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1945. La ventilation s'arrête par moment dans le bunker impérial situé sous Tokyo. Pourtant, l'électricité tient bon. Quelques rares meubles font palais dans cette tombe vivante, après tout simple capsule de survie immobile. L'empereur Hirohito, accompagné d'une poignée de domestiques, déjeune, est habillé, marche lentement dans les couloirs, bouge sa bouche, se désoriente, patronne une ultime réunion avec sa poignée de commandants abattus par la situation (les américains occupent le pays post bombe H), prononce quelques phrases philo déphasées, monte un étage, ouvre l'écoutille, file dans le labo du palais pour s'adonner à sa passion névrotique (une anatomie animale folle), retourne dans le bunker, se prépare à rencontrer les américains, se rendre. Le flou et le netChaque geste semble filmé en temps réel. Les plans sont élaborés comme une phrase de Proust, c'est à dire sensible aux milles nuances d'un geste vu au microscope. Le monde s'effondre (bande son sophistiquée, discrète, claustro) et l'empereur, de part sa fonction, erre hors jeu, hors monde. Poursuit son service minimum par des rituels dus à sa condition. On pourrait presque parler de nature sociale (même si ce « déterminisme » est faux et abusif) tant il semble imprégné par son statut singulier depuis l'enfance. On suit lentement les derniers pas d'un solitaire dont on ne saisit pas la part de folie, d'extrême acuité, de culture, de névrose décrochée de la réalité. Ainsi, Hirohito enfile sa chemise militaire aux 100 boutons (camisole officielle) qui attendent les doigts fébriles du domestique à terre, en suée anxieuse à l'idée de rater un divin trou trou. L'empereur s'agace. Se maintient. S'impatiente. S'emprisonne dans sa cérémonie dépassée, constitutive de sa personnalité. Chaque geste devient événement. A peine protégé par le bunker lui-même posé tout contre la barbarie dont il est en grande partie responsable (alliance avec les nazis). La durée n'est pas sans rappeler un gag à la Mel Brooks, ici tendue comme un arc, sensuelle, froide, sophistiquée, véritable torture fluide chère à l'auteur. « L'expérience de la durée », pour reprendre le titre de la biennale d'art contemporain de Lyon en 2006, produit le carburant principal du film. Les actes s'enchaînent les uns les autres sans explication particulière, à la fois sujets à une description précise et en même temps définitivement mystérieux, comme les personnages donnés tels quels, pris dans une situation invraisemblable. Refus du psychologisme. Refus du pathos. Cette durée poétique est une prison. L'empereur, protégé d'une partie du monde dont il avait la destinée, fait l'apprentissage de sa propre naissance : devenir un être humain. Fin de sa vocation divine. Ce rapport au temps, d'une certaine manière réaliste (un « 24 heures chrono » ralenti), est sans cesse contre balancé par une image à la fois précise (les gestes en gros plans) et fantastique (visions numérisées du monde, cauchemar d'un Japon bombardé animal). Les mouvements de caméra flottent dans l'air vicié du bunker : un espace fermé et précis car correspondant au vécu de l'empereur. Nous épousons son point de vue. L'extérieur reste fantasmé car surgit sa propre représentation ou incapacité à voir (il coupe la radio. trop de mauvaises nouvelles). Flou (dehors) et net (dedans). Autrement dit, Hirohito envoyé par les dieux est rendu à sa réalité prosaïque d'homme que l'on habille, qui marche, s'assoit, tousse, articule péniblement, monte des escaliers, en voiture, dîne. Le dieu est matériel et ça tombe bien, il énonce lui-même la question : Fin de l'essence divine, fin de l'empire, seulement les gestes et rituels à l'image. Dans le même mouvement, l'extérieur est irréel, catastrophique, bande dessinée. post nucléaire, profondément infilmable en l'état. Fruit déguisé, bestiaire et Faust« Lubitsch vous montre d'abord le roi sur son trône, puis comment il est dans sa chambre à coucher. Je vous montre le roi d'abord dans sa chambre à coucher, aussi saurez-vous qui il est lorsque vous le verrez sur son trône » aimait à dire Stroheim à propos de ses films sublimes. Sokourov retient la leçon. Nous sommes proches de cette fascination pour l'uniforme vacillant en pacte avec le diable. Mais « Le soleil » arrive après la poignée de main. Il n'y a plus de trône sur lequel monter. Restent les vestiges. |
