Week-en
d à Rome
Le fanfaron (1962) de Dino Risi


L'Italie ! Lancia ! Gassman ! Trintignant ! Boom économique ! Road movie ! Buddy movie ! Comédie ! Dégagement ! Ironie mordante ! Noir et blanc sublime ! Rrrro, la comédie italienne trimballe ses casseroles comme d'autres les sacs à main.

C'est écrit dessus, tout est dit.

Voilà donc du kling klang pour sonner fort. Un cliché italien travaillé par le boom économique d'après-guerre et poursuivi aujourd'hui jusqu'à la Berlu. Une image originale composée, entre autres, par l'œuvre de Dino Risi. Et dans le style, son génial Fanfaron fait tut ! tut !

Ou pouet ! pouet !

Comme le cinéma de Fellini à l'époque, le Fanfaron participe à la fabrique du cliché Dolce Vita avec du soleil, des nanas et les mecs un peu branleurs en roue libre. Risi enfonce le clou et traverse ce nouveau paysage au sens propre… avec une bagnole. Pas n'importe laquelle : la sublime Lancia Aurélia en klaxon permanent. Et ça roule dur. Tape cul.

A ce détail fellinien, la vita n'est pas si dolce. La glace au latté coule sur les doigts surchauffés. Ca colle pas cool. Ben oui, Vittorio Gassman et Jean-Louis Trintignant semblent perdus dans une Rome toute neuve, fantastiquement évacuée un 15 août.

C'est body movie de bout en bout, avec ses Pierre Richard et Gérard Depardieu, Laurel et Hardy, Mel Gibson et Dany Glover, Thelma et Louise ou presque pareil, Jean-François Copé et Xavier Bertrand. Car voilà un couple fatal, composé d'êtres en parfaite opposition comique (un fanfaron + un coince-coince), étrangement attelés pendant une poignée kilométrique.

C'est road movie aussi. Va va vroum, dans la grande déconne. La Lancia roule à mort vers la plage, croise d'autres zozos, klaxonne les filles pliée en deux, refroidit son moteur pour laisser les garçons à la fête, repart encore plus dingue de boucles en boucles. Problème, le retour vers Rome patine dans la semoule. Quelque chose grille dans le circuit. C'est l'aspect déglingue du road movie.

A ce propos, la légende chante l'influence du Fanfaron sur Dennis Hopper pour Easy Rider. Nous sommes pas loin d'un trip… italien.

Photo : La dolce vita de Federico Fellini

L'anti-manuel de la comédie italienne

Pourtant, tout commence par l'inverse exact de la comédie italienne espérée. Ouverture sur une ville froide, vide, nouvelle, niquée par les cadrages léchés comme du ciné post apocalypse.

L'humain a déserté la capitale. Un truc tellement triste et glacé, on se croirait chez Antonioni. Souvenez-vous Blow up et son Londres mort dans le swiging. Ou bien les errances solitaires de Jeanne Moreau dans La nuit. A priori, un style guère gouté par Risi. Pourtant, on sent la source, peut-être même un constat partagé du hic dans le boom italien. Quelques chose tourne pas rond dans la fiesta. Une crise traverse l'hédonisme, la carte postale, le cool romain.

Le week-end à Rome cache sa merdouille désespérée. D'ailleurs, c'est cash le temps d'une réplique : "Il y a tout dedans ! La solitude, l'incommunicabilité, et puis ce machin à la mode, l'aliénation, comme dans les films d'Antonioni ! Tu as vu   L'Éclipse  ? Moi j'ai dormi. Mais quel bon réalisateur !" balance Gassman à un Trintignant dubitatif.

Le Fanfaron s'ouvre sous l'influence du maestro existentiel pour ensuite appuyer à fond sur le champignon. Vite pour la grande vie et un faux dégagement vers une Dolce Vita automobile. Du Fellini pur jus avec sa pluie de vannes empêtrée dans la dépression, le ravin, une amertume sévère.

Si Risi grimace dans le morbide, Fellini sauve sa peau avec la création d'un immense cirque cinématographique détaché du réel. Mais au fond, le moins triste des trois zozos reste probablement et paradoxalement Antonioni. Son goût pour l'érotisme ne quitte jamais le viseur, même dans une banlieue invraisemblablement déserte. Son énergie sexuelle innonde les trous du cul du monde. Ca bande dur avec Michelangelo.

