Odete et Ordet
Odete (200
6) de João Pedro Rodrigues

 

Lisboa la nuit. Lumière contrastée. Crue. Pedro (João Carreira) et Rui (Nuno Gil) s'embrassent dans la rue. C'est à dire deux garçons aimant, amants, se roulant une pelle en jouant au désamour, vérifiant la vivacité de leur relation dans une lumière qui ne ressemble définitivement pas aux nocturnes habituels du cinéma. Rui téléphone à son ami déjà filé en voiture. Papotage badin. Hors champ, le son lointain d'un crash auto. Silence dans le portable. Rui remonte la rue à toute allure. Arrive au croisement. Découvre la fiat Uno éventrée de Pedro. Son corps gît sur le capot. Rui s'approche. L'embrasse. Le visage de Pedro sursaute. Crache du sang. Une pluie forte s'abat sur leur amour, la rue, la lumière urbaine noire et crue.
Prologue improbable. Faire passer la pilule au spectateur. Après l'accident, la pluie, la nuit, le sang, l'amour, la lumière sublime. tout est possible. Top là ! Croire en l'impossible. Aux clichés. Au cinéma. Au miracle.

Bruit et fureur

Rui ressemble à Benjy, héros magnifique de Faulkner (« Le bruit et la fureur »). Hébété par la situation, il incarne un corps sans parole, hypertrophié, les sens en éveil, bouffé par les sons, les odeurs, la vue, le touché. tout l'atteint et aucun mot ne peut rendre ça. Rien ne sort de sa bouche ou presque. La tristesse dans ses gestes se raccroche à l'absence dévorante. Bouée de sauvetage et aucune rive à l'horizon. Chaque pas en avant le plonge dans des fondus au noir. Pour Faulkner se sera un « idiot » voyant vrai et trop fort, pour Rodrigues, un jeune homme anéanti, au bord de l'autisme.
« Odete », dans sa première partie avance par vagues toujours finissantes sur des monochromes noirs. A chaque fois, la lumière s'éteint. L'histoire plonge sensiblement vers une terre inconnue. Dévorée par les sens. Les plans enserrent les corps lors de scènes longues, en sédimentation narrative, toujours tenus, sans débord et traversent la nuit pour s'ouvrir sur une profondeur de champ liée à un. cimetière. Nous serons à la surface de la terre. Impossible de trouver un au-delà sous ou extra terrestre. Les corps creusent ou s'élèvent, mais ne s'enfoncent jamais vraiment, ne décollent jamais totalement. Pas de hors champ. Pas d'autres univers. Restent ces corps et la puissance de l'imagination. Le fantasme.
Ces vagues traversent la première moitié du film en plusieurs mouvements, toutes liées aux différents jeux de rôles du personnage féminin pas si principal que ça : Odete.

- Une Odete d'hypermarché . Avec l'irruption inaugurale de la mort, nous sommes sommés de vivre le deuil jusqu'à la dernière scène à la manière du sublime « Opening night » de Cassavetes, ou pour suivre la même sensation, de « Tout sur ma mère » d'Almodovar. La fin du film marquera la naissance d'une véritable vie post-mortem. Mais parallèlement, Rodrigues tisse une seconde narration avec la vie hyper-marchée d'Odete. La mise en scène prends à bras le corps la lumière vive, presque pop art du centre commercial dans lequel elle travaille. Odete est une princesse glissante, patineuse, active, en course contre la montre pour tomber follement enceinte et faire le deuil de son amant trop pragmatique.

- Une Odete à la place du veuf . Son premier jeu de rôle consiste à piquer la place à Rui. Son ex s'appelle Pedro comme le mort. Logique, elle pique le rôle de « veuf » jusqu'à « faire l'amour » avec le mort (son corps sur la terre de la tombe, la main pénétrante jusqu'aux entrailles boueuses).

- Une Odete enfant sauvage . Sa passion se concrétise par une vraie fausse grossesse miraculeuse. Elle se transforme en personnage fantomatique, échappée du rôle social incarnée en début de film. Comme Rodrigues n'est pas cynique, ce monde va malgré tout lui tendre des mains (la mère endeuillée de Pedro par exemple). Elle occupe une place de quasi sainte (et folle, ça va bien ensemble) pour réaliser en fin de compte la possibilité d'un miracle.

- Une Odete à la place du mort . Ce sera la condition du miracle. Faire revenir un mort en prenant sa place. La réussite passera par l'expérience sexuelle. Aimer et faire jouir Rui.

Miracle et réalisme

Le miracle au cinéma est une question récurrente, importante, pas facile.
Dreyer avec « Ordet » donne le « la ». Pour faire revenir un mort à la vie, il faut d'abord y croire. Pas de chichi. Prier sans avoir la foi ne sert à rien et reste véritablement faux cul. Ne pas se contenter d'une ritournelle rituelle. Seul un « fou » prie vraiment. Peut provoquer un miracle. Les autres, la famille et l'homme d'église socialement raisonnables, ne font que mimer un jeu perdu d'avance. Ne pas s'étonner alors, que rien ne se passe. Les « fous » sont les vrais réalistes car sincères, absolus et ne se fient pas aux apparences logiques du réel. Autre caractéristique, la détermination sans limite du « thaumaturge » (quand on regarde la définition du dico, c'est un mot super top). Rien de l'arrête. Surtout pas le raisonnable.

