Petite cuisine au grand coeur

La jeune fille de l'eau (2006) de M. Night Shyamalan


Pas facile d'être le chouchou d'Hollywood. Demandez à Soderbergh, passé de petit prodige (Sexe, mensonges et vidéo) à has-been en deux films. La gagne revint finalement au petit Steven quand celui-ci se décida à faire des films de genre (L'anglais, Erin Brockovitch ou autres Ocean's eleven). Et là, bingo, oscars, critiques dithyrambiques, succès au box-office... Le voilà qui se fait même un petit Ocean's thirteen.
Shyamalan, c'est un petit peu ça mais en plus gros : son Sixième sens cartonne grave, remet en selle un Bruce Willis qui a beau se viander l'espace de quelques films mais qui a décidément un sacré flair pour se refaire à chaque fois. Et Sixième sens, c'est aussi le retour des films d'horreur dans les studios (293 millions de dollars rien qu'au USA, plus du double dans le monde, ça fait turbiner les mecs en costard quand même) et un twist final qui nous a tous mis sur le cul.
Et notre petit sosie de Dorhasoo de devenir chouchou des studios. Quelques chef-doeuvre plus tard (Incassable !), alors que Le village ne marche pas aussi bien que prévu, Shyamalan se fâche avec Disney, fait un bouquin sur ses problèmes, déprime, et revient avec une histoire de sirène jamais à poil (dommage).

M. Night Syamalan's

Ils ne sont pas nombreux, les réalisateurs qui mettent leurs noms dans les titres de leurs films. Il y avait Hitchcock ("Les oiseaux" s'appelle "Alfred Hitchcock's the birds" en V.O.), il y a Carpenter (allez, juste pour le plaisir : "John Carpenter's in the mouth of madness" : ça pète, non ?) et Shyamalan. J'en oublie évidemment mais il n'y en n'a pas des masses qui ont leur nom avant le titre. Plus que l'oeuvre d'un auteur, c'est l'aveu des studios que le nom du réal pourrait faire vendre plus que le film lui-même. Le réalisateur est comme un personnage à part entière qu'on va rencontrer pour savoir comment il va. C'est ainsi que Carpenter prétend souvent refaire systématiquement le même film depuis ses débuts. Seuls les sujets changent.

Dans le cas de "La jeune fille de l'eau", la filiation avec les quatre précédents films de Shy (on va l'appeler comme ça, c'est plus gentil que "chien malade", ok) est évidente. On retrouve le personnage principal avec son beau gros trauma : un homme profondément triste qui ne comprend pas la perte de sa femme. Parceque les héros Shyamalanesques ne sont pas tristes à cause de la perte de leur femme. Ils le sont parcequ'ils ne comprennent pas la raison de l'absence de l'être aimé. Voyez Bruce Willis dans "Sixième sens" (ça tombe bien, il est juste là, à droite) : il voit la distance, il voit qu'il a perdu sa femme, sans en comprendre la cause. Pour le cureton Mel Gibson, dans "Signes", c'est tout pareil, il n'arrive pas à s'expliquer l'injustice de la mort de sa femme et ne sera apaisé que lorsqu'il essaiera de comprendre ce drame.

Lorsqu'il pourra donner un sens aux dernières paroles de sa femme. Y trouver des signes.
"Incassable" montre aussi un couple qui meurt sans autre raison que la tristesse d'un homme ne trouvant jamais sa place. Encore un cas de perte incomprise de l'être aimé. Dans tous les cas, le plus remarquable est le canevas délirant que Shy monte autour des traumatismes de ses héros afin de les expliquer : si tu n'arrive plus à parler à ta femme, c'est que tu es un fantôme qui s'ignore ; si tu n'arrive plus à aimer ta femme, c'est que tu es peut-être un super-héros ; si tu n'arrives pas à faire le deuil de ta femme, peut-être qu'une invasion extraterrestre t'y aidera ; si tu n'arrives pas à te résoudre à la perte injuste de tes proches, peut-être que tu pourrais éviter cela en créant un autre monde, sans le crime ("Le village"). Et dans le cas présent, si ta vie s'est arrêtée à la mort de ta femme, peut-être qu'une sirène sortira de ta piscine pour te donner une seconde chance. Les films de Shyamalan ne sont que circonvolutions mythiques pour résoudre un traumatisme.

