Ni fées
, ni affaires
Le fille coupée en deux
(2007) de Claude Chabrol


Certaines choses changent peu chez Chacha : province, bourgeoisie, noirceur, acteurs, roman noir, la pince sans rire. Le genre à traverser la Somme en XM avec du sang sur les sièges en cuir. Pourtant, quelque chose dérape chez Chacha. Le cut, la rupture de ton, l'empêchement du tournage en rond. Les plans butent, découpent, déséquilibrent façon vieux routiers à la main verte. Quelque chose dérape, probablement une folie ravageuse car planquée dans la mise en scène. Genre, j'y touche pas. Genre, j'ai fait mes classes à l'école des Hautes Etudes Cinématographiques, promo Jean Renoir. Inclus la jubilation du poil à gratter, végétal hautement recommandé contre les énormités politiques et religieuses du moment. Bunuel, Ferreri. priez pour nous.

Sado sad, sado drôle

Une étrange pathologie traverse la fluidité du film. L'impression d'un moteur sur 3 pattes. Des contraintes percutent sans cesse. Ici un truc, là un connard, dessous une plaque en métal, là-haut un miroir, ça n'arrête pas d'interrompre, ça tombe bien pour une fille justement coupée en deux . La perte d'équilibre travaille le film comme les personnages ultra codifiés par leur rôle social : la jeune fille trop fraîche qui n'en veut, le bourge taré en héritage, le séducteur intello hédoniste au vernis post 68, autant de caricatures fermées à double tours. Tous filent vers un destin évident (jalousie du d'jeune dégénéré contre le marquis de la lettre pour la poulette en amour vers le plus âgé).

Chacha s'amuse sado. Les personnages se soumettent d'avantage aux perturbations de la mise en scène, moins au scénario résumé par le titre du film. La caméra, pas toujours copine, égraine les emmerdes discretos. Les loulous sentent le danger mais sans piger. Comme les spectateurs guère plus avancés. C'est qu'on s'inquiète. C'est qu'on sent. C'est Chacha qui nous balade sur du surplace haché comme le steak. On a le temps. Petits plaisirs balzaciens du descriptif. Joie du décor. Bonheur des personnages dans leur jus. Bienvenue au Savours club. L'absence de suspens permet les errements de l'âme spectatrice, les grands tourments dans les petites choses confortables. Même nuance avec le refus de l'identification. Une familiarité bienséante, empoisonnée. La courtoisie masque de l'ultra violence, la bête n'est pas loin, sous les conventions. alors quoi. un whisky ? Une claque dans la gueule?

Ludivine saignée

Gabrielle Deneige veut la lumière. Gabrielle Deneige doit disparaître. Gabrielle Deneige fond au soleil. La miss météo n'en peut plus, à cheval entre le fond vert du studio télé (trucage pour incruster la carte) et le regard des mecs excités. Son purgatoire est populaire, transparent, avec cimetière des éléphants au bout du chemin. Difficile de trouver sa place, surtout quand son image persiste dans les rétines, jamais vraiment là. Objet de tous les désirs, pas cuite, sans scénario sauf une love affaire impossible, montrée à tous, entre plusieurs scènes, elle fait écran plat.

Cette absence paradoxale trouve son épilogue dans le titre du film : monter sur scène pour couper la jeune fille en deux. Un spectacle de prestidigitation devant des spectateurs réels. Une représentation à la trame précise, ultra codifiée. Gabriel Deneige fardée, masquée, pailletée, enfin disponible à elle-même par la magie du spectacle. Elle pleure de vraies larmes en croco sous vos applaudissements. Enfin son regard bascule côté coulisse, là où se tient précisément la caméra de Chacha. Elle existe. Nous sommes là.

