune premier peu ne pas mettre de Mennen. Mais avec le recul, plus de quarante ans plus tard, ce qui surprend, c'est surtout la limpidité du projet de Sergio Leone. Par bien des aspects, le film ressemble au manifeste d'un genre naissant. Ainsi, en situant son film dans une ville frontière, entre Amérique et Mexique, Leone semble tout à fait conscient du voyage dans lequel il embarque le western. Il tire le genre vers le monde latin et s'il n'a aucune vélléité héroïsante, il fait basculer le western vers la fable. Les personnages deviennent des archétypes (son héros n'a d'ailleurs pas de nom - pas pratique pour lui ériger une statue) renvoyant finalement à la mythologie quand ce n'est pas la bible. Tout est déjà dans Pour une poignée de dollars : plutôt que singer les américains en nous faisant passer les Pyrénées pour le top du Nevada, il tire son film vers l'atemporel. Mieux, l'intrigue nous donne quelques clés puisque les deux familles qui se déchirent pour le contrôle de la ville, les Baxter et les Rojo, sont clairement identifiés par leurs origines et par les propositions de cinéma qu'elles nous font : ainsi, les Rojo, les plus méchants, sont plutôt latins (mexicains ? espagnols ? on ne sait pas très bien). Chez eux, le sang coule, du même carmin qu'on trouvera un peu plus tard dans les fleurons argentesques du giallo. Ils n'ont pas de règles, tuent en tirant dans le dos. Ils sont violents, alcooliques, sans autre foi que celle de jouir un maximum. En face, les Baxter, comme leur nom l'indique, sont des purs américains. Ils essaient de maintenir un semblant de paix dans la ville (papa est sheriff) à force de compromissions les décimant un par un, mais ils appartiennet déjà au passé. Chez les Baxter, c'est la mère qui contrôle tout. Un matriarcat annoçant la fin d'une époque, et pour Leone, la décadence d'un genre. Parcequ'évidemment, les Baxter représentent le western classique, tel qu'on le fait à Hollywood, avec des tirades bien cool mais bien longues. Ils ne font pas le poids face à ces Rojo (rouge en espagnol) bien décidés à secouer le genre par leur violence. En arrivant dans la ville, Clint va à l'auberge, monte au premier, regarde la ville dans sa globalité et dit au tavernier "il y a les Baxter à droite, les Rojo à gauche, et moi au milieu". Dès lors Clint ne cessera de passer d'une famille à l'autre, comme pour pervertir un genre, le western, en bout de course. Comme Sergio Leone, il est à équidistance du cinéma européen (les Rojo), impur et opportuniste, et du cinéma classique américain (les Baxter), déjà mort car pétrifié dans ses co Pour une poignée de dollars devient ainsi un petit précis d'hybridation, comme le sera plus tard Robocop de Verhoeven : souvenons nous que le hollandais violent, pour son premier film américain, avait choisi de raconter l'histoire d'un homme transplanté dans une carcasse de robot. L'occasion, officieusement, de mêler le cinéma européen à la machinerie hollywoodienne. Magnifique, le film racontait aussi l'histoire du réalisateur, obligé d'obéir à des directives malgré ses drôles de rêves le ramenant perpétuellement à sa condition encore trop humaine. Pour ne rien gâcher, rappelons que Murphy / Robocop, quand il rengainait son flingue, le faisait tournoyer exactement comme Clint Eastwood chez Sergio Leone. La parenté est évidente mais une fois le méchant tué, Murphy restait employé de l'OCP, cette police privée (chut, pas trop fort, ça pourrait donner des idées à Brice), poursuivant tant bien que mal son boulot de défenseur de la veuve et de l'orphelin pour retrouver un semblant d'humanité. Ici, une fois le boulot fait, Clint tourne les éperons : pas question de devenir sheriff à la place de Baxter et de prendre ainsi la poussière, répétant les erreurs des autres. Le héros leonien, tel qu'il est défini ici, est donc un anti-héros précisément parceque s'il assume sa condition de justicier, il se pétrifiera comme les autres. Photo : Robocop de Paul Verhoeven |
RN |