Un jour, on a repêché le cinéma d'action. Quelques années après que De Palma l'ait réveillé en faisant courrir un nain pour une mission impossible.
Ca s'est passé à Marseille. Un corps endormi qui flottait.
Après son réveil, le p'tit gars, Jason Bourne, qui avait beau être amnésique, s'est rendu compte qu'il savait faire tout plein de choses sans regarder, comme déboîter des épaules où manier la sulfateuse. Le gars, un super espion lobotomisé devenu gênant à cause d'une remontée de conscience coupable, devint alors la cible de ses créateurs, pas contents de voir que leur prototype était encore en vie. Et c'est parti pour une fuite qui dure trois films avec à la clé, peut-être de quoi raviver la mémoire du malheureux Bourne.
La vengeance dans la peau clot la trilogie.
Everybody loves Jason
Un film avec Bourne, c'est le plaisir assuré. Avec son style docu, ses combats violents et réussis contre les méchants alter-égos que lui envoient ses anciens patrons (en jeu vidéo, on appelerait ça des boss de fin de niveau) et ses destinations inatendues car souvent européennes (mention spéciale à la poursuite dans la banque Suisse du premier film), pas moyen de faire la fine bouche.
Doug Liman (le 1er) et Paul Greengrass (deuxième et troisième épisode) ont ainsi surpris tout le monde en faisant des vrais fleurons du genre avec ce qu'il faut bien appeler de la modestie. Tout est dans la surprise et la rupture de rythme, au diapason d'un Matt Damon capable de passer du chien battu taciturne au fou furieux dépassé par la vitesse de ses membres.
Tout au plus pourrait-on objecter que dans une volonté de ne pas faire à la façon des blockbusters hollywoodiens et de se la jouer Envoyé spécial, le surdécoupage, comme Xavier Bertrand, peut déclencher la migraine.
C'est cool, ça colle avec le film : les plans saccadés sont une mise à l'épreuve pour le spectateur. Un flot d'images dures à remettre en ordre. Greengrass nous livre les images façon brute et démmerde toi pour le folklore. Ici quand on se bat, ce n'est pas dans le luxe spacieux d'un décor. C'est dans un couloir exigu ou un tout petit appart.
Et ce Bourne ci, c'est tout le temps une course derrière. Derrière l'histoire, Derrière la compréhension de plans, derrière les machinations des gentils et des méchants. Ca pourrait être un enfer, c'est le kif total. Un truc moins dramatisé, moins cérémonial que les ébats du cousin Ethan Hunt. Pas le temps de faire des préliminaires ritualisés en forme de "cette cassette s'autodétruira dans 20 secondes". Pas le temps de planifier l'action. Ici, c'est vas-y que je te lâche en pleine course et excuse moi si j'ai oublié mon trépied. On se retrouve finalement dans la même situation que Martin Campbell faisait endurer au vieil oncle Bond dans l'ouverture donkeykonguesque de Casino Royale : Bourne doit faire avec son environnement le plus vite possible. Comme dans ces jeux lourdingues où on doit mémoriser une image quelques secondes avant de la décrire, Bourne doit faire au mieux pour se repérer dans un environnement inconnu. Prendre un instantané des lieux en plan large et optimiser la connaissance des moindres recoins.
Et comme la famille est grande, par moment, on se croirait aussi aux basques de Jack Bauer, le grand frère dégénéré. Bourne serait un Jack Bauer décidé à être autre chose que le bras armé d'une politique pourrie.
|
Les écrans illusoires
Il faut dire qu'en face, le gentil gouvernement est soudain devenu très méchant. Et ces commanditaires devenus chasseurs ont des caméras. Tout plein de caméras.
Le truc, c'est que plus les vilains ont de moyens de filer Bourne et plus ils se plantent. Comme si la multiplication des caméras ajoutait à la confusion. Du coup, comme d ans les jeux video Splinter Cell, Jason Bourne a appris un truc fondamental : plus qu'être invisible, simplement rester hors champ. Ou quitte à se montrer aux caméras, autant se fondre dans une foule. Ils croient tout savoir, Bourne leur offre une partie de Où est Charlie. Ca leur apprendra.
