La vie est une histoire vraie
La rose pourpre du Caire (1985) de Woody Allen


Entre Brodway Danny Rose et Hannah et ses soeurs, fane lentement la Rose pourpre du Caire*. Un souvenir sucré, toujours là, mais un peu éventé.

- Tiens, un vieux coca oublié dans le bac à légumes. Chéri, on prend un verre ?

L'usure des films labellisés "Grand cru" est impressionnante. Les chefs d'oeuvre s'entassent. La pile dvd se casse la gueule. La revoyure poussée au lendemain. Heureusement, Woody incarne l'auteur de chevet parfait. Nos doigts tâtonnent la table de nuit et pépère est là, toujours là, comme une loupiote indispensable à notre équilibre cinéma. Même si sa production métronomique éloigne (l'habitude), elle développe, paradoxalement, un éternel retour merveilleusement généreux.

Alors quoi? Faut il pour autant bénir le Figaro avec ses hommages dvd ? Peut-être, car revenir à la maison avec son Woody sous le bras, étrangement plié entre les voeux de Serge Aviator Dassault et les éditos de Stéphane King Berne, provoque une ola mentale totalement jouissive. Comme qui dirait, une tentation UMP. Un frisson. ouh la la ! Les pages saumonées collent aux seins de Mia Farrow. Jacques Faizant voltige au paradis des dessinateurs pas drôles. Tout est bien. Décomplexé, on vous dit !

* Oui, oui, oui c'est de la poésie

Les doubles vies de Cécilia

Cécilia trottine dans les années 30, se fait drôlement chier avec son mari glandeur. Elle bosse dans un restaurant pas cool et rêve de films romantiques avec acteurs super sapés, champagne, téléphone blanc. Au programme de la salle de quartier, la Rose Pourpre du Caire. Une production gentille, soudain victime d'un bazar inédit : un personnage du film, Tom Baxter, perturbe les projections avec ses regards caméra façon Jean Lefèvre au "théâtre ce soir". Le garçon mate Cécilia dans la salle. C'est plus fort que le scénario. Ni une, ni deux, il plante le film, traverse l'écran, enlève Cécilia à ses misères et se frotte aux tracas de la vraie vie. Les problèmes débarquent avec la presse, curieuse du miracle. L'interprète de Baxter, un comédien à la recherche d'un second souffle, est mis au parfum par son agent et file sur les lieux du délit pour convaincre le personnage de revenir dans le film.

Pendant plusieurs jours, Cécilia mène des doubles vies entre son quotidien pas terrible, ses aventures de spectatrice rêveuse et une double love story fantastique. Une manière pour Woody de faire péter les repères avec une improbable passerelle entre l'écran (projection des nos désirs, fantasmes et tout le reste) et le visage de Mia Farrow, grand ouvert sur notre inconscient de spectateur.

Toucher l'écran 

Woody respecte notre cour midinette, prend l'affaire au sérieux et tente l'expérience au sens scientifique du mot. Le binoclard pousse les troubles de l'indentification au max.

Ainsi, Cécilia the chic fille, réalise nos fantasmes de spectateur idéal et plonge réellement dans la pellicule. Problème, la spectatrice - actrice brise involontairement les conventions de la projection et viande le romantisme cinématographique par sa gaucherie. L'aura des personnages s'effondre. L'improvisation glisse vers un comique de situation. Retour du burlesque dévastateur, comme racine historique du cinéma. Surchauffe générale du dispositif.

Mais Woody, petit coquin, ne s'arrête pas là et articule le passage d'une scène à l'autre (identification des personnages) avec le souhait d'appartenir à une classe sociale super bling. La comédie sociale rejoint le théâtre. Le processus soulève les mêmes effets comiques, mais avec des conséquences souvent tragiques. L'usurpation d'identité dérègle le jeu du monde et ça rigole pas question pognon. Les retours de bâtons tombent vite.

