Le syndrome
Salieri
L'homme sans âge (2007) de Francis Ford Coppola


On peut être un grand réalisateur, un des plus grands, et voir son film sortir en catimini. C'est le cas de Coppola. Après avoir fait la richesse des studios, après s'être ensuite planté dans les grandes largeurs en montant le sien, après être redevenu bankable en filmant un hongrois qui ne boit jamais de vin, le barbichu responsable d'Apocalypse now et des parrains voit son dernier film réservé au public des CNP.
Ca s'appelle "L'homme sans âge" et à la vision du film on comprend que même si c'est beau, même si c'est une merveille, c'est un peu compliqué.
Et quand c'est compliqué, c'est dur à vendre. Vous comprenez, le doute ne vend pas. L'heure est à la certitude. Voyez Nico Rolex, notre président, et ses réponses en forme de questions que même le pire tortionnaire n'oserait contredire (la preuve, il les reçoit même chez lui). Ecoutez-le vous dire que le but du jeu c'est de gagner plus de pognon et que pour ça il faut bosser le dimanche. C'est simple. C'est simple et ça construit un monde fait d'évidences où le bon sens règne en maître. Raffarin version winner.

L'homme sans âge désarçonne. L'homme sans âge surprend, déçoit puis se rachète. L'homme sans âge est tout sauf un film évident.
La vérité, c'est que le dernier Coppola est l'une des choses les plus subversives de l'année. Oui, loin devant Jack Lang et Besancenot. Parceque l'homme sans âge vous transforme en question ambulante, vous oblige (si vous en avez le temps malgré les heures sup) à la remise en question. Qu'est-ce que je vois ? C'est beau ? C'est con ? C'est génial ? C'est raté ?
Deux solutions : renvoyer le film aux tréfonds de l'anonymat qui lui était promis d'un banal "c'est un film malade" ou s'y mettre. Et kiffer. On vous laisse deviner, façon Nico, le choix de Palma (en même temps, sinon il n'y aurait pas d'article hein).

Pour le pitch, voyez le titre. Pour l'histoire, voyez un médecin

Bon ben c'est facile, ça raconte l'histoire d'un vieux roumain qui prend la foudre et qui rajeunit. Même du cerveau. Du coup il devient super intelligent, au point d'éveiller les convoitises du Fuhrer himself (le film se passe en pleine ascension du nazisme). Le héros, Dominik Mattei, en profite pour essayer d'achever son oeuvre, une étude sur les origines du langage titanesque puisqu'il se donne pour objectif de comprendre ainsi les origines de l'homme. Et si accessoirement le petit Dominik pouvait aussi retrouver son amour perdu au gré d'une réincarnation, il ne serait pas contre. Ajoutons que le Dom du film devient aussi schizophrène et que des fois il cause à son double.

C'est ainsi que pendant deux heures, Coppola nous fait voyager parmi les genres. Film fantastique, super héros, espionnage, comédie, conte, histoire de karma, biopic imaginaire... Mais jamais il ne nous ballade. Le vieux maître fait son film tout sauf tranquillement, ne s'épargnant aucun piège comme ces scènes potentiellement risibles du dialogue schizo façon bouffon vert (le premier Spiderman de Sam Raimi avec Willem Dafoe qui réinvente le cabotinage à chaque roulement d'oeil) entre Mattei et son double ou encore l'épisode bouddhiste de la réincarnation.

Il pourrait nous livrer un truc pépère, respectable, poli, mais Coppola aussi a pris un coup de foudre et rajeunit. Il fait un film qui ne cesse de bifurquer, de tenter des trucs hallucinants. Il donne le bâton pour se faire battre comme si l'homme sans âge était un premier film. Vous savez, quand un gars n'a pas assez de bouteille, pas assez de talent pour que ses choix risqués deviennent magie. Pensez à Darren Aronofsky et sa fontaine de jouvence ("The Fountain", donc)  qui se voudrait kubrickienne mais qui, au final, devient une bien belle pub Evian.
Ici c'est tout comme, le génie en plus. Si le film était une moto, Coppola roulerait à toute berzingue sans casque et sans permis. Mais penser par exemple à "Heroes" lors de la découverte des pouvoirs de Dominik, pour tout ce boulot de fonte du fantastique dans un quotidien très ouvrable, c'était pas ce à quoi on s'attendait. L'homme sans âge est le film de quelqu'un qui aurait tout à prouver alors qu'il a déjà beaucoup prouvé. Coppola le fait et réussit ses coups de hanche vers le genre.
Pas de viagra pour Francis Ford. Pas la peine.

Initiales D

Evidemment, quand on s'appelle Coppola et qu'on filme l'histoire d'un mec qui a peur de crever sans achever son oeuvre, on parle forcément de soi-même. Et pour le coup, cet homme sans âge prend des allures de film somme. Comme si FFC décidait de faire son testament avec ce film mais en le déposant illico chez l'huissier pour ne plus revenir dessus. Trop d'énergie pour dire au revoir, le Francis. Parceque la mégalomanie du héros, la folie qui le pousse à croire pouvoir expliquer seul les origines de l'humanité n'aboutira pas.

