Les lois de l'attraction
Kingdom of Heaven
(2005) de Ridley Scott


Les lecteurs de Palma commencent à le savoir : le monde du cinéma, c'est bizarre.
Prenez Ridley Scott : le mec a beau avoir fait Alien et Blade Runner, deux chef d'oeuvres indépassables du ciné de genre, on a l'impression qu'il ne sera jamais l'égal d'un Spielberg ou même d'un Fincher. La faute à une carrière en dents de scie, entamée, tout de suite après Les duellistes, son premier film, sur les chapeaux de roue grace à Ripley et Deckard. Il a fallu une brouette de films anglais à Hitchcock pour devenir un maître du ciné, Ridley Scott passe par la case Kubrick en deux films.
Puis vint le temps des premières désillusions : on pensait avoir l'un des plus grands réals du monde, mais Legend et Black Rain sont définitivement lourdauds.

Comme le chat, Ridley a plusieurs vies

Thelma et sa copine Louise redressent la barre mais tout de suite après, patatras, voilà Christophe Collomb, un film qui pèse dix tonnes, avec sa musique pourrave (Vangelis). Le fan biberoné à Starfix et Mad Movies, gêné de voir l'une de ses idoles sombrer, en vient à se poser la question qui tue : Et si Ridley Scott était devenu un Yes-man, c'est à dire un artisan styliste servile à la solde des grosses commandes de son studio ? Et si Alien et Blade Runner étaient des miracles dans la carrière d'un tâcheron ?

Et puis, en revoyant Ripley en culotte et Harrison Ford sous la pluie, on se dit que non, c'est pas possible, Ridley va revenir. Ou bien peut-être qu'on n'a rien compris à tous ces films mesestimés.  Oui mais Lame de fond puis G.I. Jane.
Le geek, atterré, n'a plus d'autre choix que se poser la seconde question qui tue : Et si Ridley Scott était mort ? Et si l'auteur s'était mué en pâle copie de son frère Tony, bien cracra à l'époque ? C'est entendu, personne ne peut se relever indemne d'un tel enchaînement de nanars, surtout quand on a tutoyé les cieux le temps de deux monuments. Ou alors il faut vraiment un miracle, mais vu les films de Ridley à l'époque, c'est peine perdue.

Surtout qu'on assiste à un phénomène unique : pendant que RIdley Scott sombre, son frère Tony commence à devenir un vrai putain de réalisateur. Man on fire arrivera plus tard mais le petit frérot commence non seulement à ne plus se commettre dans des nanars de droite (après Top Gun et son remake motorisé Jours de Tonnerre, il cotoie ainsi Tarantino pour les besoins de True Romance et USS ALabama) mais il réalise un bon film, Ennemi d'état, remake post-Mission impossible très parano de Conversation secrète avec Will Smith dans le rôle auparavant tenu par Gene Hackman (oui, bon, c'est encore Tony Scott, quoi). Spy Games, avec Pitt et Redford, confirmera ensuite les nouvelles et bonnes dispositions de la carrière de celui qu'on appelait encore L'autre Scott.

L'un coule, l'autre s'éveille. Mieux qu'une pub pour de la flotte, les sinusoïdes des carrières des frères Scott se croisent. C'est comme si Spielberg faisait des nanars et Arcady des chefs d'oeuvre.

Surprise : c'est au moment où on le croyait perdu que Ridley montre qu'il est le frère aîné, en ressortant du cimetière un genre mort de chez mort : le peplum. Et, accessoirement, en faisant enfin un bon film. Gladiator cartonne grave, remettant la juppette masculine à la mode, imposant une nouvelle star, Russel Crowe et replace Ridley sur la A-list des studios. La résurrection est même couronnée par les oscars du meilleur film et du meilleur acteur, dis donc.  Le geek, heureux pour l'idole de son enfance, fait un peu la gueule parceque bon, quand on a fait Alien et Blade Runner, être reconnu pour Gladiator, c'est un peu étrange. Mais tant mieux pour le miraculé. Et malgré sa tendance à peser trois tonnes et à forcer le trait sur la stylisation, Gladiator reste un super film, gonflé et âpre

