Les parents terribles
Les griffes de la nuit (1985) de Wes Craven


Tous les ados de la rue des Ormes (oui, bon, enfin Elm street, quoi) rêvent du même type au visage cramé et au pull à rayures. Problème : le zozo, Freddy Krueger, est un tueur avec des lames tout autour de la main et il n'en manque pas une pour trucider pour de vrai les gamins pendant leurs rêves. Plutôt que se taper l'intégrale des Histoires naturelles la nuit sur TF1 pour éviter de dormir, Nancy, l'une des ados, essaie de mettre fin à ce drôle de fléau qui décime sa classe.  

Je révolutionne le ciné d'horreur dans mon deux pièces cuisine

Contrairement à d'autres genres tels le mélo ou le biopic, toujours présents sporadiquement et revenant montrer le bout de leur nez mouillé à la faveur des volontés des studios, les films d'horreur fonctionnent par vagues.

Et c'est toujours la même histoire : chaque nouvelle vague est systématiquement amenée par un petit film au budget rikiki qui change tout. La nuit des morts vivants, Massacre à la tronçonneuse, Evil Dead, Blair witch, Halloween, Sixième sens, 28 jours plus tard, les films espagnols des années 2000 : pour changer le monde du film qui fait peur, il ne faut surtout pas lancer l'artillerie lourde. On range la super caméra sur grue et on sort le caméscope DV. On range les stars et on sort les acteurs semi-amateurs. Une fois n'est pas coutume : dans ce genre, c'est donc le cinéma indépendant qui dicte sa loi aux studios.

Transmettez à Redford : en matière de cinéma indépendant, le genre horrifique n'a pas attendu Sundance pour exister et en remontrer aux grands studios (de toute façon, à Sundance, le cinéma de genre est persona non grata, alors...)

Quand Craven tourne donc le premier Freddy pour New line (c'était avant que Robert Shaye, le little big boss de la boîte, n'aie la bonne idée de produire trois films sur des hobbits et des vieux travelos courant derrière un anneau), on lui alloue forcément un budget de merde. Et puis surtout, personne ne comprend rien à son drôle de pitch mêlant allègrement slasher et onirisme.

Tu comprends, Wes, on est OK pour produire ton film avec un tueur aussi pittoresque que ton Freddy : le gant entouré de lames, le pull rayé, le chapeau, on tient peut-être bien une franchise, de quoi ringardiser Michael Myers et son pote polio Jason. Par contre, le côté rêve / réalité, on ne voit pas bien. T'as pas peur de perdre en route le public type ?

Photo : Halloween - La nuit des masques de John Carpenter

Le rêve que j'ai, tout le monde le fait

Craven est un type ambitieux. Au lieu de chausser les pantoufles du slasher ronflant et de livrer ainsi en pâture à son croquemitaine les traditionnels fumeurs / baiseurs, il en profite pour nous dépeindre, aidé par un pitch d'enfer se révélant d'une profondeur insoupçonnée, le tableau émouvant d'une jeunesse à la dérive.

Les griffes de la nuit nous montre donc surtout un groupe de jeunes, Nancy (Hether Langenkamp, qu'on retrouvera dans le troisième et le chef d'oeuvrique septième opus), son petit copain (Johnny Depp dans son premier rôle) et tout ses potes, qui perdent le sommeil jusqu'à devenir des loques.

ls avaient tout pour vivre une jeunesse dorée : assez de thunes pour se laisser glisser tranquillou dans l'existence pépère inspirée par le lotissement bourge d'Elm Street. Sauf qu'à la nuit tombée, un type à l'accoutrement terrifiant les terrorise jusqu'à faire d'eux des parias. Ils devaient être des gamins sans histoires, Freddy leur fournira leur quota de légende urbaine. Les visites de Freddy seront, pour les ados, l'occasion de plonger dans une atmosphère de contes de fées au vitriol. Des visions de terreur comblant un vide (une béance, dirait Dom), laissé par des parents absents. En gros, ces jeunes, en plus d'être livrés à eux-mêmes, semblent n'avoir jamais entendu d'histoires.

Freddy se charge donc de leur éducation par l'imaginaire. Ces gosses n'ont pas eu leur dose psychanalytique de Grimm et Perrault ? Freddy va en faire les héros, à leurs corps défendant, d'un conte moderne, revisitant à l'acide les thémas du conte de fées.

Blanche-neige narrait entre autre le passage à l'âge adulte (premières règles et passage d'enfant asexué à nain sexué). Le conte sera ici détourné à l'occasion d'une scène mythique : Nancy, seule dans son bain, s'endort quand, sortant de la mousse neigeuse, le gant mortel de Freddy vient faire coucou à son entrejambe. Hansel et Gretel ? Ici le sous-sol de la maison mène à un fourneau, repère du croquemitaine.

Les parents devaient trouver les contes de fées trop ringards ou trop cruels pour les raconter à leurs gosses. Mauvaise pioche : le grand brûlé se charge de revisiter ces fondements de l'imagerie infantile à sa façon. C'est efficace mais c'est mortel. Freddy sera même le héros d'une comptine devenue célèbre (un, deux, Freddy te coupera en deux...)

