The last action movie
Mission : impossible 3 (2006) de J.J. Abrams


Où l'on reparle des jeux vidéo

Cinéma et jeu vidéo font un drôle de ménage.
Du moment que chacun reste chez soi, c'est le bonheur. Mais dès qu'ils décident de se mettre en couple, c'est un peu la cata. C'est vrai quoi, l'un nourrit l'autre et vice versa, mais dès qu'on cause adaptation, on débande sec : la majorité des jeux vidéo tirés de films sont des bouses (la majorité, ça veut dire tous sauf Goldeneye, le jeu étant même supérieur au film, dis donc). Ne parlons pas des adaptations ciné de jeux, ce serait tirer sur des ambulances.
Fallait-il faire Silent Hill, le film quand une scène de La guerre des mondes nous mettait direct dans l'ambiance (la scène de l'aube rouge, avec la petite fillle qui disparait dans la brume) ou quand le moindre giallo est plus fidèle aux chefs d'oeuvre de Konami que le film de Gans ? Chouette film par ailleurs, mais pour qui a connu la flippe totale inspirée par les jeux, le trouillomètre reste désespérément à zéro. Bon film, mauvaise adaptation.

Et justement, voilà que sans en prendre les atours d'adaptation officielle, Mission impossible 3 est la plus fidèle des transpositions de l'autre monument vidéoludique Konamien : Metal Gear Solid.

Un jeu qui nécéssite une connaissance parfaite de l'espace et de la géographie des décors pour pouvoir avancer. Etre attentif au moindre recoin, systémiser les déplacements des gardes pour mieux en faire de la soubresssade en les prenant par surprise. Au regard des trois Mission impossible, Metal Gear vous met dans la peau de Ethan Hunt. Déjà dans MI2, John Woo payait son tribut à Konami dans la scène de recherche de la chimère dans le laboratoire (et Tom Cruise de prendre la posture, dos au mur de Solid Snake, comme sur la photo, là). Ici, c'est carrément la grosse scène d'action qui est entièrement calquée sur le jeu vidéo de Kojima. Et, une fois n'est pas coutume, la plus grosse scène d'action, la plus épuisante et la plus belle du film se situe en début de film : le sauvetage de la collègue de Hunt. Et MI3 d'emprunter le chemin si peu balisé du grand Matrix Reloaded, en déplaçant le climax (d'habitude, c'est la scène d'action finale qui est le clou du spectacle, ce qu'on appelle le climax) en n'hésitant pas à le foutre au début.

Une scène qui renvoie à Metal Gear par son ambiance, son déroulement (ca se finit comme avec Meryl : dos à dos avec des grosses pétoires, le kif, quoi), mais aussi parceque Hunt, comme le héros du jeu, ne connait pas vraiment les tenants et les aboutissants de sa mission. C'est un soldat, malin mais pas vraiment intelligent. Reprenant les bases posées par De Palma, Ethan Hunt passe au long du film, du stade de chasseur à proie puis redevient chasseur : en fait il est, comme son nom l'indique, la chasse.

Et en route pour une relecture du premier film. Une réinterprétation. Belle idée de J.J. Abrams pour réaliser sa séquelle impossible : en rajouter, en rajouter en gardant le contrôle des pédales. Et cette première scène d'action est emblématique de sa réussite : une accumulation de références (les explosifs dans la tête : New York 1997, les vitres qui pètent : Piège de cristal, la poursuite en hélicos dans un champs d'éoliennes : oui, Star Wars), de l'invraisemblalble tellement pas possible que c'est poétique (franchement, vous feriez une opération chirurgicale dans le vaisseau de Luke en pleine bataille de l'étoile noire, vous ?) et tout d'un coup, stop. Un oeil qui claque et qui transforme une espionne en poupée de porcelaine morbide (pléonasme). Abrams ira encore plus loin dans le dernier tiers en ne nous montrant carrément pas une scène d'action pourtant capitale : le vol de la patte de lapin. On verra juste le trajet vers le lieu de l'action. Pas l'action.

Photo : Metal gear solid 2 de Hideo Kojima

Mission : trajectoire

Parceque les Mission impossible ont en commun de raconter l'histoire d'un petit bonhomme qui se joue de la géométrie et de l'espace pour atteindre des points géographiques (interagir avec les personnages, méchants à buter ou bonnasses à sauver, est toujours infiniment plus facile qu'atteindre le lieu de rencontre): le premier MI, de De Palma (tout le monde à genoux SVP) donnait le ton avec sa scène culte à Lengley qui transformait le petit Tom en araignée, lequel apparait tellement minus qu'il manque, quelques minute plus tôt de se faire submerger par un aquarium !

MI2 est une merveille à ce niveau : la scène finale qui en a fait rire plus d'un (le pistolet dans le sable), nous montrait le beau Tom qui foutait un coup de pied dans le sable pour prendre un pistolet à la verticale, synthèse finalement parfaite d'un film voué à la recherche de la maîtrise de la géométrie, remember la danse des deux Porsche ou encore la scène de la baignoire avec la question pas si futile (et donc pas si nulle) que ça : "préférez-vous être au-dessus ou en dessous ?", ce qui résume assez bien le personnage Ethan Hunt. Voilà donc deux films où notre héros se joue de la physique.