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Les conséquences d'un Hirohito en dangereux looser magnifique. Insupportable. Piquant dans sa folie. Séquence remarquable de sa sortie dans son jardin, accueilli par l'armée américaine pour faire quelques photos. Personne ne le reconnaît. Seul un soldat américain, d'origine japonaise, remarque l'ex dieu, tente de le protéger de la vie en désordre (les boys s'en foutent complètement). Hirohito détache une rose d'un bosquet, pose un peu cabot, fait référence à Chaplin. La dictature est aussi affaire de gestes. Un côté « j'aime les roses, je te tue ». Le vieillard appartient à une autre époque, celle du cinéma muet (un dieu parle peu et seulement par paraboles). Il a passé un pacte avec le diable (Hitler), son empire se meurt sous les milliers de morts, s'enfonce dans la barbarie. Hirohito traîne son nez dans la rose fraîche. Fin du dieu perverti. Fin d'une époque. Fin d'une magie (d'un sacré ?). Fin d'un cinéma muet. Parler équivaut à perdre son aura. Cette obligation de paroles martyrise son visage (tics de la bouche). Il baragouine silencieux. En apprentissage de modernité. Aucun son ne sort ou presque. Sokourov rêve d'une époque avant Faust après Faust. Filme une monstruosité passée vers une autre au présent (un passage). Instant étalon pour lire notre époque. Des bribes d'avant remontent à la surface et s'effondrent dans la catastrophe. Comme Stroheim incarnait une aristocratie militaire (souvent fausse, inventée pour usurper ses contemporains). Le déguisement, le jeu, le monocle, la chute. Ambiguïté du propos ? Nostalgie « d'un pouvoir bâti sur la pompe » expliquait Michel Ciment à propos du célèbre viennois. Les animaux sont aussi les protagonistes du « Soleil ». Victimes d'une science folle (Hirohito et ses études vétérinaires ravagées par un désir de connaître purement descriptif, anatomique). Goût ressenti par un retournement de caméra sur le personnage lui-même, perçu comme bête curieuse par les soldats américains. Scène incroyable où celui-ci, invité à monter dans une voiture, est filmé sur le même plan qu'une cigogne dans le jardin. Elégance surréaliste de la situation en irruption sur une terre qui n'est pas (plus) la leur. |
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Enfin, l'effet spécial signé Sokourov : un jaune et noir constant. Le soleil est mort. On sent les ultimes rayons nimbés. Le réalisme intérieur (on devrait plutôt parler de précision souterraine) n'est jamais filmé pleine face, mais dans un bain coloré constant. Les halos dévorent le film. Nous sommes à distance. En tension entre le net et le flou. Baladés dans un monde fantasmé, sur bases historiques mais mises en musique de manière fantastique. Son cinéma est un lieu où l'on perd pied comme le personnage peu recommandable. La rumeur de catastrophe remonte aux oreilles. L'empereur n'est pas en capacité de l'entendre. Nous l'accompagnons médusés jusque chez le haut gradé américain. En conversation malmenée par un traitement homme à homme et c'est pas cool pour un ex-dieu. Toutefois, Hirohito parfaitement conscient de l'enjeu ne lâche pas d'un pouce. Aiguillonne avec ses propos formels. Invente une forme de burlesque tragique. Cherche la poignée de porte pour sortir convenablement de la situation. Pose sa main sur l'ouverture. Se demande comment ça marche. Nous assistons aux premiers pas humains d'une gloire céleste (et relative). Le monstre raffiné pousse enfin la porte. Bienvenue chez nous. |
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DS |