« Théorème » de Pasolini montre une autre Odete : la fille de la famille riche, éprise du sexy et rimbaldien « Terence Stamp », serrant les points jusqu'à en crever pour avoir toucher du doigt l'insondable et dangereuse beauté. Ce qui bouleverse vraiment est à la fois du jus pour la vie et quelque chose d'absolument ravageur. Pasolini filme également un miracle. Dans la cours d'une ferme (loin de Milan et de ses usines), une domestique touchée elle aussi par la grâce subversive de Terence Stamp, guérit un « bambino » miraculeusement et vole dans les airs tout en bouffant des orties. Le miracle se produit par la grâce d'une croyance indéfectible de la part des paysans (les regards caméra) et quelques simples champ contre champ cinématographiques, directement inspirés par Méliès.


L'affiche de Théorème de Pier Paolo Pasolini

« Sous le soleil de Satan » de Maurice Pialat. Un curé de campagne n'a plus la foi, pactise avec le diable, permet à un enfant de revenir à la vie par delà ses propres espérances. L'impossible passe par le corps, entièrement offert au fantastique réaliste. Une chambre dans une ferme. Les parents attendent. Depardieu porte à bout de bras le gamin mort. L'effort est tel que l'on sent le poids du corps. Le souffle de vie reviendra le plus simplement du monde par quelques plans prodigieux d'évidence.

Dreyer, Pasolini, Pialat se lovent dans une économie de moyen pour mettre en scène un miracle. La caméra est utilisée comme une simple enregistreuse de fantastique. L'impression d'une captation du réel car un miracle se produit sans tambour ni trompette. Choc entre le quotidien et l'incroyable. Recréer l'extrême concret pour donner naissance à l'impossible.


Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat

« Odete » appartient à cette famille de films qui va donner crédit à l'incroyable (ici nous aurons même l'incursion du médical comme contre point) en restant dans un secteur délimité, toujours le même (répétition des lieux) et toujours concret.

Comme dans Théorème, le miracle se réalise à la suite ou lors d'une relation sensuelle (et sexuelle) avec le corps. Pour faire revenir à la vie Pedro (promesse d'Odete), il va falloir croire à son nouveau rôle. Elle sera Pedro. Elle piquera ses fringues, tentera une coiffure qui ne ressemblera pas au défunt (interprétation féminine d'une coupe garçonne), ne lui ressemblera jamais vraiment mais l'important est d'y croire. Ce rôle sonnera faux et pourtant sera vrai parce que Rui, dans une scène finale drôle et fantastique, y croira le dos tourné, les yeux fermés. Par un simple travelling arrière, les vivants et le mort se retrouvent dans la même chambre. Au cour du miracle, l'orgasme et l'imaginaire.

Moon river remix

Rui regarde en boucle « Diamants sur canapé » de Blake Edwards. La musique baigne le film de ses violons Hollywood. 1961, et voilà une histoire qui tourne autour d'une bague et d'une impossible embrassade entre Audrey Hepburn et George Peppard. Deux heures de long métrage avec deux personnages qui s'aiment, se courent après et collent enfin leur bouche l'une sur l'autre sous la pluie, un chat dans les bras, dans une impasse parsemée de poubelles en plein cour d'une grande ville. « Odete » prends le même raccourci. Comment deux corps qui n'avaient aucun point commun (lui gay, elle hétéro désirant un enfant) se croisent, se rencontrent et jouissent dans une ultime étreinte. Autant Blake Edwards s'amusait des contraintes sociales (riches / pauvres), autant João Pedro Rodrigues joue des codes « trans genre » et affirme avec élégance que tout cela est une affaire de croyance, jeux, fantasmes, drôlerie, passion. à des années lumière de tout déterminisme essentialiste.
Lors de la projection, les rires dans la salle sonnaient justes. L'utilisation volontaire de clichés, leur renversement et l'humour qui en découle participent à l'entreprise somme toute distanciée. Ces respirations évitent les lourdeurs d'un cinéma à thèse. Ne pas enfermer « Odete » dans des interprétations psycho plus, queer plus ou politique plus. D'emblée, Rodrigues nous emporte sur un autre terrain : la poésie.

Yves Bonnefoy aime à dire que l'acte poétique est un travail d'écriture permettant de faire remonter à la surface, ici et maintenant, un souvenir d'enfance, un moment vécu où nous avons connu une forme de plénitude, de bonheur intense et profond. Les deux héros de « Odete » cherchent et inventent exactement le même état de grâce. Retrouver un impossible par le corps et les sens, sans mots. Reste la mise en scène pour créer la situation.
Dans la chambre du jeune homme, visiblement amateur de cinéma, la caméra glisse sur l'affiche d'un film de Douglas Sirk (aujourd'hui sur les plus hautes marches de la cinéphilie mondiale. tant mieux). « Odete », à sa manière, prolonge les bonheurs d'une plongée dans les clichés parfois les plus éculés, pour tirer une force et une profondeur évidente. Douglas Sirk tirait les larmes mélodramatiques avec une rare et bouleversante sophistication. Blake Edwards les rires amers. Dreyer une profondeur poétique renversante.
Nos petits amis rodent toujours dans les parages.


Ordet de Carl Theodor Dreyer

 

 

DS

Filmographie de João Pedro Rodrigues (lien Imdb)