Toxic
Planète terreur - un film Grindhouse
(2007) de Robert Rodriguez


4 mois, 3 semaines, 2 jours de Christian Mungiu. Le plutôt réussi 7 heures 58 ce matin là de Sidney Lumet. C'est pas pour dire, mais le real cinéma respire la pleine forme. Et c'est pas fini. Le dernier Bond par exemple (Casino royale) malaxe également le temps, l'espace et le corps du comédien, sonnant puis trébuchant. La sublime ouverture 007 reste en mémoire pour sa moitié soleil, moitié sécheresse. Du dur, marqué par un mec en équilibre sur une grue, puis tombé au sol avec un putain de mal de dos. On continue ? L'ultime Bourne (La vengeance dans la peau) s'ultra-découpe en fines courses poursuites sur les toits marocains, caméra épaule, casse-gueule. Encore du solide.

A chaque fois, les films installent une durée sans forcément sacrifier au plan séquence. Il s'agit plus de coller au temps réel. S'approcher d'une analogie entre le timing du spectacle et celui du spectateur. Comme un bon vieux refoulé du réalisme parmi les prouesses numériques. Paul Greengrass précise l'enjeu avec la multiplication des caméras de surveillance et leur échec à capter la situation. Bourne préfère rouler des yeux et analyser la topologie des lieux méthode Saint Antoine. Le garçon échappe au dispositif technologique pour faire l'homme à la caméra. Un retour à la simple prise de vue.

Une ville, un quartier, un chantier, une terrasse, une chambre d'hôtel, une bijouterie... L'étau se resserre. Unités de temps et unités de lieux, en séquences découpées impec. Ces films font cinéma. Faut dire, le numérique travaille les imaginaires.

Les représentations du réel se transforment. Propositions à choix multiples : tv, jeux vidéo, internet, téléphones. Forcément, la question gagne et quelques cinéastes répondent par un paradoxe : utiliser le cinéma comme temps littéraire (loin du direct), mais insuffler la sensation d'un réel immédiat, cerné, concret, touchable. Résultat, la cascade est de retour dans la grande fiction. On n'avait plus vu ça depuis Belmondo ou Jackie Chan. Ca sent sous les bras. Merci Jack Bauer.

Photo : La vengeance dans la peau de Paul Greengrass

Contre réel

Autre réponse possible : la godardisation du monde. Retour à la colleuse, aux scotchs, au montage, à l'archive, à l'histoire du cinéma comme matière première. Option choisie par Tarantino et Rodriguez. Les garçons épuisent leur cinéphilie VHS. Crééent un sanctuaire cinéma, totalement décroché du réel. Le numérique oui, mais à la condition de son invisibilité. La sensation pellicule prédomine. Pas tant par nostalgie, mais choix de la visibilité du matériau. Comme on opte pour le romanesque. De la fiction ultra codifiée. Cette démarche pousse la politesse à lancer le projet Grindhouse. C'est-à-dire monter de ses propres mains une maison cinéma, protégée de toutes tentations réalistes. Les citations font carburant. Le substrat cinéma est essentiel, comme on glisse une main dans un gant reprisé, avec couture apparentes.

Le projet Grindhouse ne dépoussière pas la panoplie bis ou Z, mais cherche les composants vifs du cinéma. Ca veut dire frotter le métal. Trouver l'éclat. Faire briller. Prendre le pied de la lettre. Un peu comme les parents racontent aux gamins une histoire pour s'endormir. La génération suivante conserve surtout les impressions. Travailler cette puissance de réception et la mettre au service d'une narration. Les curseurs sont à fond, avec la conscience de tenir entre les mains un joyau.

Tarantino et Rodriguez reprisent également leur adolescence. En effet, impossible de jeter les VHS à la poubelle. Inimaginable d'oublier les nuits à mater des films d'horreur et rêver de filles sublimes. La mythologie du boy next door fonctionne à mort. Grindhouse, c'est d'abord une piaule jouissive, intense, toute petite, avec magnétoscope et revues cochonnes, pour suer sexe et cinéma.

