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Classique, les super cinéastes travaillent le territoire du sommeil (ou du songe, c'est comme on veut. On force pas la vente à Palma). Bergman ne déroge pas à la règle en malaxant cette matière poreuse, composée de vies éveillées et endormies. C'est pas une raison pour convoquer Freud le coquinou, toujours planqué sous le lit celui-là. Plus cool, suivons le bonhomme et son art de la sarabande sur le chemin rare des yeux mi-clos, tard le soir, devant son lecteur DVD. Le corps repose. Dit oui. Road movie suédoisIsaac Borg est un vieillard "honoris causa", en vadrouille automobile pour fêter son jubilé. L'occasion pour Les Fraises sauvages de traverser trois territoires aux frontières incertaines. D'abord le réel ordinaire (pour reprendre Jean-Luc Nancy), façonné par des années de travail et d'étude. Quelque chose s'est arrêté, sauf les vieilles habitudes avec sa gouvernante en sainte maîtresse de maison. Elle offre le pendant maternel au presque couple lentement pétri par les siècles, en chamaille permanente, désaccordé sur la manière de voyager. Pour recevoir son extrême onction, le professeur refuse l'avion. Préfère la voiture. Un trajet plus lent que les airs. Le ciel peut attendre. L'old mobile avance lentement. Sans bouger. Presque sans volant. Juste un habitacle pour parler sourd sans regarder sa belle-fille également en voyage avec lui. Isaac Borg écoute. Se plie. Regarde la route. Lâche le volant. Finira par se laisser conduire. D'ailleurs les routes semblent désertes. Une rare voiture croise le vieillard et c'est l'accident. Un retour brutal au réel pour faire encore un pas vers la mort. Deuxième pays : les rêves au lit, situés en ouverture et fermeture du film. Isaac clos les yeux. S'endort voix off. Son corps croise son propre corbillard dans une ruelle déserte. Les chevaux s'emballent. La calèche noire bute contre un lampadaire. Le cercueil tombe pour faire face à face avec son propre cadavre. Un autre identique "en soi", planqué au fond des rêves, en service pour attirer Isaac sur un terrain déroutant : la nostalgie. La frontière avec le réel ordinaire est marquée par le sommeil. Les atmosphères semblent aussi désertes, malgré quelques effets surréalistes en bonus. Un second rêve au lit clos le film. Cette fois, le vieillard se remémore volontairement un souvenir. Une image pour se faire du bien. C'est la première fois. La planche de salut pour calmer sa tension. Il s'agit d Entre le premier et le second rêve, sauf le quotidien pas super excitant, intervient un troisième pays : le songe. C'est à dire être là et plus tout à fait. Avoir quelque chose à l'esprit. Etre actif dans sa rêverie. Les yeux ouverts. Mettre en branle quelques souvenirs. Ces songes occupent le voyage d'Isaac. A chaque fois un plan dans le plan. Une séquence dans la séquence. Spectateur d'une scène théâtralisée. Le zozo s'ouvre enfin à lui-même. Et puis voilà, c'est souvent comme ça, l'amour était là. Niché au coin d'un jardin. Dans cet entre-deux. En semi-conscience. Le professeur pénètre son souvenir comme dans une image. Un partage de cadre avec ses fantômes. Mais c'est lui le mort vivant. Invisible pour les personnages. Présent, mais distinct de sa propre vérité. En copié collé avec les fantômes de sa vie, éternellement jeunes, en action, virevoltants comme l'amour. Leurs présences sont fortes. Son absence devient un trou noir. Le frottement des corps n'a pas lieu. Comme dans Les Autres de Alejandro Aménabar. Une histoire de fantômes, mais chez un Bergman travaillé par la conscience de la situation. Et donc, de la responsabilité. Aussi bien côté vivant, et toujours taraudé par la question même mort. Photo : Les autres d'Alejandro Amenabar VolverBen du coup, on lâche la purée : Isaac plonge dans le sacré. C'est à dire le distinct (c'est toujours Jean-Luc Nancy qui le dit, hein !). Un truc qui fait rupture. Mais plonger dans le sacré ne veut pas dire y être. Encore moins le toucher. Le "palper". S'agit, pour le personnage, d'assister impuissant au film de sa vie passée.Comme un portrait. Quelques traits et puis voilà. La pellicule (la peau) sur laquelle on glisse. Le corps créé un intermédiaire entre les spectateurs (profanes) et le monde sacré (son enfance). Le lien entre un monde ancien (intime) et le présent (quelques jeunes passés par là en auto stop) incarné par ce vieillard, plu En fait, et c'est marrant, on pourrait dire qu'Isaac, en bon médecin trop rationnel, produit du religieux, c'est à dire du lien avec lui-même. Il relie ses propres mondes à son corps défendant. Au final, cet assemblage d'univers lui donne un petit coup de vie. Une ouverture sur le présent. Un souci de l'autre qui n'était pas trop son affaire. Sa position intermédiaire lui fait toucher la réalité ordinaire comme depuis longtemps. Un peu de vie. Ben, il était temps mon gars ! Un autre zozo s'amuse avec ces entre mondes : Pedro Almodovar et sa gouffa magique. Mais en plus cash. Un réalisme direct dans Volver. La maman - fantôme touche ses filles. Sa petite fille. Le sacré vole en éclat pour une sensualité non dissimulée. La mama veut prendre sa famille dans ses bras. Du corps quoi ! D'accord, Almodovar se marre noir. Mais il encre son histoire dans un réalisme à la fois cru et paradoxalement chargée d'une esthétique roman photo. Du studio. Du mélo avec artifices colorés. On s'amuse à croire. Se faire peur. Se faire plaisir. Tout ça pour un vrai pardon. Pas sûr du résultat, mais en attendant, quelques nœuds se défont. Ici, Bergman semble plus triste. Le noir et blanc contraste. Son Volver est quasi impossible. Indépassable. On regarde sans toucher (pas de bises smack smack !). Reste le lit. Le sommeil. Le songe volontaire pour calmer une anxiété. Un petit pardon offert à soi, dans la solitude des draps froids. Même pas vraiment l'ouverture d'une vraie crise avec les autres. La Suède vue par un fils de pasteur luthérien n'est pas vraiment l'Espagne post movida.Photo : Volver de Pedro Almodovar
DS |