Le don de fuir
Last days (2005) de Gus Van Sant


Avant le rien, pas grand chose

Ouverture du film. Blake n'a pas encore de prénom. On quitte l'idée Kurt Cobain pour un corps dans une forêt. Il revient de loin, marche, se coule dans une rivière, se réchauffe devant un feu, absolument seul. Un corps qui n'a plus les mots, a probablement perdu la musique, le fil de sa vie. Il le sent, le voit, le constate atrocement. Sa bouche marmonne en constance, ici gémir est de mise.
Le vide. L'ennui. Le rien ronge. Surtout pas un geste grunge, mais un mouvement punk. Aucun projet n'est envisageable (tournée, nouvel album, bizness). Juste la fatigue et le vide encore plus évidents lors du premier effondrement de son corps devant un clip des Boys 2 Men. L'écart est abyssale. Deux mondes se frottent.
Petit à petit, le descriptif à la fois naturaliste (ce qui est montré) et abstrait (la narration par le montage), nous fait basculer dans sa chute (physique, mentale, presque douce, burlesque à certains moment, violemment poétique toujours) avec cette résistance qui nous laissera derrière les portes, les fenêtres, la cabane de jardin.
Une chute intime mais cousine.

Solitude

La solitude est voulue et subie La vraie qui rend étranger à soi-même, aux autres.
La caméra accompagne Blake comme elle suivait Gerry. Mais ici il la sent. Les insectes rôdent. Ses mains les chassent d'un coup sec. Il se retourne. Nous sommes là. Il le sait. Nous savons qu'il sait.
Autour, personne ne le voit. Pire, les irruptions du monde extérieur dans la maison (sublime rencontre entre un commercial pour pages jaunes et Blake, en conversations sur le commerce (de l'art), pris dans un cadre fixe entre un bouddha et un tableau à la Courbet avec des chiens de chasse) ne servent à rien.
La fuite dans la nature, la disparition pour se sentir une dernière fois en vie. ou presque est vaine.

Morale

Paul Ricoeur expliquait fort bien l'intérêt de la narration. D'un côté le descriptif des choses et là pas d'histoire. De l'autre, se poser la question d'une narration. Vient alors la volonté d'aller dans un direction. Choisir un sens, emmener le spectateur quelque part. La morale. de l'histoire.

Gus Van Sant enregistre cette perte d'histoire (sans trop de poses post-moderne et tralala). Seulement l'impression de perte. Faudra la fin tragique du film (l'arrivée d'un jardinier avec sa faux), puis de la police, puis la fuite des amis pour se rendre compte qu'il y a dénouement, donc histoire et sens. Chaque spectateur est libre d'imaginer l'avant... après.
La musique aux résonances sacrées au générique  de fin (avec la liste des techniciens et images d'un retour à l'ordre social) nous fait basculer dans cette sensation de sens. L'absence de Blake nous manque si vite, offre un miroir brisé dont on pressent déjà l'importance dans une tristesse infinie.

Rien ne sauve

La nature, les amis, un concert. rien ne sauve au bord du vide. Même le burlesque de fuir (la descente des escaliers du jardin). On souffle d'accord, mais rien ne vient (plan fixe sur les arbres).
La musique de Blake, filmée derrière la fenêtre dans un long travelling arrière ne fonctionne plus. La tristesse vient de notre mouvement de recul. La souffrance vient de la distance et n'est supportable qu'ainsi. Quand même on se rapproche en reculant, mais plus rien pour lui.

L'amour comme ça

Depuis combien de temps on attendait ça au cinéma. Deux garçons vont faire l'amour. L'un déshabille au quotidien. L'autre le rejoint dans le lit. Une des plus belle scène d'amour entre garçon au cinéma. Depuis combien de temps on attendait ça ?
Des couples dans des lits se blottissent les uns les autres. Un ange passe. Les corps se rapprochent. Trop tard. Depuis combien de temps on attendait ça ?

Le feu de bois

Blake se réchauffe dans les bois. Le feu clignote l'écran. Une pensée pour River Phoenix dans My own private Idaho. Même corps perdu.
De Palma travaille ses scènes d'ascenseur. Van Sant, le feu de bois. Et c'est beau.

Après le rien, un presque miracle

En sortant de la projection, je pensais à Pasolini et ses Ragazzis. Des pages, des pages pour décrire le rien, puis la mort. L'absence est terrible. Le monde se ré enchante à nouveau. peut-être. pas sûr. on aimerait bien. La tentative est là. Le presque miracle. Bien sûr, Sous le soleil de Satan, Théorème, Ordet avec de vrais miracles cinéma. Ici, Last Day filme un presque miracle. Pas une résurrection mais le passage de la mort à la vie par la mort.

Bouche cousue

Paraît qu'on s'ennuie. Paraît que c'est long. Tout ça pour ça. J'en garde la bouche cousue tellement filmer le vide est du grand art.
Ne soyons pas aveugle et sourd.
Pas cette fois.

Photo : L'hallali au cerf de Gustave Courbet

 

 

 

DS

Filmographie de Gus Van Sant (lien Imdb)