Certes, au gré d'une réincarnation de son amour perdu plutôt bienvenue, le boulot avance mais il coûte trop cher : plus Dominik fait marcher sa matière grise, son génie, en remontant le temps avec sa nouvelle / ancienne femme, plus il la consume jusqu'à l'épuiser à mort. C'est beau comme du Wilde : imaginez un Dorian Gray faisant vieillir ses proches à mesure qu'il rajeunit et vous aurez une idée de la beauté de l'affaire. Un vrai vampire ce Dominik Mattei. Mieux, un vrai remake du Dracula du même FFC : un héros roumain (c'est rare) dont le nom commence par un D, qui a perdu son amour mais qui rajeunit et tombe sur la réincanation de la femme aimée. Et en plus Dominik la vampirise au point de la quitter par amour (si c'est pas génial ça).

Une variation sur le même thème à la différence près qu'ici le Dracula de service ne porte pas de robe ridicule et n'attend pas dans son château que le destin lui sourie à nouveau. Cette grosse nuance est liée au projet de Dominik, son oeuvre à parachever qui va le pousser à choisir entre l'amour et la réalisation de son rêve. Dracula était un corps (souvenez-vous : il boit du sang, il est poilu comme un singe, il couche avec tout ce qui bouge), Dominik est un corps doublé d'un cerveau.  Avec son histoire d'oeuvre à terminer, on pourrait même dire que le personnage de Dominik est la somme du comte Dracula et de Coppola.


Bram Stoker's Dracula de Francis Ford Coppola

Du coup de foudre au coup de coeur

L'homme sans âge nous en apprend même beaucoup sur Coppola. Plus précisément sur son rapport au temps. Rappelons-nous que Dracula est avant tout un immortel qui attend pendant des siècles. Dracula est au dessus du temps. Et les Corleone père et fils, De Niro / Pacino qui se croisent et dont les destinées se répondent par la grace d'un montage alterné qui éblouirait le plus blasé à la douzième vision. Plus récemment, Coppopo avait même fait de Robin Williams un jeune qui vieillissait à vitesse grand V ("Jack"). Au gré de tous ces personnages luttant avec plus ou moins de succès conte le poids des âges se dessine plus qu'un thème, une obsession. L'homme sans âge a beau partir dans tous les sens, il apporte une touche autobio à l'affaire. Mieux, le combat contre le temps du film (et de son réalisateur) est précisément de partir dans tous les sens sans ménager ses arrières. Mi-super héros, mi-Amadeus.

Super héros parceque les pouvoirs de Mattei en font l'égal d'un dieu du temps qui va jusqu'à enregistrer ses notes dans une novlangue (une langue du futur) nécessaire puisque le langage n'est plus à mesure de transmettre ses recherches. Avec le Dominik du film, on passe un stade supplémentaire de l'évolution (l'inverse de l'autre Dominique, celui de Palma, tiens). Ce caractère aussi expérimental que prophétique est par ailleurs  l'une des autres composantes de l'oeuvre de Coppola, corrollaire à sa recherche sur le temps, qui consisterait à faire des films pour le futur comme son "Coup de coeur". Le pire c'est que l'avenir lui donne raison puisqu'après s'être viandé dans les grandes largeurs, ce film fait maintenant partie des chef d'oeuvre intouchables des eighties. Un pied dans le passé, "L'homme sans âge" en a aussi un dans l'avenir puisque Coppola filme son histoire, détail important, en DV. De Méliès au full HD, un film somme qu'on vous dit.


Amadeus de Milos Forman

La grosse angoisse de Dominik/Coppola reste cependant d'être Salieri alors qu'il aurait pu être Mozart. Europe de l'Est oblige, le fantôme du mastodonte formanien plane ainsi tout du long sur cette histoire de génie précoce qui écrit ses recherches avec une plume comme des partitions.
Et si les maquillages de vieux d'Amadeus suscitaient l'admiration à l'époque, il ne font ici que conforter un doux paradoxe : le Tim Roth vieux semble grimé. Comme affublé des oripeaux finalement incontournables de l'âge qu'il devrait avoir à la fin du film. Un côté artificiel à rapprocher de ces scènes bizarres où un Mattei physiquement quadragénaire se fait appeler "jeune homme" par le chercheur italien. Un vieux qu'on appelle jeune homme, un jeune qu'on rend vieux à coup de latex et de moumoute pour les besoins d'une scène d'adieux. Un homme sans âge où se télescopent à la fois la mémoire du cinéma et son devenir.

 

 

RN

Filmographie de Francis Ford Coppola (lien Imdb)