Photo : La nuit de Michelangelo Antonioni

Boum ! Boum !

A l'inverse de Richi dans son sweet Sonia Rykiel, Bruno Cortona (Gassman) a le dernier mot. Le fanfaron ouvre et clos les séquences. Tient le volant. Traverse la moitié de l'Italie en embarquant Roberto Mariani (Trintigant) pour chercher un paquet de clopes et une cabine téléphonique. Voilà le pitch, une quête proche du néant, super réaliste.

La comédie italienne prend la route et percute le monde à travers le regard des zozos en quête de pas grand-chose. Un geste minimum dans l'ennui et le désert. Un mouvement pour regarder une Italie comme la percevait souvent Pasolini. Un truc pas vraiment remis de Mussolini, prêt à faire la fête triste et en bonne voie pour se viander dans une dépression consumériste sans compensation, surtout avec un chéquier dans la main.

Les nouvelles constructions sont là, ou pas loin de s'achever. Terminés les bidonvilles. Vive la reconstruction. Et pourtant, Risi et Pasolini filment ces ruines toutes neuves comme autant d'espoirs déçus. Le premier créant et altérant en même temps la carte postale, l'autre cherchant dans la marge quelques herbes folles et vivaces.

Pas de grands soirs donc. Pour le pro des comédies italiennes, c'est plus une approche psycho, moins martelée politique ou poétique. Du coup, Le Fanfaron collectionne le presque rien comme les morceaux de fêtes, la conversation d'une famille cynique, des êtres en attentes d'un truc. Une approche hyper moderne sous une politesse comique.

C'est pourquoi des éclats surgissent sans passer par la case dieu, parti communiste ou la mèche à Rimbaud. Ici ou là, les cheveux d'une femme soudain libérés d'un ruban. Un regard entre deux zombis dans une gare perdue la nuit. Le kiff de la vitesse sur une départementale. Une musique variété dans le poste. C'est quasi James Dean à Cinecitta.

Risi filme au plus près ces éclats, provoqués par Le Fanfaron lui-même. Une source de plaisirs vrillée en drame. Cette réversibilité travaille le film en permanence. Et l'une des merveilles dans la mise en scène signée Risi consiste à incarner cette double face. Le jour et la nuit, le vide et le plein, le mouvement et l'attente… toutes les contradictions sont brassées pour lessiver les héros comme les spectateurs. Jusqu'à la chute. Boum !

Topographie de la violence

Tout transpire dans le génial générique jazzy du Fanfaron. La caméra est positionnée à la place du conducteur. Les premiers plans font corps avec la voiture. Le film vire à gauche, à droite, tourne en rond avec une énergie absurde. Cette topographie en vrille embrasse le cerveau non seulement d'un personnage, mais avec la fuite de Rome, d'un pays et d'une époque.

Risi fait son Gus Van Sant, période Elephant. Le parcours labyrinthique dans le lycée troque la steady cam à suspension Citroën pour une promenade extérieure cette fois filmée en italienne sportive. La suspension est raide. La route conserve les traces néoréalistes.

D'un côté, le velouté Van Sant se brise sous la violence d'une tuerie folle entre jeunes gens. Pour trouver le point G d'une explosion, la caméra joue les anges gardiens, accompagne les corps lentement. Ca ralenti, accélère, flotte à hauteur d'homme mais juste derrière ou devant. Une position comme une aura. Un point de vue fantastique, légèrement décollé du réel.

Après Gerry, buddy movie échoué dans le désert, Elephant s'élève à un mètre du sol pour flirter avec une ligne de flottaison. Un espace temps croisant sans sourciller le hasard et un déterminisme fantastique. Une construction fermée, mixant l'espace et le temps, le passé et le présent. Une prison invisible sans échappatoire.

Risi, de son côté, ne quitte jamais la terre. Plaque le point de vue le sol. C'est bien le désert dans une Italie s'imaginant festive. Cortona et Mariani cherchent sans cesse le contact humain et à décoller de l'apesanteur. Seule la dernière séquence touche le ciel pour se casser la gueule direct. On n'oublie pas comme ça les lois de l'attraction.

L'air de rien, Risi pose son film à un poil de cul du bonheur.

Photo : Elephant de Gus Van Sant

 

 

 

DS

Filmographie de Dino Risi (lien Imdb)