Côte à Côte
Le nouveau monde (200
6) de Terrence Malick


Avancer avec les personnages. Les suivre à leurs voix. Off 1 : un homme au cachot sur un bateau devient le meneur d'une armée anglaise débarquée en Amérique, terre vierge d'Europe. Il a un idéal. Tombe amoureux d'une indienne. File dans le grand nord. Off 2 : la belle indienne, personnage remarquable comme son père et quelques autres filmés en solo, tombe amoureuse du jeune capitaine. Elle devient l'objet d'une transaction entre les anglais et une tribu. Termine son parcours à Londres en princesse exotique. Off 3 : le second amour de la jeune femme, soit un bien bel homme attentionné. Il tente de la sauver du désespoir.

Ces trois voix intérieures tiennent la barre du film. Maintiennent les séquences. Marquent un rapport au monde (et au temps) intime. Ailleurs. Après. Comme des épitaphes sur une pierre tombale. "Sous le signe, immédiatement, de la finitude inhérente à toute existence" écrit Yves Bonnefoy à propos d'un poème de Callimaque : "O Charidas, que sont les choses d'en bas ? - Obscurité profonde. - Et les chemins du retour ? - Un mirage. - Et Pluton ? - Un mythe. Rien d'autre en nous que le néant". Les voix off restent hors action. Arrachées au monde. Volontairement détachées / attachées aux images. Un contrepoint. Chacune lie intimement les plans souvent sur une autre échelle, en lien avec le cosmos (un truc qui dépasse les humains). Elles s'adressent autant aux personnages eux-mêmes. A l'autre (qui ne peut entendre). Aux spectateurs en grand écart entre la pensée du coeur et la nature. Le nouveau monde est un film "pensée". En mille feuilles et entrelacs. Fait d'espérances. Echecs. Impressions. De projets politiques (espoirs d'établir une société nouvelle). D'amour inaudible pour l'autre. A vrai dire, les voix off ne se répondent pas. Monologues en murmures enfermés dans les corps. Reste au spectateur de bricoler une poésie par le frottement des différentes fictions. Et ça, c'est pas peu peu.

Une patate dans un journal a trouvé les voix off un peu naïves.

Ce n'est pas voir les séquences jouant à la fois l'accord parfait et la contradiction entre les différentes sources (souvent au timing remarquablement décalé - pas moins de 4 monteurs à l'ouvrage et pas des moindres). Les langues intimes imprègnent les images comme choc de matières. A échelles et tessitures différentes. A l'abri du concept. De la perfection. De l'imagination dirait encore Yves Bonnefoy. Nous évoluons dans des mondes contradictoires avec des plans de guerre ou d'auto destruction au milieu d'une nature incroyablement belle en opposition avec des voux de paix pour soi-même, les autres. Voix et images se contraignent incroyable. Provoquent chez le spectateur autant de déchirements.

Ils arrivent. Elle arrive.

"Ils arrivent" côté indien. La caméra est plantée sur la terre inconnue. Les autochtones de dos. En mouvement. Calmes. Curieux. Interloqués face aux trois vaisseaux dans la rade (Christophe Colomb). Accueil et premier contact. Wagner en bande son et roulements d'espoirs, beautés, dangers. Les indiens vont toucher du doigt un monolithe fascinant. Menaçant. Bêtement humain. Les problèmes politiques viendront lentement avec la compréhension du projet colonisateur : rester sur cette terre. Pour les anglais, il s'agit de construire. Construire sa société. Discourir sur un nouveau départ. Elever des maisons. Une forteresse (quitte à en crever). Etre persuadé de détenir le bon dieu, la bonne méthode, la belle humanité en somme. Le mythe « Pocahantas » traverse ces questions philo classique par la grâce d'une histoire d'amour impossible (un Roméo et Juliette aux accents exotiques) : qu'est-ce qu'un être humain ? Quelles constructions sociales et culturelles derrière ? Qu'est-ce qu'une culture ? Une religion ? Est-ce bien raisonnable de penser la colonisation comme une partie de pétanque sympathique ? Tiens, faudrait faire une loi.

Malick voit d'un mauvais oeil l'arrivée d'une épopée guerrière en forêt, certaine de sa mission. A ce propos, vite revoir Badlands pour le bonheur du cinéma et plus particulièrement la robinsonade des fugitifs dans les bois. Ici, la rencontre amoureuse du capitaine Smith et de la belle indienne, fille préférée du chef patriarche, tord la logique d'affrontement des groupes. Passe au travers. Tente de créer un langage amoureux, assimilé au véritable idéal vécu. Pas binaire donc. Comme les indiens avec leur culture complexe (pas vraiment le mythe du bon sauvage car capables de violence), mais en adéquation avec leur milieu naturel. De l'autre côté, les Anglais tentent de reproduire leur société : construire une ville dans la forêt, labourer la terre, faire sonner les cloches le dimanche. Ce sera au départ un échec, ne serait-ce que sur le plan matériel (se nourrir). Une seconde vague de colons (femmes, enfants, canons) permettra de s'installer durablement et de provoquer la fuite tragique des indiens vers l'ouest.

"Ils arrivent" également pour les anglais. L'attaque indienne se déroule en champ/contre-champ. La caméra, d'abord côté indiens. Ensuite, côté anglais pour les corps à corps. Suffit de voir les dos, l'image est encrée dans le sol, à échelle humaine, comme pour mieux filmer le sanglant et sentir les prodiges d'une nature indépassable, hors échelle humaine. idée simple touchant au sublime.