Parcequ'ici, il est question de Cleveland, gardien d'immeuble sympa mais triste qui découvre que la piscine est habitée par une sirène qu'il lui faut sauver des griffes de loups tout verts. La sirène, c'est Story (si c'est pas magnifique comme nom). Cleveland, on le découvrira, était médecin et a perdu sa femme et sa fille. Il est devenu gardien d'immeuble. Il soignait les gens, dorénavant, il débouchera leurs chiottes. Corollaire de l'incompréhension liée à la perte de l'être aimé, la solitude des héros de Shy fait qu'ils sont paumés et ils cherchent tous leur place. Les personnages joués par Willis, Gibson, William Hurt et Paul Giamatti ont en commun de ne pas savoir à quel monde ils appartiennent : les morts ou les vivants, les humains ou les super-héros, les croyants ou les athés, la vraie vie ou un simulacre de village idéal. Sauf que dans "La jeune fille de l'eau", c'est le bouquet. Cleveland synthétise les déchirements des quatre personnages shyamalanesques précédents. Et une étape supplémentaire de leur problématique puisqu'ici il s'inflige lui-même une sorte de rétrogradation. Sa culpabilité (s'il avait été là, il aurait pu sauver sa famille) le pousse à passer de docteur à gardien, de croyant à athé, de vivant à ayant vécu. Le choix d'employer Paul Giamatti, pas vraiment un beau gosse s'explique alors : on suppose que Cleveland avait une autre allure avant le drame. un autre physique. Il a changé. Et il béguaie. Comme si les mots que son emploi l'oblige à utiliser ont du mal à sortir de son corps. C'est comme si on lui mettait les paroles dans la bouche. Le bégaiement, c'est comme des tas de mots qui se disputent pour sortir dans le désordre. Des engrenages qui manquent d'huile alors qu'ils pourraient tourner tellement vite. Des mots qui eux aussi cherchent leur places, finalement.

Photo : Sixième sens de M. Night Shyamalan

La bête de l'évier

Evidemment, au contact de Story, les mots coulent tranquillement. Parcequ'elle apporte le liquide qui dégrippe. Comme dans la pub avec le scaphandre, plus de rouille dans les propos de Cleveland quand il est avec la petite.
Story est une sirène qui doit être sauvée. C'est comme ça. C'est dit dès le début. "La jeune fille de l'eau" marque ainsi une différence énorme avec les précédents films de Shy qui démarraient dans le monde réel pour nous amener petit à petit au plein coeur de mythes populaires. Ici, dès le générique, Shy nous met au jus avec un dessin animé qui explique le conte. Sous ses allures de gentil conte pour gamins, "La jeune fille de l'eau" est donc le plus gonflé, le plus abrupt des derniers Shyamalan. Il faut y croire. Parceque jusque là Shy nous tenait la main, nous amenait en douceur vers les mythes. Les super-héros ? On commençait avec l'histoire d'un simple gardien de stade incassable mais exagérément triste. Une invasion extraterrestre ? Tout doux... On va déjà essayer de comprendre si ses gigantesques signes dans les champs ne seraient pas des blagues de boutonneux.

Alors en route pour un conte. Comme ça au moins, on est sûrs que le twist final ne sera pas "en fait ils vivaient tous un conte et ne le savaient pas". Générique. Première scène. Cleveland se bat contre une bête sous un évier chez des madones hispanos. Tout le monde est horrifié (il commente ses actions). Un vrai monstre que l'homme à tout faire essaie de buter. Sauf que la bête en question est un rat. Si elle existe (on en douterait presque). Derrière lui, tout le monde flippe : c'est comme si un dragon était caché sous l'évier. Cleveland en vient finalement à bout et est acclamé comme un chevalier. Et le ton est donné : tous ces gens ont besoin de croire. Croire qu'ils vivent une aventure. Quand Story déboule, Cleveland ne met pas bien longtemps à croire à ses histoires de monstres et de sirènes. Et il se met en quête de la solution en suivant les conseils de la voisine japonaise pas surprise de débiter ses conneries à un gardien d'immeuble décidément crédule. La seule condition pour la faire parler : imiter un enfant. Il faut que Cleveland singe un gosse pour que la vieille raconte toute l'histoire. Et tout le monde y croit. Dans l'histoire de Story, pour la sauver, il faut recruter une sorte de guilde : gardiens, guêtteurs, guérisseur, toute une clique de personnages déterminés à préserver la sirène des méchants loups verts. Et cette guilde doit être composée des habitants de l'immeuble.