C'est un peu l'histoire de Sondra Pransky dans Scoop. L'apprentie journaliste bataille à sa manière pour exister, entrer dans l'histoire, quitte à trouver le soutien des morts. Splendini, magicien cheap, maladroit et génial, use de bons mots pour sauver les meubles, un peu. Il s'agit pour lui, et ça marche pas très bien, de créer une représentation. C'est à dire un truc too much pour ici, se prendre les pieds dans les tapis entre les niveaux de réalités. Tentative de contrôle chaotique avec la scène. On pense aussi au Fanny et Alexandre de Bergman, lorsque le gamin fait fonctionner sa lanterne magique pendant qu'en bas, les adultes se mettent sur la gueule. Besoin des cirques, foires, théâtres et mise à distance de l'épouvantable. Rejouer les scènes. Exister. Un peu.

"Faut revenir sur terre" balance la triste mère du dandy barré. Morte depuis toujours, tout est comédie semble t'elle dire. Le retour au réel se cristallise par la scène, des partenaires, éventuellement un public. Se gourer d'estrade signifie tomber dans la merde. Tragique expérience provoquée par le dandy. Quête éperdue pour Gabriel Deneige. Nécessité pour Sondra Pransky.

Nés dans les années 30, Chacha et Woody sont un brin remontés, un tantinet contestataires, probablement réactionnaires - pas toujours un défaut quand c'est drôle et bien senti - Quelque chose ne va pas. Rien de grave. Mais quelque chose se joue dans la multiplication des scènes. Les jeux entre le social, les vies amoureuses, le spectacle, la mémoire voir même l'au-delà s'ajustent péniblement. Les personnages se cassent la gueule, se débattent pour sortir d'un entre deux particulièrement riche en ressources dramatiques ou moins comiques. Pas de ligne droite mais des ruptures. Surtout, pas beaucoup de vérités. Peu de certitudes. Le monde est un entrelacs de représentations. Dans ce bazar, trouver son sujet (rôle), écrire une partition, jouer ensemble relève d'une expérience peu évidente. Une histoire vieille comme Intel Pentium avec ses multiplications des personnages et terrains de jeux. Qui suis je  ? Où sommes nous ?

Photo : Scoop de Woody Allen

Predator

Quand la représentation déconne, quand les moments sans scène se prolongent, les "prédateurs" courent les brebis et les entraient sur leur terrain de jeux. Faut dire, l'expression "prédateur" est un peu le hit de l'été 2007 avec son cortège d'absurdités : rétrécir l'homme à sa part animale. Chacha, en phase avec le monde, suit le mouvement, mais par bonheur, n'éjecte pas le monstre dans les sphères de l'inhumanité. La cruauté est partout, chez le spectateur compris (pourquoi aimons-nous les femmes coupées en deux ?). Et ça grattouille. Et c'est pas drôle. La bête n'est pas morte. Surtout chez les personnages maniant la langue avec aisance. Journaliste, écrivain, dandy.

Car chez Chabrol, les mots masquent les pulsions. Même au bordel, on s'assoit, on prend un verre, on cause classe affaire. Une envie de niquer ? Le monsieur en costard disparaît d'un coup, laissant les mots aux autres. La pulsion n'attend pas. Les "prédateurs" bavardent cosy, au restaurant, à la signature d'un livre ou encore sur un trottoir, mais le passage à l'acte guette. C'est même le ressort du film. Son suspens diffus.

Chacha, c'est un peu Goya première période. Lorsque le peintre travaillait ses cartons (commande), sans jamais tomber dans la caricature, mais travaillait le trait simplifié, proche de la matière trop rigide pour être honnête. De quoi donner, à ses figures champêtres, quelques fissures qui ouvraient tout droit les portes de l'animalité, l'inhumain, l'absurdité et l'absence de sens ravageuse. On rit. On dégoûte. Ca se voit à peine. Inquiet quand même.

Ici, une entrave dans le plan, une brèche, une faille, pourtant tout glisse, tout rompt, tout est là mais tout est mis à distance. Entre les mots, entre les plans, entre les séquences, entre les scènes. plane un continent soupçonné. Un lieu par delà les mots, le langage. L'horreur du monde.

Photo : Le pantin de Goya (1792)

 

 

 

DS

Filmographie de Claude Chabrol (lien Imdb)