![]() |
|||||
Alors quoi ? Qu'est ce qui se passe ? La BBC produit à tour de bras ? La loterie donne encore plus de pognon sur des projets barrés ? L'ombre de Kubrick et sa barbe hype ? Vu d'ici, Londres cristallise une incroyable représentation de la modernité : art contemporain, architecture, musique, clubbing, séries télé. Bref, si t'as la win, c'est là-bas que ça se passe. On imagine l'Angleterre en labo économique invraisemblable. Le pognon circule. L'insécurité sociale augmente. De quoi tracer un raccourci saisissant entre le 19 ème siècle (révolution industrielle, nouveau modèle économique, nouvelles classes sociales, psychanalyse en cerise) et le 21 ème sur le feu (mutations évidentes mais bon, les concepts et les mots manquent à l'appel). Pour faire littéraire et super cultivé, les balises Hugo + Dickens d'un côté, Houellebecq + Ballard de l'autre. N'empêche, si David Cronenberg plante sa caméra à Londres, c'est pas pour rien. Comme en échos à Toronto. C'est à dire une culture anglo-saxonne (proximité avec les USA), mais aussi un pas de côté vers l'Europe, loin des grands studios. A ce titre, le montage financier des Promesses de l'ombre est exemplaire : Serendipity Point Films (Canada), BBC Films (Royaume-Uni), Kudos Film and Television (Royaume-Uni), Scion Films Limited (Royaume-Uni) et Focus Features (États-Unis). L'attelage s'appuie sur Paul Webster, scénariste pour Stephen Frears et surtout producteur hybride entre l'Angleterre et les Etats-Unis. ImmigrationLes Promesses de l'ombre se déroule intégralement à Londres, croise les données, les genres, les sources, travaille la notion de frontière invisible comme rarement. Ainsi, Nikolei (Viggo Mortensen) coache le fils du big parrain de la mafia russe locale. Ce petit monde vit au bord de la Tamise , dans une déco 19 ème avec tentures rouges et chandeliers Ikea, collection automne hiver « Funebra ». Au centre, la ville contrastée avec ses rues, ses passants, ses immeubles, un hôpital avec des vrais gens dedans. Anna par exemple (Naomi Watts), infirmière aux petits soins pour les malades. Elle tombe, un jour, sur le corps d'une jeune femme russe décédée pendant l'accouchement de sa petite fille. Anna vit de l'autre côté du monde mafia. Elle récupère le journal intime de la malheureuse et propose à Tonton vodka, toujours pas remis du KGB, de traduire le texte pour retrouver la famille et éviter un mauvais remake d'Oliver Twist. Très vite, ses recherches la conduisent au cour d'une histoire traversée par la prostitution, le viol et le meurtre. Elle veut agir. Changer le cours des choses. Sauver l'enfant. Cronenberg établit une liaison entre deux mondes funéraires : le quotidien familial de la jeune femme (maison figée, intérieur immobile, un tombeau ordinaire) et le restaurant du chef mafieux, également marqué par une atmosphère morbide (repas et chants familiaux issus de la Russie "éternelle" mais également soviétique). Un mixe de mondes engloutis, rangés au rang de mythes. |
|
Le réalisateur bien coiffé poursuit ses approches poreuses des mondes parallèles. Extension du domaine du fantastique, sans jamais l'installer complètement, contrairement à History of violence avec marque du genre, présente et assumée. Les Promesses de l'ombre privilégie le frottement douloureux et anxiogène. Une omelette avec des oufs cassés. Des irruptions de violence, même si le film semble sur un même plan. Absence redoutable de frontières. No limit et pourtant matières explosives entre elles. D'une certaine manière, la machine à écrire de Burroughs est partout. Le Videodrome dévore complètement l'image. Plus la peine de marquer les points de passages. Peut-être une amorce d'un classicisme classieux pour Cronenberg. |
|
