Le témoin
Indiana jones et le royaume du crâne de cristal (2008) de Steven Spielberg


C'est devenu une marque de fabrique des films mettant en scène Indiana Jones : un fondu enchaîné liant le logo de la Paramount au plan d'ouverture. La montagne du studio devient le premier décor du film, façon d'inscrire rétroactivement ces films rétro dans l'histoire du cinéma. Première surprise, en découvrant ce tant attendu quatrième opus, la majestueuse montagne laisse place à une réplique identique mais rikiki puisqu'il s'agit du terrier d'une marmotte.

Alors, Steven, à réduire les aventures de ton héros mythique à un minable terrier, tu sembles moins ambitieux qu'à l'accoutumée, comme pour remettre à sa place ce qui définissait "la grande aventure". Rappelons le slogan vendeur d'Indiana Jones et le temple maudit : "depuis Les aventuriers de l'arche perdue, l'aventure à un nom". Eh ben là tu semble nous dire qu'Indy c'est bien sympa mais ça reste le délire de gamins dans un bac à sable. Commencer comme ça quand il s'agit de donner un quatrième épisode à une trilogie culte, bonjour l'ambiance.

Il faut dire qu'on est bien loin du temple maudit et son action non stop. Rappelez-vous : l'aventure a pris un sale coup dans la tronche depuis la pantalonnade d'une dernière croisade plus portée sur la comédie de boulevard façon Jacqueline Maillan / Gérard Hernandez que sur les aventures de Tintin. Et comme il est de mauvaises habitudes dont on ne peut se déparer, Spielby nous faisait, à l'occasion d'un troisième épisode en déambulateur, le coup des énigmes Fort Boyard. On trouve l'énoncé une énigme sur le lieu de sa résolution. Une salle, une énigme. Ici c'est pareil. Hum, pas super, comme s'il fallait ménager la cervelle embrumée d'un spectateur aussi proche de la retraite que ses héros.

Je fais ce que je veux avec mon mythe

Après cette troisième et dernière croisade pépère, qu'attendre d'un nouvel Indy avec un Harrison Ford encore plus vieux ?
Ben pas grand chose, mon général. Il vaut même mieux ne rien en attendre, parceque Spielberg a autre chose à foutre que contenter le fan. Il bâtit, au fil de ses films, une chronologie de l'Amérique aussi belle qu'anxiogène. Le fan d'Indy a grandi. Harrison Ford a vieilli. Et Spielberg a mûri. Le coup de la marmotte du premier plan n'est pas seulement une blague. C'est le manifeste d'un auteur libre de faire ce qu'il veut d'un héros qui lui appartient. N'en déplaise à nous tous, sevrés à l'arche perdue et à une poursuite en chariot jouissive et dantesque.

Années cinquante. Indy, qu'on avait laissé dans une immortalité douteuse (débat d'il y a vingt ans : alors oui mais comme le graal a franchi la dalle scellée, est-ce qu'il est encore immortel puisqu'il a bu ?), doit aider des vilains russes à trouver le cadavre d'un alien. On est dans la zone 51, la machine à fantasmes ultime, le truc où la soucoupe de Roswell aurait atterri. Chez Spielberg, la zone 51 est encore mieux que ça : le lieu où on entrepose tous les trucs top secret générateurs de fiction, de l'arche perdue à la culotte de Wonder woman. Cherchez bien, il doit même y avoir le cerveau de Nadine Morano quelque part.

Indy est là. Il a vieilli. Course poursuite entre les caisses à fantasmes. Le vieux bondit de caisse en caisse. Vive le numérique et merci au chapeau, si pratique pour cacher la tronche de cascadeurs autrement plus alertes. Plus tard il sera en plein American Graffiti. Il faut s'y faire : Indiana Jones ne nous appartient pas. D'ailleurs Indiana Jones n'existe littéralement plus : à part Marion, qui n'a visiblement pas vu les deux précédents films, tout le monde l'appelle Henry (son vrai prénom), comme son père. Le fils est devenu père avant même d'avoir un fils. Pas forcément une promotion, chez Spielberg.

Bien regarder avant que tout s'en aille

Retour sur le terrier. Depuis quelques années, Indy dormait. Il se terrait dans les sous-sols du cinéma, capitalisant son influence sur les blockbusters des années 90 puis 2000. Une vraie marmotte. Un cador du passé que des rejetons nommés Aragorn, Peter Parker ou Jack Sparrow ont poussé vers la sortie. Vers la mort. Parceque c'est aussi ça une marmotte. Un animal qui partage son espace avec les morts mais qui n'attend que ça pour sortir nous faire un doigt.

La marmotte du film, par ses deux sorties, l'une en ouverture et l'autre après une explosion atomique, scande le début du film. Ses deux apparitions marquent les limites de la traditionnelle première scène d'action des films avec Indy. Sauf qu'à sa réapparition, elle se fait rétamer. Pour laisser la place à un autre observateur, Indiana Jone lui-même, qui regarde le gros champignon. La scène est magnifique et résume le nouvel Indy : son lot sera de fixer les choses avant qu'elles s'en aillent.

Comme dans le Roma de Fellini, les choses ont ici la fâcheuse tendance à disparaître dès qu'on les regarde. Chez le maestro rital, alors que le bruit des travaux de construction d'un métro réveillait l'histoire de Rome, c'était toutes ses peintures rupestres qui à peine vues, partaient en poussière. Ici c'est le cadavre d'un explorateur qui disparaît aussitôt que les Jones le sortent pour le regarder. Un truc à la Nicéphore Niepce, mais à l'envers.