Idée devenue constante chez Greengrass, plus on voit, moins on est maître de ce qu'on regarde. De la tour de contrôle de Vol 93 à la salle des écrans de La vengeance dans la peau, la multiplication des caméras ne fait rien d'autre que créer du hors champs. Et magnifie même ce off.
A la place de l'omniscience voulue, les scrutateurs, qu'ils soient aiguilleurs du ciel ou patrons de la CIA, se plongent dans l'obscurité. Pendant ce temps, un rigolo avec la tête de Matt Damon et les cernes de Juninho ridiculise ceux qui se croyaient omnipotents et qui ne sont même pas omniscients. De simples spectateurs.
Photo : Vol 93 de Paul Greengrass
On boucle la boucle
Fin de cycle oblige, on en sait enfin plus sur les origines de Bourne.
Et surprise : c'est pas décevant. Allez donc en toucher un mot à Bryan Synger et la genèse lourdingue de Wolverine dans les 2 x-men.
Alors que ça pesait une tonne chez le père Synger puisqu'on comprenait déjà tout en un plan / flashback dans le premier x-film au point de désservir les deux opus, la chose tourne ici avantageusement à la Dark-Vadorerie dans un épilogue finalement bien gonflé où on nous refait le coup d'Anakin devenant le seigneur de l'empire. Il y a même la scène où Palpatine rebaptise son petit lieutenant. Ici un savant fou tout fier de son ammorale création. Manque plus que le "Riiiise" de l'empereur en forme de rot démoniaque et Yoda qui saute dans un coin de l'écran.
Reste que rendre la mémoire à Bourne revient à (lui) raconter son histoire. Comme si, au milieu de ce flot d'images aussi nombreuses que menteuses, Greengrass prenait son temps pour construire un peu de vrai.
Le lot de Jason Bourne, justement, était de courir et de se jouer des images au passage. Le montage hâché, qui trouve, on l'a vu, son paroxysme ici, est la souffrance de Bourne, obligé de faire avec des petits bouts d'images, de souvenirs. Et à qui le luxe du plan séquence est refusé tout au long de la saga. Pensez donc, c'est long un plan. On a le temps de se faire chopper par ses impitoyables ex-employeurs pendant un plan.
Bourne a appris à maitriser les images, voici venu le temps de ne plus seulement être un fuyard mais un personnage. Escapade Hitchcockienne avant iconisation finale.
L'homme qui en savait trop peu
A Tanger, Bourne apprend à être un personnage. Et Greengrass rend visite à l'oncle Alfred. On savait que les Bourne se faisaient remarquer par leur lieux inhabituels. Nous v'là au Maroc. Comme L'homme qui en savait trop, tiens.
L'escapade marocaine de Jason tient même du record de citations hitchcockiennes : en dix minutes, on a quand même droit à l'homme qui en savait trop, plus un combat aussi long que péniblement incertain aux faux airs de Rideau déchiré (quand Pa ul Newman mettait dix plombes à tuer le vilain Gromek : que c'est dur de tuer). Précisons que la baston se finit sous la douche (ben oui). Et pour courronner le tout, la copine de Bourne trouve le moyen de se décolorer les cheveux pour devenir une autre, comme dans Vertigo donc. La blonde est sensée être morte alors je serai brune. Je ressuscite parceque je le vaux bien.
Cet épisode référentiel révèle toute la modestie de l'opération : à force d'écrans ne relayant que des mensonges, Greengrass et son personnage Jason Bourne, pour trouver un semblant de vérité, doivent puiser aux bases du cinéma. Retourner dans ce site archéologique qu'est le cinéma d'Hitchcock.
La boucle sera bouclée lors d'un final hallucinant où il nous est fait preuve que si les télés mentent, il faudra que ce soit le cinéma qui aille filmer sous l'eau le même corps flottant que celui du plan d'ouverture du premier film. Cette fois-ci, et après tout ce qu'on s'est pris dans la gueule durant cette éllipse de trois films, la chose tourne à l'iconisation d'un désormais héros. Photo : L'homme qui en savait trop de Alfred Hitchcock |