On notera au passage que sur le même canevas (un gars avec des lames au bout des doigts retourne une bourgade middle class en y apportant un potentiel fictionnel faisant vaciller l'équilibre de la communauté), un autre gars eut l'idée, cinq ans plus tard, de faire un tout autre film, privilégiant la féérie à l'horreur. La présence de Johnny Depp fait le reste.

Photo : Edward aux mains d'argent de Tim Burton

A Vigilante Ghost Movie  

De par l'originalité de son idée de départ, le premier Freddy se démarque donc pas mal de tous ses petits frères, à commencer par Michael Myers (Halloween) ou Jason (Vendredi 13).

Autre différence marquante : Les griffes de la nuit, au lieu d'être gentiment réac, vient nous causer de choses étonamment gonflées pour le genre, affichant un progressisme rare dans le domaine du slasher.

L'intrigue révèlera ainsi que Freddy, ce grand brûlé avec des lames au bout des doigts, était en fait la victime d'un lynchage par les parents du village. En gros, les vieux, pris d'une furia vengeresse car victimes de leurs peurs, ont créé Freddy le croquemitaine en cramant Fred Krueger, un tueur d'enfants, dans une usine. Pensant faire justice pour se protéger et protéger leurs gamins, ces gentils fachos ignoraient que la peur est une chose qui ne disparaît pas. Elle bouge, elle change, mais une fois qu'on s'est laissé contrôler par elle, cette satanée frousse de l'autre finira bien par revenir nous péter à la gueule. On appelle ça un traumatisme.

Ils ont voulu protéger leurs gosses en versant le sang, ils ont ouvert la boîte de Pandore. C'est aussi cela, le sujet des Griffes de la nuit : et si les vrais protagonistes du film étaient ces parents responsables de la mortalité ado sévissant dans les rêves des gamins ? Au vu de la filmo de Craven, on serait tenté de voir ce premier Freddy comme un film sur l'impuissance des parents à oublier ou effacer un moment de dérapage. Comme ces si gentilles familles pétant un cable à la fin de La colline a des yeux et La dernière maison sur la gauche jusqu'à devenir des monstres.

Craven serait un cinéaste nous racontant, du moins au début de sa carrière, toujours le même film : Il y a la société, la civilisation, la famille, et un jour, ça bascule. On rentre de l'église, on range les bouquins et on se retrouve à planter un tournevis dans l'oeil d'un redneck. Chacuns des films du Craven des débuts s'évertue ainsi à explorer la chose différemment :

Dans La dernière maison sur la gauche, c'est trop tard, la petite est morte et le déchaînement de violence est surtout une catharsis. Ou comment un médecin devient tueur sans pitié pour venger sa fille.

Dans La colline a des yeux, le grand Wes radiographie une famille d'intellos apprenant peu à peu à utiliser la machette pour décimer une autre famille, dégénérée et accessoirement un peu cannibale sur les bords. Famille contre famille, si les cols blancs gagnent, c'est au prix de lourdes concessions, faisant d'eux les égals de ceux qu'ils tuent.

Les griffes de la nuit vient étudier l'après-trauma et ses conséquences sur la génération suivante. Ou comment une bourgade peuplée de Sarkofans se voit hantée par le fantôme de leur victime alors qu'ils pensaient avoir tout oublié et être donc enfin libres. Le film commence ici après des évènements similaires à ceux de La colline, à une réserve près : ici le déchaînement de violence est légitimé par la communauté.

Le meurtre de Freddy, lui-même tueur d'enfants, avait donc fait l'objet d'un consensus, approuvé par le collectif, alors pas la peine de culpabiliser. Ce que n'avaient pas prévu ces cowboys en Lacoste, c'est que l'âme damnée du tueur reviendrait sous la forme d'un mythe. Dans un mouvement génial et très philosophique (Craven était prof de philo), Freddy devient l'âme damnée des parents eux-même. Les victimes se sont faites bourreaux pour en finir avec le tueur : elles ne font plus qu'un avec lui.

Un truc du même ordre reviendra un peu plus tard chez Craven, dans les Scream, avec son tueur dont le masque, inspiré de Munch, est le reflet de la peur de ses victimes. Rien ne fait plus flipper que la peur elle-même, alors le tueur de Scream effraie ses victimes en leur montrant leur propre peur. Chez Craven, le tueur est un reflet.

Comme ce sacré zozo de Freddy se nourrissant de la culpabilité enfouie des parents pour venir tuer les enfants en rêve. Les grands ont tout fait pour oublier leur acte. Solidaires, ils ont fait de ce souvenir un mauvais rêve. Freddy les a pris au mot, poussé dans le monde des rêves par ces tueurs croyant avoir refoulé l'affaire aux limites de leur conscience.

Nancy finira pourtant par trouver la faille : accepter sa condition d'héroïne d'un conte pour affronter l'ogre dans son territoire de fiction. Regarder sa peur en face. Surtout ne pas fuir.

Les griffes de la nuit est un grand film sur la jeunesse, en empathie totale avec ces ados isolés, murés dans une culpabilité dont ils ne sont pourtant pas responsables et forcés d'avoir recours à l'intelligence et au discernement qui ont manqué à leurs parents.

Photo : La dernière maison sur la gauche / Scream de Wes Craven

 

 

 

RN

Filmographie de Wes Craven (lien Imdb)