Plus tard, pour arriver au lieu de résolution de l'intrigue, il faudra ainsi pénétrer dans l'oeil d'une caverne en forme de tête. Et quand on s'en sera tiré, il faudra trouver un point assez éloigné pour être protégé mais assez proche pour voir le spectacle. Littéralement touver un point de vue. Plus que jamais, Indy 4 est donc une histoire de regard. Et il faut bien faire gaffe à ce qu'on fixe, au risque de perdre la raison : voyez John Hurt dans son rôle de fou rappelant les albums de Tintin. Le pauvre a trop regardé le crane de cristal - et assure par ailleurs au film une filiation avec le blondinet à la houppe désormais avérée, après un flirt de trois films : rappelons que Tintin est un reporter, soit quelqu'un parti pour regarder et qui se retrouve aventurier entouré de dingues.

Autre spectacle éphémère, la famille modèle faite de mannequins qu'Indy visitera au début du film sera, sitôt vue, atomisée par un essai nucléaire. De toutes façons chez Spielberg, toutes les familles modèles semblent promises à l'explosion.

Photo : Roma de Federico Fellini

Un problème de filiation ? appelez E.T., Steven transmettra

La scène du village test, avec ses mannequins, en plus d'être sublimée par un Kaminski (le directeur de la photo de tous les derniers Spielberg depuis Schindler) qui s'éclate dans ses travaux expérimentaux de surexposition, permet à Spielby de redéfinir son héros face à l'idéal américain des années cinquante. La vie normale ? Un truc sans vie où la télé débite des pubs trop gaies à une jolie famillle tellement sage qu'elle en est inanimée. Au milieu de cette norme, Indy est un freak. Un truc qui a soif et qui transpire. Qui ne marche pas droit et qui juronne. Il y a un bug dans la matrice, et il porte un chapeau.

Il n'a pas sa place dans ce monde rêvé, appelé de toute façonà être balayé. Un vieux principe qui veut que chaque idéal est fait pour se casser la gueule. Dans la centrifugeuse Spielbergienne, tout se passe en une scène et il faut quelques secondes à Indy pour comprendre que dans ce monde où les vivants sont morts, la seule solution pour avoir la vie sauve, c'est encore de se trouver un bon tombeau. Un frigo, par exemple. Joli moyen pour zapper une époque.

Du coup, le temps passe tellement vite que Jones se voit rapidement adjoindre un fils (Shia La Beouf, très bon, comme d'habitude) qui ne cesse de l'appeler grand-père. Un fils dont il ignorait évidemment l'existence et qui n'est pas pour faciliter la vie familiale déjà tourmentée de l'archéologue serpentophobe. Rappelons qu'il est lui-même le fils délaissé d'un Sean Connery obsédé par le graal et les blondes à faible poitrine mais à fort accent autrichien.

C'est une constante chez Spielberg : la famille en tant que groupe social est un échec. De Duel à une Guerre des mondes dont les rescapés survivent grâce à l'irresponsabilité d'un père indigne et banni.

Ici Spielby nous rejoue E.T. mais au lieu de combler le vide d'Eliott laissé par un père parti au Mexique, les extraterrestres ne semblent être là que pour proposer une autre représentation sociale de la famille. Un truc sans hiérarchie, sans mâle dominant ni bobonne cuisinant. Une famille où chacun est une part de l'autre et partage ses connaissances. Une truc fantasmé comme on le faisait dans les années cinquante, en réponse à ce village-test visité au début du film.

Dans les deux cas, il y a des mannequins inanimés. Les premiers, ceux du début, semblent sortir d'un grand magasin, les seconds sont transparents, extraterrestres. Des pantins que tout oppose. Figurant la toute puissance d'une Amérique trop dogmatique pour Spielberg là-bas, montrant les limites de l'homme (comprendre sera mourir) chez les aliens.

Evidemment, cette alternative au vivre ensemble, aussi naïve que le planetarium final de Mission to Mars, partira sans laisser de traces. Quand on vous dit qu'il faut se dépêcher de voir. Parcequ'après vous ne savez pas comme c'est dur de retrouver les traces de l'histoire. Parlez-en au docteur Jones, il vous dira.

Aider des E.T. pour résoudre ses problèmes familiaux, ça n'arrange pas tout mais ça peut aider. Voyez la scène finale, quand le petit Jones pose la question qui fâche : "pourquoi tu es parti", Indy a désormais toute la distance pour pouvoir enfin rire de ses problèmes. Plus que de sa légendaire irresponsabilité, il s'agit ici d'être cool pour ne pas être laminé. Après avoir longtemps regardé le monde, il se rend compte que les rôles se sont inversés et qu'il inflige à son fils une souffrance trop familière. La tirade d'après ne laisse aucun doute : "Si ton grand-père nous voyait, il rierait" : la filiation semble être une malédiction séculaire chez les Jones. Pour conjurer le truc, direction Kubrick : au "Let's fuck" final de Eyes wide shut, répond le mariage d'Indy avec Marion. Mettons les deux pieds dedans et essayons de tracer notre propre sillon.

Et comme on n'est pas dans la succursale de l'UMP, pas question de passer sagement le relais au fiston : des conneries, Indy en a encore beaucoup à faire. Même si le gamin impressione. Indy a beau regarder (encore !) avec admiration son fils bouger : le témoin rechigne à passer le témoin.
Et puis Mutt n'est pas Indiana Jones. Mix de Errol Flynn, Tarzan et Jack Sparrow (le combat à l'épée, yeah !), il est promis à des aventures au moins aussi belles que papa. Pas la peine de prendre le chapeau de ton père, garde ton blouson et écris ta propre histoire. Il te reste tellement de choses à regarder.

Photo : E.T. l'extraterrestre de Steven Spielberg

 

 

 

RN

Filmographie de Steven Spielberg (lien Imdb)