Take the money and run
Prends l'oseille et tire-toi (1969) de Woody Allen


A l'origine, était la liste

Des séquences bout à bout avec un personnage principal essentiellement composé d'un corps et d'une parole volubile. un corps social maladroit, absolument pas adapté à la société (le travail, la police, la famille, les bandits, les enfants et les rituels de l'amour)  qui tente tant bien que mal d'adapter sa situation réelle avec des envies. L'écart entre les deux est fatal.
Comment se faire une place, car il s'agit physiquement de ça, lorsque l'on est maigre, pas très beau, instable, nerveux, sans confiance en soi et que l'on veut réussir à tout prix ? On accumule les conneries et la liste est longue...
Woody compose un collage et confronte son corps à d'invraisemblables situations. Lister, en soi, est un procédé amusant (les surréalistes l'avaient compris), mais faire avec élégance un personnage sur la durée, donner chair est autre chose. L'incroyable traversée de tableaux (comme figure imposée) relève d'un plaisir mécanique, injuste, jouissif, qui va pousser le film vers un final presque aléatoire (comment arrêter une liste ?).

Chaplin

Ecrire et réaliser un presque premier long métrage, se mettre en scène (Woddy Allen était comédien), trouver le public... nécessitent un tours de passe-passe un peu finaud. Autant être cinéphile et puiser dans les bonnes recettes : Charlot ou autrement dit, la création d'un personnage remarquable et par chez nous "universel".

D'abord mettre debout un corps. Pour ce faire les accessoires sont importants. On sait que Chaplin avait pris soin de faire vivre Charlot avec son costume queue de pie dépareillé, le chapeau et bien entendu. la canne. Woody sera sapé pas terrible, mais surtout, trouvera sa canne à lui,  un signe distinctif (et discriminant) : des grosses lunettes noires datées années 60. Ses ennemis (la police, les bandits. bref les plus forts) prendront plaisirs à les briser systématiquement. Symbole absolu de l'internationale "intello - premier de la classe", elles réapparaissent à chaque scène. indestructibles.

Ensuite mettre le corps à rude épreuve. Surtout devant les machines comme aux Temps modernes. par exemple une repasseuse automatique dans la laverie d'une prison. L'appareil s'emballe, Woody est dépassé par les événements, il regarde (et se regarde) devant tant de violence automatique.

La lutte pour sa survie devient le principal moteur du film. Le personnage s'en sort toujours ou presque, malgré sa propre destruction qui ponctue chaque scène.
Et l'amour ? Une jeune femme l'apprécie pour ce qu'il est et non pas pour ce qu'il veut paraître. L'amour est plus fort que tout. A la folie. Et ce n'est pas drôle.
Enfin, le spectateur est du côté des bandits (surtout enchaînés), loin devant les autres corps sociaux, forcément répressifs. Mais bandits semi-sympa tellement la loi de la jungle est partout... même si parfois la rêverie l'emporte. Il faudra l'enchaînement permanent des séquences pour rétablir le corps de Woody, remettre les compteurs à zéro et vriller vers de nouvelles conneries.

Photo : Les temps modernes de Charles Chaplin

Le cinéma de Tarantino

Pour faire évoluer son personnage, Woody Allen compile les genres cinématographiques. Non pas pour parodier, mais piller le jus des formes cinématographiques avec un certain respect (western, film social années 50 avec voix off doctorante, documentaire, film policier, film d'évasion, film de mafia, hagiographie, cartoon - bel hommage à Tex Avery-, Lelouch... un genre en soi !, mélodrame, drama social, comédie.).
La sécheresse du montage ajouté aux cadrages soignés, ce n'est pas une règle dans son cinéma,
font mouche.
Tarantino en fiston de Woody Allen n'est plus une idée improbable. La joie cinéphilique pour nourrir un projet, sans se contenter de simples citations, non seulement contamine le film, mais devient la nature même du propos. A tel point, un Fritz Lang énervé propose une leçon de mise en scène pour un casse grotesque et joue des niveaux de réalités.

Le terreau de Woody

La liste aussi dans les thèmes. les parents, être juif aux USA, les soubresauts de l'amour, fonder une famille, une incompréhension du monde, les jeunes femmes belles et pas connes, la psychanalyse, le désastre, le langage comme outil approximatif de communication.
Vivre est une perturbation permanente. Le cinéma organise la perturbation. Nous aimons cette vie mise en ébullition.
Impossible de dissocier le tragique du comique. Un peu plus tard Woody assumait son amour pour le cinéma d'Ingmar Bergman. Quelques merveilles se préparaient dans son dos.

 

 

 

DS

Filmographie de Woody Allen (lien Imdb)