Politique d'intégrationAnna et Nikolei ensemble, Crocro tricote un mouvement paradoxal entre deux mondes distincts et figés : Deux univers sombres, engloutis, invisibles et dont la juxtaposition n'a aucune raison d'être, sauf sur une terre hybride, une île (même pas du Dr Moreau), l'Angleterre. Plus pâle encore, Cronenberg malaxe la porosité et la multiplicité des univers superposés. Ceux-ci travaillent le film sur les bords. Attaquent le réel, assimilés à la rue (centrale cette fois, comme le cour du film avec son fleuve tout à l'égout). Terre ferme, certifiée, enregistrée, documentée. Terre avec voitures, passants, vélos et motos, mêmes fantômes, l'allure de la vie est là. Terre gangrenée par la Dead Zone. La guerre des mondes a bien eu lieu, mais de manière invisible, sur les côtés, comme autant de scènes de théâtre. Des scènes fantomatiques à l'extérieur, en taxidermie dedans. Les frontières se tiennent et s'arrachent sur les coutures invisibles. La famille "ordinaire" s'expose soudain à la pieuvre carnivore. Se soumet à un grand danger. Percute la Mafia scénographiée. Mais comme Le rêve de Cassandre (Woody Allen), la déchirure est aussi à l'intérieur de chaque famille. Les liens du sang ne suffisent pas à se protéger. Par exemple, Anna ne suit pas les recommandations de maman et prend des risques considérables. Nikolei prend la place du vrai fils dans la hiérarchie mafieuse. Le film agite une incroyable volonté d'échapper aux déterminismes, aussi bien sur la forme (mixer les genres, le temps, les repères culturels) ou narratifs (les personnages). Les jeunes gens tentent d'échapper à leurs conditions, comme le souhaitait tragiquement la jeune femme russe migrée en Angleterre, morte de promesses tronquées. Même geste mais à l'envers, la tentative désespérée pour le fils légitime (Vincent Cassel sur un rôle casse gueule) de se tricoter une existence officielle et digne. Digne de papa. Presque mort dans la détermination filiale. Le film adopte la théâtralisation pour figer les séquences. Il faut voir la beauté morte des plans, sollicitant le Shakespeare de Roméo et Juliette. A tel point, Nikolei et Anna forment un couple "contre nature", thème majeur pour l'auteur anglais. Une relation impossible. Pas de sexe entre les vrais faux amoureux. Peut-être de la fascination. C'est déjà pas mal. Incarnée par enfant tombé des morts, à sauver, à sortir de ces déterminismes macabres. La guerre des mondes macabres produit la violence, mais aussi la liberté par interstices. |
|
![]() Victor Hugo par David D'Angers |
BibliobusLa littérature comme fil rouge du film. Dickens, oui. Les murs en briques rouges se prêtent à merveille aux destins tragiques de l'enfance, singulièrement innocente, basculée dans la violence trop polie, trop lisse, trop cultivée : bien dire merci au monsieur qui te flingue. Mais plus encore, Victor Hugo. Par derrière. Par-dessous. Douloureux. Le barbu humaniste, qui faisait tourner les tables, travaillait une langue précise, attachée solidement au réel et pourtant flinguée par le fantastique, voir le gothique. Esprit es tu là ? Une pensée magique pour les Misérables et plus particulièrement Jean Valjean, ombre de Nikolei. Même lutte contre le destin sans froufrou. Deux anciens repentis, voulant changer le monde, au secours d'une enfant, Faustine (fille de Cosette) ou enfant inconnue d'une migrante russe assassinée. Une dette à régler pour établir un monde debout. Moins tordu. Une morale en somme contre le Thénardier sordide ou le Javert légal mais vengeur. L'Angleterre se lit alors en livre ouvert. Une île spectaculaire. Un espace au milieu des mers comme expérience tragique. Et pour Cronenberg, un opéra. Du grandiose glacé où transpire des histoires confisquées, devenues mythes. Tant de Faustines à sauver du 19 ème violent, tant de Cozettes perdues dans le soviet suprême. Trop d'innocences niquées par des déterminismes pervers. |
Opéra avec livret. Un journal intime suffisamment pour passer au tamis de la traduction du tonton ex KGB. Ecriture devenue voix, surgie au hasard d'un hôpital, d'une infirmière pas sage, d'un garçon pas très clair. La voix des morts pour nous dire le monde aujourd'hui. |
|
DS |
|