Photo : Ennemi d'Etat de Tony Scott

Comme le chat, Ridley à un caractère de merde et est très rancunier

Eh ben voilà, Scott est redevenu le grand réal qu'il était. Le succès de Gladiator a même fait de lui un type plus respecté qu'après ses deux coups d'éclat originels. Alors on se dit que ça y est, il est de retour avec sa maestria retrouvée. Pendant ce temps, comme pour bien faire chier le geek, Ridley accepte de réaliser la suite du Silence des agneaux.

Bon, on pensait avoir retrouvé un auteur en pleine possession de ses énormes moyens mais après tout, accepter une séquelle, c'est une marque de modestie. Surtout que le film original, de Johnathan Demme, était un sacré bout de pelloche, comparable, de par sa carrière, à Gladiator (succès public, succès critique, oscars à la pelle et une aptitude à (re)lancer un genre, ici le film de serial killer).

L'excitation fera vite place, une fois le film vu, à de la gêne, tant le fan des débuts, celui qui a mis au dessus de son lit un poster de Rutger Hauer en réplicant, aura un peu de mal à comprendre la tendance scottienne à basculer dans le gros Z à mesure qu'Anthony Hopkins lève le sourcil. Parcequ'Hannibal est un drôle de film, un truc insaisissable, difficile à définir à chaque visionnage. Nanar ? Chef d'oeuvre de mauvais goût ? Hommage aux séries B rital ? Continuation de l'oeuvre de Demme ? Tout ce qu'on peut dire, c'est que c'est trash et que ça ne va pas là où on l'attend.

Message de Ridley Scott à tous les spectateurs de la terre, principalement ceux qui voudraient comprendre quelque chose à sa carrière : allez vous faire foutre. Au moins, pour les fans de la première heure, les choses commencent à être claires : Scott veut qu'on le suive du coin de l'oeil. Surtout ne rien attendre de ce drôle de zozo. Comme s'il faisait des films immédatement décevants et faits pour être revus plutôt que vus. Ce sera d'ailleurs le cas de cet Hannibal très Z à la première vision, prenant de l'étrangeté et donc de la valeur à chaque revoyure.
Alors on compte les points sans faire de bruit. Un film de guerre (La chute du faucon noir) et une comédie plus tard (Les associés), v'là que Ridley décide de faire un film sur les croisades.

Photo : Hannibal de Ridley Scott

Comme le chat, Ridley n'en fait vraiment qu'à sa tête

Un film sur les croisades ? T'es sûr, Ridley ?
Non, parceque dit comme ça, ça donne vraiment pas envie, hein. Surtout quand on se souvient de ce projet, finalement avorté, de fresque sur le sujet, réalisée par Verhoeven et interprété par Arnold Schwarzie. Un film longtemps annoncé, qui a fait baver les lèvres de pas mal de geeks, pour finalement crever dans le tiroir d'un ponte de studio. Il y avait même une affiche de la chose montrée une année à Cannes. Ca s'annonçait, des dires de la dream team de Total Recall, violent et sans concessions. Imaginez Arnold dans des batailles épiques et gores, comme le prologue du Dracula de Coppola. Ca s'annonçait, à voir l'affiche, comme une putain de tuerie.

Pas la peine de chercher dans Imdb, le projet est vraiment tombé à l'eau et même si le réalisateur et l'acteur réactivent quelquefois le mythe en sussurrant qu'ils aimeraient bien, finalement, relancer prochainement l'affaire, on a à peu près autant de chances de voir le film que de passer des vacances agréables avec Xavier Bertrand.