A ce propos, la période anglaise du cinéaste fonce dans le mur. Les prolos veulent pénétrer la scène bourgeoise (Le rêve de Cassandre), un prestidigitateur looser se la joue enquêteur chez les bourges ou un journaliste mort donne des consignes à une jeune étudiante en recherche de gloire (Scoop). A chaque fois, viandage garanti selon la position sur la scène sociale. Car si théâtre et société dessinent un pile et face identique, les conséquences prennent leur ampleur dans le réel (le pognon on vous dit !).

La Rose pourpre du Caire théorise la mise en scène de ces mises en scène. Et putain, c'est vachement fort. Du Woody concentré

Se voir pour exister

Cécilia est peut-être une chic fille, son aventure boite un peu. On sent, on imagine, on perçoit un désir pas très clair, niché au fond de l'écran. En fait, elle aimerait se voir jouer un petit peu. Se regarder pour kiffer son intégration dans la grande fiction avant l'effondrement personnel. Ben oui, ne pas se voir atténue le sentiment d'exister. Ca freine la jouissance consciente de la nouvelle situation. Est-ce bien réel cette histoire qui me tombe dessus ? Comment être actrice et éprouver mon ancien plaisir de spectatrice ? Comment se sentir vivre si je ne me voie pas ?

Questions super importantes pour Woody, en échos à papa Bergman. Le double (Persona), un vieil homme en miroir (Sarabande) ou le face à face avec soi-même (Les Fraises sauvages) inondent la filmo du maître suédois. La mise en forme de ces retours sur soi s'effectue encore une fois par le théâtre. C'est-à-dire un plateau unique avec un personnage regardant son double très réel, à côté. Un trucage théâtral. Il s'agit de rassembler le temps et l'espace sur une seule scène. Permettre, par exemple, la cohabitation d'un vieux professeur avec ses propres fantômes, tous incarnés au même endroit, au même instant. Un pont génial entre la condensation du rêve et l'art de la scène.

S'agit de se voir. Se regarder en face. Sans rupture de matière (plan unique) entre hier et aujourd'hui. Rassembler les éclats de sa personnalité éparse, dans un brouillage du réel.

Visiblement, La Rose pourpre du Caire effectue une seule partie du voyage. Cécilia traverse l'écran (monte sur les planches) pour s'offrir aux regards des autres mais problème, plus personne dans la salle. Il manque quelque chose. Un deuxième oil. La situation se noue à nouveau. Fallait prendre un abonnement à la rétro Bergman pour s'en sortir.

Photo : Persona de Ingmar Bergman

Les sens et les genres déréglés

Mise en scène, théâtre, changer de milieu social. tout ça surgit par à un léger dérèglement des sens. Comme Zadig avec ses multiples personnalités associées à diverses formes cinématographiques ou Alice, définitivement titillée par les drogues douces. Niquer les processus.

Comme ses personnages, Woody dérègle les représentations. Ne pas se fier aux apparences. Même si la mise en boite semble répétitive avec ses éternelles musiques jazz, ses génériques identiques, chaque film explore les genres. On attend une comédie ? C'est drôle mais le mélo perturbe la narration ( la Rose pourpre du Caire). On veut du Bergman ? La comédie brouille l'affaire (Hannah et ses sours). Du polar ? On vire à l'absurde (Escroc mais pas trop).

Chaque film échappe aux classifications comme les personnages souhaitent le passage en force. Au final, rassuré par le générique - pantoufle, le spectateur bascule dans le sûr de rien. Jusqu'à la ville (Londres ou Manhattan), dont on pensait détenir les clés. Des scènes fondamentalement instables.

Ces représentations bousillées de l'intérieur conduisent au désenchantement. Où sont les happy end ? Peu de poignées pour croire au Père Noël. Ainsi, Cécilia quitte l'écran et redescend dans la salle pour reprendre son rôle de spectatrice tragique et heureuse le temps d'une projection.

Dernier plan sublime sur son visage, cadré face (Gordon Willis à l'image), en larme, éclairé par les reflets de l'écran.

Par bonheur, le cinéma, ultime refuge fragile.

 

 

 

DS

Filmographie de Woody Allen (lien Imdb)