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Walkyrie contre uchronie Des films montrant des tentatives d'attentats contre Hitler et ses sous-fifres, c'est plutôt rare. Alors quand deux pelloches traitant du même sujet sortent la même année, on dit youpi et on met la lumière pour voir de près. A droite (rien à voir a La liberté tarantinienne prise avec la réalité historique, on appelle ça une uchronie ou "histoire contrefactuelle". Les batards n'ont pas plus existé que leur opération. Ca permet au papa de Jackie Brown de mettre ce qu'il veut au milieu d'un cadre bien connu, de Sergio Leone à la blaxploitation. Un peu à la manière de Philip K.Dick qui, dans son Maître du haut château, décide de raconter une histoire se déroulant juste après la victoire des allemands et des japonais. Utiliser un contexte existant pour y raconter sa petite histoire, c'est le principe de la fiction. Faire sa série B et réécrire la grande histoire, c'est plus rare. Sur un sujet comme la seconde guerre mondiale, c'est même casse gueule, on appellerait presque ça du révisionnisme, mais calmons-nous puisque la volonté du réalisateur n'est pas de donner sa version de la vérité mais précisément de prendre ses libertés avec l'histoire. Cette façon d'espérer un évenement heureux alors qu'on sait bien que tout est niqué d'avance faisait la beauté de Walkyrie. Plus que le classique suspense, où l'issue peut être heureuse, Singer regardait une tentative de renverser Hitler échouer lamentablement, et la raison sombrer. Tarantino fait l'inverse, il fait le pari, comme Truffaut le disait, de croire le cinéma meilleur que la vie. Jusqu'à en faire le sujet même de son film. Photo : Walkyrie de Bryan Singer Chacun fait son filmComme dans les précédentes tarantineries, Inglorious Basterds est bavard. Très bavard. Ici les personnages n'arrêtent pas de se raconter et jouent les metteurs en scène du début à la fin. Prenez Hans Landa (Christopher Waltz, prix d'interprétation à Cannes pas volé) : le vilain nazi est polyglotte et toujours partant pour inventer une histoire, qu'elle soit mise en scène cruelle pour tuer des fuyards juifs en leur faisant croire à son départ ou tout simplement pour mettre en scène sa reddition devant la probable future dé Parcequ'il maîtrise les langues, il démasque un Brad Pitt piètre bilingue (parler une seule langue : une vraie tare dans ce film). Et pour piéger Diane Kruger, une actrice allemande en fait espionne alliée, il lui joue un remake de Cendrillon et sa pantoufle de vair. Evidemment, pour parfaire son goût du récit, Landa s'est forgé une petite légende maison faisant de lui un mec redouté de tous, "Le chasseur de juifs". Du côté des gentils, les bâtards mettent aussi le paquet sur la com, jusqu'à toujours laisser un nazi vivant et le marquer sur le front pour assurer leur pub. Chacun fait ainsi son histoire dans son coin. Film contre film. Inglorious Basterds prend même quelquefois des allures d'Imdb ambulant puisqu'on y croise une actrice espionne, une patronne de cinéma résistante, un héros nazi, Zoller, devenu star de blockbuster propagandiste, un soldat choisi par Churchill pour son passé de critique de cinéma... et Eli Roth, réalisateur à la ville, dans la peau de l'un des batards. Tout le monde se met en scène, tout le monde a un film en tête. Propagande pour les uns (Goebbels), film catastrophe (Shoshana et son copain black qui fomentent l'attentat dans leur coin), film de guerre (Zoller, vrai cinéphile déçu par la piètre qualité du film illustrant ses exploits), mélo romantique (encore Zoller, vraiment amoureux de Shoshana et qui se verrait bien dans un remake de Roméo et Juliette), film de sabotage façon Les douze salopards (les batards, entre le comic book et les Canons de Navarone). Et quand les nazis s'amusent, dans leur taverne, c'est encore pour jouer des rôles, ici des personnages célèbres