Evidemment, Ridley n'est pas trop gêné par l'idée de reprendre ce qui est devenu un fantasme de fan du genre. De son côté, après avoir décroché ses posters de Blade Runner durant les déconvenues scottiennes des nineties, le geek ne peut s'empêcher de flipper un grand coup : et si le réalisateur si inconstant de Gladiator allait massacrer le sujet le plus bandant du siècle ? En même temps, on s'était dit de ne plus rien attendre de Scott.
Alors faisons mine d'être indifférent à la lecture de ce pitch : Balian, un jeune forgeron français, est catapulté dans les croisades, en pleine guerre de religions opposant les musulmans de Saladin aux chrétiens. Devenu chevalier, le petit gars va, de fil en aiguille, et de bataille en baston, devenir le dernier mec tentant de contenir le siège de Jerusalem tenu par l'immense armée arabe.

Photo : Crusade de Paul Verhoeven (affiche de préproduction)

Comme le chat, Ridley retombe toujours sur ses pattes même si tu le balances du quatrième

Allez savoir pourquoi, mais, pour illustrer les combats de tous ces gugusses en armure pour contrôler Jérusalem, Scott a choisi de faire un film classique. Fini le clippesque et vive le plan large. L'histoire se met au diapason, avec son héros iconique en diable, en forme de petit forgeron incapable de se battre, et comme Tony Montana, en route pour la gloire à petit pas.

Casting pépère (Orlandon Bloom dans le rôle de Balian, Liam Neeson dans son rôle habituel de père-mentor, Jeremy Irons dans le rôle du type bien, Brendan Gleeson dans le rôle du salaud) mais solide, on se dit que tout celà va ronfler comme Depardieu en Christophe Collomb et qu'on va se taper une resucée de Gladiator sans les juppetes mais avec les armures.

Grossière erreur : Scott, tout content, on l'imagine, de se jouer du spectateur, réalise l'anti-Gladiator. Un blockbuster intimiste puisque les scènes d'action (qui déchirent, au passage), indispensable puisqu'on cause de batailles armées, importent moins que les dialogues. Celle là, on nous la fait souvent en déclaration d'intention pour justifier l'ennui d'un film ou se la péter intello : point de tout ça ici. Disons juste, pour planter le décor, que Scott se permettra, par exemple, de passer, l'espace d'une scène, des préparatifs de la bataille au champ de cadavre laissé par celle-ci. Traiter la bataille en ellipse permet à Scott d'éviter de faire un sous-Bravehart et de se recentrer sur le propos : La guerre rend fou, surtout lorsqu'il s'agit de Jerusalem.

La ville sainte, centre névralgique du monde, semble jouer le rôle d'un gros aimant faisant péter les cerveaux de tous ceux qui la convoitent. L'occasion, pour Scott, de créer un zozo unique en la personne de Saladin.
Le chef des sarrazins est le vrai héros du film, un guerrier intelligent et charismatique qui aura le dernier mot, tout conscient qu'il est de la folie les poussant, lui et ses ennemis, à s'affronter vainement pour Jérusalem. Voir ainsi, dans un blockbuster sorti en 2005, un guerrier arabe en remontrer aux WASP n'est pas la moindre des satisfactions du film, infiniment plus intelligent qu'il en a l'air.

Comme Balian, Scott, engoncé dans sa lourde armure (le poids étant le principal défaut reproché aux films de Scott, faisant de lui un Oliver Stone de l'action), semble enfin réaliser le kif de la pesanteur et assumer ses tendances surpondérales. Dans Kingdom of heaven, tout semble ici lourd à porter, à commencer par la foi des personnages. Balian finira d'ailleurs en chemisette, comme pour se libérer de ses si lourds atours.

A la vision du film, on constate que Ridley Scott est donc pleinement conscient de son problème avec le pèse personne. La bonne nouvelle, c'est qu'il ne compte pas se soigner.
Déjà, à l'époque, il regardait la jeune Ripley se désaper pour échapper à l'Alien du Nostromo avec un regard amusé. Finir le film en sous-vêtements devenait la condition du salut de l'héroïne. C'était le début d'une belle carrière placée sous le signe des pesanteurs.

Photo : Alien, le huitième passager de Ridley Scott

 

 

 

RN

Filmographie de Ridley Scott (lien Imdb)