Sympathy for the devil
Matchpoint (2005) de Woody Allen


On sait bien ce que vous pensez de Woody Allen.
C'était mieux avant, tatata, ses derniers films sont ratés, tatata, on est loin des périodes Diane Keaton / Mia Farrow....
Bref, chacun s'adonne joyeusement au dernier sport à la mode : décréter que le binoclard est mort.
Et là, pris d'une furieuse crise d'ElizabethQuinisme, tout le monde se réveille pour dire que le vieux (70 balais, le Woody) est en forme.
Ce qui est vrai.
Mais Matchpoint n'est pas le film du renouveau, comme Charlie et la chocolaterie pouvait l'être pour Tim Burton. Non, Matchpoint, comme le magnifique Escrocs mais pas trop l'était dans un autre registre, est l'occasion pour Woody Allen de peindre le même tableau que d'habitude, avec des couleurs différentes.

Et ce pitch, ça arrive ?

Chris est un tennisman raté. Parcequ'au tennis plus qu'ailleurs, on a besoin d'un petit coup de pouce du destin, pour que la balle franchisse le filet (on appelle ça un "let"). Et pour Chris, la balle est trop souvent tombée du mauvais côté. Du coup le jeune beau gosse ne peut pas se pavaner avec Agassi et doit donner, péniblement, des cours à des londoniens friqués pour pouvoir vivre dans son "coquet" studio.
Mais le petit a des ambitions : il lit Dostoïevski et veut "marquer l'humanité".
Après avoir fait copain-copain avec un fils à papa, le voilà fiancé puis marié avec sa jolie soeur (Emilie Mortimer, ternie mais très belle quand même) et employé dans la boîte de beau-papa. On appelle ça un coup gagnant.
Sauf que le roturier ne tarde pas à tomber amoureux de la fiancée de son beau-frère, une actrice ratée qui le fascine autant par son physique (Scarlett Johansson et ses lèvres en bonus track) que par sa capacité à foirer tout ce qu'elle touche.
Chris marié, la blonde plaquée, commence alors une relation extra-conjugale désespérée.

Manhattan / La city

Toute la première partie du film rappelle les Woody des années soixante dix.
Des restaurants, des regards, Dostoïevski. Et cette fâcheuse manie de tomber amoureux de la femme de l'autre.
Dès qu'un couple se forme, il est en danger et se détruit. Puis se forme un autre couple don't la durée de vie est aussi courte.
C'est comme ça chez Woody : dès qu'un amour se concretise, il se fige.
Chris et Chloë (Emily Mortimer) vont à l'opéra en famille. Chloë n'a d'yeux que pour Chris.
Ca draguouille, ça va au ciné, ça fait l'amour. Ils s'aiment, pour de bon. Mais dès qu'ils existent en tant que couple officiel, Chris n'a d'yeux que pour Kate. Quand Chris se marie avec Chloë, on sent ainsi que tout est déjà fini entre eux.
Manhattan nous racontait aussi comment Woody Allen passait de Mariel Hemingway, une jeune actrice blonde (tiens donc) à Diane Keaton, la femme de son pote.

La différence : Woody Allen avait la liberté matérielle de pouvoir papilloner. Parcequ'ici, Chris ne peut pas plaquer sa femme puisque son ascension sociale est dûe à sa belle-famille et donc dépendante de son mariage. Et Chris a perdu tellement de matches à cause de balles qui tombaient du mauvais côté qu'il ne peut plus laisser passer sa chance.

On peut ainsi voir la première partie de Matchpoint comme un Manhattan actualisé : le New-York de Gershwin a laissé la place au Londre des stock-options.
Le confortable noir et blanc s'est mué en une couleur ne permettant pas aux personnages de pouvoir exister dans l'ombre. On regarde toujours la ville d'un pont, en amoureux, mais quelque chose de féérique s'est cassé. Trop de lumière, trop de couleur, pas assez de rêve. Lors de sa première apparition, Kate (Scarlett Johansson) est d'ailleurs nimbée d'une lumière aveuglante.

Les ombres reviendront plus tard.
Manhattant et Matchpoint partagent aussi leur structure : Manhattan se terminait par une course, dérisoire et essentielle : Woody Allen qui allait chercher Mariel Hemingway jusqu'à son hôtel.
La course de Chris dans Matchpoint est d'un tout autre ordre.

Photos : De Manhattan à Matchpoint

Machiavel et Rastignac

Parceque dans la deuxième partie du film, finie la rigolade.
Finie la drague. Fini le romantisme de la scène de cul en plein champs sour la pluie. Il ne reste plus que des gens voulant être normaux, invisibles, transparents. Chloë veut un bébé, son frère veut se marier. Des trajectoires confortables.
L'amour ? C'est du passé. Maintenant que les couples existent, il faut suivre la ligne.
Et Chris ne peut pas vraiment la suivre. L'amour lui est tombé dessus. Alors il baise l'une et biaise l'autre. C'est peine perdue, il ne peut pas vivre les deux vies. Impossible de concilier les deux femmes. Chloë lui apporte le confort, Kate le fascine. C'est son âme damnée, la loseuse ultime, ce qu'il aurait pu devenir si la balle n'avait pas cessé de tomber du mauvais côté.
Sauf que là, c'est le bébé qui tombe du mauvais côté.

Et le film bascule. Chris devient un assassin d'un épisode de Columbo.
Et comme chez le flic en imper, on se retrouve de son côté, à souhaiter qu'il réussisse son coup.
Piquer la carabine du beau-père, ne pas se faire choper, tuer en suivant bien le timing, remettre la carabine. On ne connaissait pas Woody Allen aussi méticuleux. Aussi sadique aussi : Ce personnage dont on a désiré le bonheur, le voici en train de muter.  Il devient un monstre. Un monstre parmi les puissants.
Le flic de Scotland-Yard a bien flairé le coup, mais Chris est le plus fort. Il prend le contrôle du film et devient même plus puissant que Woody en faisant mentir le plan d'ouverture. La bague aura beau tomber du mauvais côté, Chris a gagné la partie.

Photo : Columbo -épisode "SOS Scotland-Yard"

 

 

 

RN

Filmographie de Woody Allen (lien Imdb)