à deviner. Clou du spectacle : même la pellicule de cinéma devient une arme de guerre pour ses qualités chimiques ! Tout se passe comme si, pour échapper à l'Histoire, les personnages s'inventaient leur histoire. Comme si dans cette période où la raison s'est barrée au profit de quelques fous ayant inventé l'enfer parcequ'ils voulaient faire leur paradis, chacun se réfugiait dans sa propre fiction. Tant de réflexion sur la fiction et le ciné, tant de cinéphilie (le film convoque plein de maîtres, de Lubitsch à Sergio Leone, mais ça vous l'avez déjà lu ailleurs) pourrait donner un pensum, un truc brillant et lourd mais Tarantino, décidé à jouer les rois Midas et conformément à son habitude, fait péter les limites des genres qu'il visite. Pour faire simple et euphémiser, non seulement c'est pas con, mais en plus ça déchire. Qualifier Inglorious Basterds de film de la maturité ne viendrait à l'esprit de personne, comme si l'idée même de maturité était contraire à l'image de Tarantino. Ca semble pourtant bien être le cas. Parceque si la présente livrée de l'enfant terrible est fun, riche et intelligente, restait à se départir d'un sujet bien casse-gueule sur les bords. Photo : Cendrillon - gravure de Gustave Doré (1867) Le cinéma au secours de l'histoireRigoler des nazis, c'est bien gentil, mais bon, il y a quand même le poids de l'histoire. Les ghettos, les camps, les morts. Miracle : pendant que les batards trucident, l'histoire travaille en sous-sol, dans la tête des spectateurs. C'est drôle mais Inglorious basterds est le premier Tarantino qu'on sent sérieux. Tout sauf une récréation cinéphile (ce que certains pouvaient reprocher au premier opus des Kill Bill). En s'attaquant à la seconde guerre mondiale, Tarantino a des choses sérieuses à nous dire. Des trucs sur le cinéma et (donc) l'histoire. Résonne dans un petit coin de notre tête la phrase de Godard, un jour rapportée par les cahiers du cinéma : "La shoah a eu lieu parceque les gens n'allaient pas assez au cinéma". Un truc qu'on voulait bien croire, mettant le ciné dans une position d'art total, pacificateur, éducateur, tout puissant. Un truc qu'on voulait bien comprendre sans en avoir eu la démonstration. Tarantino prend son maître au mot (la boîte de production de Quentin s'appelle Bandapart, comme le film de JLG, rappelons-le) et démontre la chose en nous filant la banane. L'ampleur du film en fait un comic book magnifique mais qui semble bien cacher son jeu. Du coup, le petit Quentin se ménage un strapontin au L'image de Shoshana projetée sur l'écran, devenue spectrale et finalement vengeresse lors de l'embrasement du cinéma renvoie ainsi directement au premier Indiana Jones, Les aventuriers de l'arche perdue, avec ses anges sortant de l'arche pour se changer en démons pétant la gueule des nazis. Mine de rien, et même si Hitler n'y passait pas, Spielberg donnait aussi dans l'uchronie, jouant déjà avec la catharsis d'un public galvanisé par sa connaissance de la réalité historique. Un peu plus tard, et dans un élan similaire, Steven fit d'ailleurs couler l'eau des douches du camp de la liste de Schindler, comme en écho aux propos de Truffaut et Godard. Quentin nous venge, se permettant même de faire des responsables nazis les premières et seules victimes d'un crematorium (le cinéma) avant même de leur laisser le temps de mettre leurs innomables desseins à exécution. Dans un mouvement rarissime, les spectateurs et les nazis, séparés par l'écran mais pourtant dans le même lieu se voient passagers d'un SAS de décompression de l'histoire. Pendant que certains s'échignent à faire rentrer la troisième dimension au ciné en imposant des grosses lunettes et desmaux de tête, Tarantino brise les barrières en nous impliquant émotionnellement et intellectuellement. Et donne enfin raison à Godard. Photo : Les aventuriers de l'arche perdue de Steven Spielberg
RN |