Ce blob puant faisant ses usuels kri-kris, on avait eu faire des choses sales avec cela

Planète terreur reprise l'univers outragé du bis. Un mélange de caricature et de fantastique. Un truc pour Baudelaire, avec spleen et doigt d'honneur à la vie convenue. Cet univers parallèle occasionne la rencontre du drôle et de l'horreur. Un jeu avec le dégoût et la poilade. Le rire ronge l'atroce. Comme Rodriguez détériore volontairement la pellicule et cumule les références impossibles à suivre. L'épuisement évité de justesse, la croyance au cinéma prend le dessus par une belle rigueur de mise en scène. Un travail à la fois récapitulatif (aucun poncif n'est évité) et de reformulation poussée à son paroxysme. Hystérique et super sobre.

Ca pète, ça chie, ça pue, ça coule, ça pustule, ça merde, ça attaque, ça enclenche, ça roule, ça baise, ça pique, ça dégorge, ça cuit, ça déborde, ça tient, ça rote, ça prend son temps, ça quiche, ça beau, ça très beau même. Rodriguez plonge sa main gantée dans les macchabés déchiquetés. Comme les kids préfèrent le seau à merde aux pénibles jeux éducatifs. Et c'est pas Henriette Valium qui dira le contraire. Abonné à l'humour, la gerbe et la dépression, l'homme à la BD plus noire tu meurs invente une langue acrobatique. Une langue caca pour les laissés pour compte. De quoi conchier les belles lettres. Une entreprise de dézingage des mythologies positives pour époque formidable.

Un mix québeco trash, limite autiste, comme résistance ultime. Une parole partie de la chambre adolescente. Solitaire. Vengeresse. Idiote. Monstrueuse. Forte. Le dégoût de soi transpire à chaque page, pas loin d'une enflure stylistique à la Céline. Les rebuts du monde (ou impressions de l'être) abattent les mots d'ordre. Une mise à genoux grammaticale. Céline percute la littérature classique par l'intrusion de l'oral, Henriette Valium utilise l'argot québéquois pour détourner les grandes figures de la bd (Tintin et Superman), Rodriguez reprise les clichés du cinéma bis en filmant cramé. S'agit de briser les académismes, quitte à en créer de nouveaux. Et surtout planquer le style travaillé à fond.

"JE. L'éFAITTE. (AYOY !) à KEKPART. OH ! (DOULEUR) SI SEULEMENT JE. çA L'A éTé TRADUIT ET. (FOURRE TOI). ERREURS, REGRETS, PEINE. (SATAN PUE MORT !) VAS-Y, LIS CE LIVRE DE CACA ! J'M'EN CONTREKALISS BEN. (MEURS !) Lé MEILLEURS COUPS DE '90 à 95. J'AI PERDU. TELLEMENT DE TEMPS . (éCOEURé !). OH ! S.V.P., LAISSE-MOUé TOUT SEUL MON TABARNAK !". (Henriette Valium)

Photo : Extrait de Djoker de Henriette Vallium

Monster et Cie

Ca cause comment une mutante ? Un charabia sophistiqué ? Nan. un langage direct avec la bouche et le corps. D'ailleurs, Cherry est toute chaude. Sa nouvelle jambe mitraillette trop top. Un appendice emmanché, carrément cul. La femme kalachnikov balance les balles dans un mouvement de rêve. Un vrai court circuit dans le film : la revanche d'un monstre sexué (belle énergie) mais malade des expériences Frankenstein. Un peu comme Britney, décidément formidable avec son statut de concept érotico-tragico-trash. Un fétiche est toujours un peu horrible.

C'est pourquoi la situation se complique singulièrement pour les garçons. Ok pour courir après les filles, mais la trouille perturbe avec les monstres. Oui aux jupes, non à la débandade. Planète terreur conjugue les deux aspects. Un érotisme noyé dans les marécages de la parano. Un écho sexy aux Profanateurs de sépulture (Don Siegel). C'est vrai quoi, la suspicion ça sent pas bon. Ma copine me mordille l'oreille, ça m'excite, j'appelle la police.

Sous climat ADN, l'ambiguïté fait sens. Une simple morsure et c'est la fin du monde. Les identités se multiplient, en constant mouvement (ça énerve à droite). Rodriguez cultive l'intranquille inquiétude. Joyeusement ! On rit. On cri. On recycle. Le cross-over tourne vite. Les genres se frottent. Les personnages mutent. Le spectateur sursaute. Pas la place pour les certitudes. Pas de place pour le mot de la fin.

Photo : Britney Spears

 

 

 

DS

Filmographie de Robert Rodriguez (lien Imdb)