Commence alors un vrai casting. Cleveland arpente les apparts pour trouver d'abord un romancier. Parceque La vieille japonaise le lui a dit. Et que Story a confirmé. Le gardien d'immeuble se met à chercher un pensionnaire qui ressemble à un écrivain. Le black cruciverbiste ? La vieille dame du premier ? Ce sera Shyamalan-acteur. Et le critique de cinéma qui vient d'emménager donnera la solution à Cleveland en interprétant le conte. Il lui fournira le casting complet du film. Parcequ'ici le film se fait en direct : on cherche des rôles. On repense aux déboires de Truffaut dans "La nuit américaine", obligé de faire avec des impondérables en plein tournage. Shy lui-même, au centre du dispositif renforce l'idée de déconstruction du film. Et la présence du critique de cinéma, blasé, aigri et incapable de croire nous fait prendre conscience que (comme à Palma), ça cause cinéma.

Le jour fatidique, alors que tout est prêt pour sauver Story, quelque chose ne marche pas : le casting du critique était bidon, les rôles ont mal été distribués. Et la plume cynique va crever, trop sûr de sa connaissance du cinéma ("je ne peux pas mourir, je suis un personnage sympathique") et incapable d'imaginer pouvoir être surpris au cinéma.
Le seul rôle adéquat était celui de Shyamalan. Il est ici écrivain et Story lui livre que le bouquin qu'il n'arrive pas à terminer va devenir un ouvrage d'une grande importance politique. Ca s'appelle "Petite cuisine" et ça va changer le monde. Elle lui annonce aussi sa mort prochaine. Martin Luther-King, quoi. "Petite cuisine", c'est la définition que pourrait donner Shy de son cinéma. Pas beaucoup d'effets spéciaux pour des films de genre devenus des classiques. Pas de décors titanesques, toujours des espaces clos. Du boulot d'artisan qui fait sauter le box-office. Il le confessera d'ailleurs texto à Story dans une salle de bain : "mon oeuvre est imparfaite mais elle est sincère".

Photo : La nuit américaine de François Truffaut

Utopie

Pour sauver Story, il faut que chaque pensionnaire joue un rôle abracadabrant. Personne ne doit être oublié. Les glandeurs fumeurs de joints, les mamas mexicaines, le cruciverbiste black, la vieille japonaise, le vieux gars cloitré chez lui devant CNN, le simplet qui ne se muscle que le bras droit : tous devront suivre les consignes d'un petit black qui lit l'avenir sur des boîtes de céréales. Et, alors qu'à la télé Bush envahit l'Irak, l'histoire de Story (!) crée une véritable harmonie cosmopolite. Alors ça cause politique ?
Et comment ! N'oublions pas que Story est venue uniquement pour dire à Shy qu'il est important. Que son message de paix changera le monde. Une sirène chassée par des loups (mais défendue par des singes) qui vient unir les ethnies. Et si c'était ça, le twist de "La jeune fille de l'eau" ? Nous dire que finalement, tout cela n'est pas un conte mais que ça parle de nous ? Cloitrés, renfermés, mais capables de nous unir du moment qu'on croit. Une foi qui structure, qui harmonise.
Ultime coup de génie : Cleveland se croyait le gardien mais il est le guérisseur. Lui qui s'est infligé une vie de gardien d'immeuble après avoir été médecin se pensait naturellement défenseur de Story. Celle-ci lui permet de recouvrer ses pouvoirs, redevenir celui qu'il a été avant son drame familial. Elle est blessé. Il la guérit. Et il trouve la force, en sauvant la sirène, de parler à sa femme défunte et d'exorciser sa culpabilité. En la guérissant, il se guérit.

 

 

 

RN

Filmographie de M. Night Shyamalan (lien Imdb)