Ici aussi, Cruise ne cessera de repousser les lois de la géométrie pour exister : voir la scène à Shangaï où il décide de devenir un balancier. Et Hunt reste une petite chose légère, une brindille qui se fait porter par un parachute absolument hors de contrôle.

D'ailleurs, si Hunt est léger physiquement, il l'est aussi psychologiquement face au méchant. On a rarement vu un bad guy qui prend aussi peu son adversaire au sérieux. A aucun moment, Cruise ne lui fait peur (l'avion) et on n'a jamais l'impression que le méchant le respecte. Si dans le deuxième opus des aventures de Hunt, on nous bassinait avec l'histoire du héros qui a besoin d'un opposé pour exister, ici, jamais Cruise n'est considéré avec respect par son nemesis. Et la différence de corpulence entre les deux acteurs enterrine l'affaire : face au gros Philippe Seymour Hoffman, Cruise ne pèse pas lourd. Encore une question de physique.

Cours, Tom, cours

Un jour, un gars à eu l'idée de faire courir Tom Cruise. C'était Sidney Pollack, et Cruise passait ainsi de la frime des Top Gun à La firme. Depuis, les plus grands ont développé la figure du nabot pressé en nous foutant à chaque fois de grosses claques dans la gueule : De Palma le fait courir dans un Prague cauchemardé et c'est l'iconisation qui est en marche. Les tables de la loi cruisesque étaient gravés dans la pierre : d'abord tu arboreras un sourire de tête à claques, ensuite tu courreras pour retrouver le sourire mais sans la tête à claques. Kubrick ne fait rien d'autre dans Eyes wide shut : il fait errer le trop sûr de lui docteur Harford qui ne soupçonnait pas l'existence de l'inconscient chez sa femme dans les rues de Greenwich village, le temps de quelques rencontres lui apprenant que l'amour et la mort n'arrêtent pas de baiser. Pareil avec Spielberg qui prend un malin plaisir à faire courrir le nain contre le destin dans Minority Report et La guerre des mondes. Et toujours cette figure en mouvement qui court pour comprendre. Arrive alors le jeunot J.J. Abrams pour se frotter, lui aussi, à cete image si emblématique du ciné d'action US depuis 1996.

Réalisateur inféodé à sa star de producteur-acteur ou créateur talentueux désireux de défricher de nouvelles figures d'action (le jeunot a créé Alias et Lost, tout de même), on s'en fout.
Le résultat est là. Digérer le no-limit de 24 heures chrono pour dynamiter le blockbuster d'action et participer à la mythification d' Ethan Hunt. Ainsi, le temps d'une scène, à Shangaï, Cruise court. Plan large puis long travelling. Il court vite. Très vite. Les passants en sont flous et deviennent presque invisibles tant Hunt court vite. Le décor n'a pas le temps d'imprimer la pellicule. Comme cet effet de rémanence, dans La fureur de vaincre, quand Bruce Lee n'est pas content et que Wei Lo nous montre que l'oeil humain ne peut pas voir correctement les mouvements du petit dragon. Un truc pour iconiser.

Même la pellicule a du mal a en assurer la reproduction, d'où cet effet quasi-onirique que ne renierait pas John Woo. La comparaison avec Bruce Lee vaut doublement : en plus d'être de petits producteurs-acteurs influents et se mêlant de tout (Fincher devait réaliser ce MI3 mais Cruise était trop directif, nous dit-on), on va (devrait) voir un film d'action avec Tom Cruise comme on allait voir un film de karaté avec Bruce Lee : pour contempler la star en action.
A une différence près : Cruise choisit si judicieusement ses réalisateurs que depuis dix ans, le petit gars au sourire de winner enchaîne les chefs d'oeuvre.

Et J.J. Abrams, le wonder-boy de la série télé de se permettre une ultime coquetterie : réhabiliter un vieux concept hitchcockien, le MacGuffin. Petite définition wikipédienne : Dans les films d'Hitchcock, le MacGuffin est souvent un élément de l'histoire qui sert à l'initialiser voire à la justifier mais qui s'avère, en fait, sans grande importance au cours du déroulement du film. Dans Psychose, le MacGuffin est l'argent dérobé par Marion à son patron au début du film, la suite est tellement passionnante que l'argent est bien vite oublié, mais c'est lui qui a initialisé l'histoire.

On peut ajouter la valise de Pulp fiction, objet de toutes les convoitises, faucon maltais dont on ne verra jamais le contenu. Ici, le MacGuffin est la patte de lapin, machin toxique ou viral ou autre chose dont on ne saura rien à part qu'il a une sale gueule.
Sauf que le nom du précieux sésame est directement en rapport avec le pouvoir quasi magique de Hunt : sa faculté de courir vite et dans tous les sens. La patte de lapin devient ainsi le carburant du film (c'est un liquide) mais aussi le symbole de Hunt / Cruise. Son essence.

Photo : La fureur de vaincre de Wei Lo

 

 

 

RN

Filmographie de J.J. Abrams (lien Imdb)