Pocahontas arrive en plusieurs mouvement. Ne cesse de naître pendant que le capitaine Smith lui, ne cesse de disparaître (condamné par son groupe, les indiens et à ses propres yeux, bref, définitivement coupable). D'abord femme amoureuse (apprentissage d'une nouvelle langue. jusqu'à sa voix off). Ensuite femme objet (mise en pli spécial Europe). Puis princesse exotique en Angleterre. Enfin, femme fantôme sans cesse à l'image, malgré la mort. L'un s'épuise (les Anglais décidément luttent tout le temps, aussi bien contre les indiens, entre eux, contre la terre pour faire pousser des maisons et du maïs). L'autre courageuse, en harmonie idyllique avec la nature. Pour préserver cet état de grâce, Pocahantas sera prête à la dissidence. ce dont sera incapable (et encore coupable) le jeune capitaine (Colin Farrel au poil). Femme courage. Réellement détentrice d'un idéal humaniste. La langue sera au cour de l'ouvrage. Elle et lui, chacun apportant ses bagages pour créer ensemble, un langage amoureux, un idéal avec la nature.

Photo : Badlands de Terrence Malick

Filmer - coller

Jack Fish, génial directeur artistique le confirme dans la revue Positif (abonnez-vous !) en février dernier : Malick garde au montage de nombreuses scènes tournées le week-end, avec une équipe réduite. Il s'agit de saisir les moments au vol. L'immédiateté. Comédiens, animaux et végétaux mis sur le même plan. Un vol d'oiseaux, une danse, un arbre, les mains, des pierres, la boue, le soleil sur des cheveux, une course dans les herbes. Moments volés et collés à la narration. Couper. Interrompre. Poursuivre le dialogue (aussi bien parfait qu'horrible) entre les héros dans un contexte impossible à réduire à un décor, mais à des personnages. On repense alors au père de la jeune fille dans Badlands, peintre pour pub géante en plein désert ! Dans ce contexte, la caméra utilise toutes formes de plans (larges, gros, moyens).

Le montage rythme sec les différents ensembles pour montrer un tout contradictoire. D'abord l'ultra-violence de la colonisation. Et le calme. Les discussions. Le rien. Au cour du film, non pas un paradis, encore moins un éden mais une histoire d'amour presque rêvée. L'idéal vécu par les deux amants. Une passion amoureuse en accord avec les éléments, sans cesse mise en danger par la situation réelle, faite de batailles physiques. Le nouveau monde développe la séquence sublime de Badlands, lorsque les deux amants en fuite vivent quelques temps dans la forêt. L'amour permet cet arrachement à la société. La nature n'est pas un écrin mais une invention amoureuse. La puissance des sentiments produit son propre décor, forcément détruit par un retour sur terre (les autres, le groupe). Voir le pessimisme de Malick éclater au grand jour, par la destruction de ces moments fragiles, présentés comme impossible. et pourtant vécus, faisant partie de soi. déjà un souvenir. Nous faire partager cela. Briser cette illusion bien réelle. Un souhait : ne plus jamais lire une ligne sur la possible pose baba du cinéaste.

La rive de l'autre, un instant.

Malick chez Kubrick et pas que pour la rime. Le nouveau monde triste comme Barry Lyndon. Dévastateur comme Shining avec son final épuisé dans un Jardiland anglais. Mais l'espoir au milieu pour Malick. Un incroyable possible. Une hypothèse heureuse dans le désastre. La passion amoureuse se vit en tranche dans un univers rendu effroyable. Aucun paradis perdu mais les illusions perdues. Celles du capitaine effondrées les unes après les autres, comme une crise d'adolescence à retardement.

Une vie devenue sans sens (il cherche des passages pour les Indes). En bataille. Destructrice. Une image merveilleuse : un indien se promène extra terrestre dans une architecture géométrique royale. Contraste d'autant plus fort pour le spectateur, Malick opère le passage d'une côte à l'autre en quelques secondes, à peine une mer nocturne. Les sensations nous prennent. On y a cru envers et contre tout. Rien.

Yves Bonnefoy enfin et sa Planche courbe (Folio, poésie pas chere). Naviguer dans un entre-deux (une planche tordue, en tension) et appeler de ses voux tous les matins du monde. Trouver les aurores inlassablement dans le royaume des morts. Savoir ne veut pas dire baisser les bras. Justement ! Le capitaine débarque sur une terre inconnue. Petit jour. Lorsque tout s'éveille. Les possibles à l'affût. Vivre. Apprendre une langue. Sur le tas. Bien sûr, la règle sociale prend le dessus. Bien sûr, la tristesse autour.

Justement, semble dire Terrence Malick. Justement ! Pessimiste génial dont la force de vie gangrène le film, images sublimes, non subliminales. Peut-être un sommet (pas un monument) de fiction. Les formes luttent. Les mots s'enchâssent. Les voix se mêlent. Les matières livrent un corps à corps sans filet. Du jus, là, impressionné sur pellicule. Une partition aux évocations rares, présentes en nous, prêtes à se déployer fragiles, un instant, au milieu de tant d'images, ici. on ne le savait pas. Malgré l'affiche, le statut de chef-d'ouvre garanti sur facture, malgré le foin (pas tant que ça en fait), reprendre le cinéma de Terrence Malick comme un livre de chevet. Quelques images. Quelques pages. Comme ces gravures en ouverture et final du film. Comme l'étrange présence du cimetière indien sous l'hôtel Overlook de Shining.

Photo : Barry Lyndon de Stanley Kubrick

 

 

 

DS

Filmographie de Terrence Malick (lien Imdb)