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Une princesse abandonnéeUn conte de fées et un film de guerre. Mélange inattendu et pas indigeste qui bout dans la marmite de Guillermo Del Toro entre deux Hellboy. Ofelia serait la princesse d'un monde endormi, souterrain. Dehors, c'est la fin de la guerre mais les débuts du franquisme. Deux mondes à part, hermétiquement séparés. Personne ne voit le faune et les créatures du monde féérique à part Ofelia. Et Ofelia est trop petite, trop à fond dans ses trips à la Lewis Carrol pour tenir le rôle principal du film de guerre (ou plutôt de résistance) qui se joue en surface. En fait, Ofelia ne se trouve pas de rôle dans le film des adultes. Elle n'est que la fille de la femme du capitaine. Et Vidal la méprise : il est surtout intéressé par le petit que porte Carmen. Rien d'autre ne compte aux yeux de Vidal à part celà : avoir un fils, lui qui vit dans l'ombre de la stature de son père défunt, redoutable militaire lui aussi. Carmen, terrible personnage fait de tristesse et de résignation est ainsi obligée de faire (mal) semblant d'être heureuse pour sauver les apparences et assurer de quoi bouffer à Ofelia. Elle n'en est pas moins consciente de n'être qu'une mère porteuse. Et Ofelia voit bien le malheur de sa mère. Elle voit bien que Sergi Lopez n'est pas, comme on dit dans les contes de fées, un homme bon. Alors elle se réfugie dans l'autre monde. Là, elle est désirée. Elle y a des responsabilités. Dans le labyrinthe du faune, Ofelia est importante. Monde rêvé ou réalité uniquement vu par les croyants, le royaume du faune entretient une curieuse ressemblance avec le Silent Hill de Christophe Gans (adaptation forcément ratée d'un jeu vidéo inouï mais fi Et dans les deux films, on cherche un être aimé. Parceque ce que cherche Ofelia, son idéal féérique, ce n'est pas le pouvoir promis par le faune, ce n'est pas le glamour du monde magique, c'est une famille. Détail important : le royaume restauré tel qu'il serait si Ofelia réussissait les épreuves du faune nous est toujours montré (à travers les yeux de la petite ?) comme une famille. Le plan final avec ses parents ressuscités (son vrai père et Carmen) sur le trône renforce l'idée qu'Ofelia cherche moins les fées que l'amour. Autre réminiscence silenthillienne, le personnage du pale man (le mec à table avec les yeux dans les mains - on y reviendra un peu plus bas) qui rappelle l'homme pyramide du film de Gans. Lenteur, effroi et un je ne sais quoi de tension sexuelle guident les scènes montrant les deux personnages susnommés à l'oeuvre. Des personnages aus relents paternels évoquant un danger sexuel. Photo : Silent Hill de Christophe Gans CronosL'une des épreuves d'Ofelia l'obligera à dessiner une porte à la craie sur l'un des murs de sa chambre (si c'est pas beau ça). Puis à emprunter le chemin pour débouler dans un couloir puis une salle à manger. Là, devant un festin prêt à être consommé, un homme sans yeux, inanimé attend. Derrière lui, des peintures quasi reproductions de "Saturne dévorant un de ses enfants" de Goya. Malgré les recommandations du faune, Ofelia, qui crève la dalle, mange une baie puis une autre. Le paleman (c'est le nom du type sans yeux) s'anime alors, se réveille, bouffe les fées comme le Saturne du tableau de Goya et course une Ofélia obligée de courir comme une dératée à travers les interminables couloirs. C'est beau. C'est flippant et pein d'idées. Certains dilueraient la scène pour en faire un film entier. Raison de plus pour nous y attarder. Un détour wikipédien sur le tableau s'im "Saturne dévorant un de ses enfants" est une des peintures noires de Francisco Goya. Ce tableau réfère à la mythologie romaine et grecque, où Saturne a pour nom Cronos. A part nous apprendre que le viagra existait déjà à l'antiquité (et si ça se trouve Hercule se gavait d'Oméga 3), la description du tableau et l'explication de son sujet nous apporte un bel éclairage sur le film dans son ensemble. Et nous donnes des clés pour relier les deux mondes : la scène renvoie à la séquence, quelques minutes plus tôt, du repas donné par le capitaine Vidal à tous les notables du patelin : pléthore impudique de bouffe alors que dehors on crève la dalle et Vidal à la place du Paleman, en bout de table. Vidal serait un ogre vivant dans l'ombre de son père. Ne pouvant que dévorer son enfant et Ofelia pour exister. Comprendre par là qu'il n'est possible à personne de vivre à côté de Vidal. Belle parabole du fascisme : comme Saturne / Cronos, les chefs se doivent de couper tout ce qui dépasse pour assurer leur position de père ou de chef (jettez encore un oeil au tableau). Ou le fascisme comme mort de l'imaginaire. Ainsi, petit à petit, à coups de plans féériques aux effets spéciaux parfois craignos ne facilitant pourtant pas, au départ, l'immersion, Del Toro monte un véritable mécanisme d'horlogerie (ça tombe bien, tous ses films en sont truffés) pour nous cueillir comme des fleurs. Un autre monde est possible. Un autre monde peut exister. Bien sûr, le film pourra aussi se lire politiquement, avec une Espagne sérieusement amochée mais, comme le monde du faune, royaume endormi qui, un jour, s'éveillera à nouveau. Ce qui semble importer, pour Del Toro, c'est de faire de nous des passeurs. Comme Ofelia, à cheval sur le monde de Vidal et celui du faune. Comme Mercedes, aussi. Véritable alter-égo d'Ofelia, elle est une domestique de Vidal mais c'est surtout membre active de la résistance. Elle aussi a le pouvoir de traverser la triste réalité pour rejoindre un autre monde, dans les bois, celui de son frère et ses potes résistants. Un monde où elle est respectée et désirée. Un monde où elle est attendue. Photo : Saturne dévorant un de ses enfants de Francisco Goya (1820 - 1823)
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