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En 1994, fallait des couilles pour dire à ses amis les plus miaou : Jim Carrey ? Ouais, c'est la grande classe ! Rappelez-vous, la salve était lourde à digérer : Ace Ventura (Tom Shadyac) + Dumb and Dumber (les Farelly) + The Mask (Chuck Russell). La triplette gagnante pour un acteur niquant tout sur son passage, même le box office. En une année, Jim Carrey déboule avec son corps à la fois régressif, agressif, incroyablement plastique, généreusement fou. Une plastique dont on avait oublié les ouvertures narratives, même au cinéma Le Royal à Saint-Etienne (France). Car après Eastwood pour les années 70, Stallone et Schwarzenegger dans les années 80, Carrey incarnait une nouvelle horreur cinématographique pour les épiceries fines. Soit la tête de gondole d'un cinéma 90's perçu comme décérébré, parfaite Comme souvent, les ados ont senti le truc avant tout le monde. A l'époque, voir le "débilos" sur grand écran signifiait se marrer vraiment. Un coup de fouet hors norme, perçu comme totalement crétin mais en balance entre le pire nanar ou pour la version subversive, une sorte de pré-Jackass fracasse. Le curseur moral et esthétique a basculé dans le bon sens avec les merveilles Farelly, aussi profondes et drôles que belles. Un étalon partagé de la comédie US. Aujourd'hui, si le zozo n'atteint plus les sommets des hits, notre perception a carrément changé. On cause "burlesque", "Jerry Lewis", "hommage à la cinémathèque", "grand bonhomme". Une rétro Jim Carrey au MOMA avec la bénédiction de Benoit semble enfin envisageable. Une nouvelle sympa, probablement façonnée par le temps, une incroyable cohérence filmographique et surtout la lente distillerie de deux chefs d'œuvres dans les années 2000 : Man on the Moon (Milos Forman) + Eternal sunshine of the spotless mind (Michel Gondry). Merci jeunes gens des 90's. Merci les vieux aujourd'hui. Tout semble en ordre. A un détail près : Jim Carrey balance toujours une sauce âpre, géniale et débordante. Derrière le monumenta en cours, I love you Philipp Morris remet les pendules à l'heure. L'acteur poursuit l'explosion du cadre. Abime et répare notre lecture du monde. Monte la mayo sur la durée. 1994 – 2010, désolé les gars, l'heure confortable du musée n'a pas encore sonné. Encore moins l'épitaphe d'un acteur incroyable. Photo : The Mask de Chuck Russel Devenez-vous mêmeSteven Russell est un homme amoureux. Aussi bien des normes sociales (bon religieux), de sa femme (bon mari), de ses voisins (bon voisin). Seul hic au tableau, ses séances sexe avec un routier à moustache quand madame file en réunion "Religion et Tupperware". Faut un crash salvateur pour tenter un autre idéal : vivre extra raccord avec ses envies sexuelles. Après un joyeux divorce, débute alors le double parcours du combattant. D'abord s'épanouir dans son fantasme top gay (Zaza Napoli à Florida beach). Ensuite, vivre à tout prix sa rencontre fusionnelle avec le bello Philipp Morris. Soit un gentil garçon un peu blonde, un peu triste, pas con, simplement décoloré en taule parmi les Texas rangers. Pour Russell, cette quête incarne une extraordinaire volonté de bien faire. S'agit de coller à un idéal. Peut-être même une norme dans ses aspects les plus ridicules. Attention, pas la super classe, genre "jamais de vin, sauf un Château Neuf du Pape". Naaan, le zozo opte pour les plus beaux clichetons. A côté, la Cage aux folles c'est Bresson fauché. D'ailleurs, la folle filiation se perpétue. Car comme Serrault et Tognazzi à l'époque, la volonté de bien faire ne cesse jamais chez Carrey. Un truc style premier de la classe, sincère et complètement maladroit. Comment je fais, chéri pour la biscotte dans un club trans? Hé bébé, comment on s'achète un top Gucci en taule ? Pourtant, quelque chose échoue dans cette sincérité. Ca vrille vite à la dévastation par excès de zèle. Pour la Cage aux folles, les crevettes âgées (coup de génie du scénario) travaillent jusqu'à l'absurde un mimétisme hétéro pour sauver le futur mariage d'un kid. Changement d'époque, Carrey et McGregor cherchent à coller au plus près d'une norme fashionatta et bling bling. Hey les gars ! Savez pas ? Trop de cover boy dans la tête tue le Têtu ! A mimer la représentation de ses désirs, à vouloir se réaliser à tout prix, Steve Russell décroche du réel, part en vrille pour un welcome dans le festival international du moi-je. C'est l'application désespérée d'un « be yourself » poussé à bout. Comme si la nouvelle campagne de recrutement pour l'armée atteignait des paroxysmes hystériques. Une cata burlesque. Des folles du régiment impossibles à aligner un 14 juillet. Des hommes sérieuxOn rit, mais I love you Philipp Morris filme un grand corps maladroit. Du burlesque pur jus pour chercher désespérément l'hyper intégration. C'est-à-dire, une tentative de fusion sincère et excessive avec un amant, mais aussi avec le monde environnant. Le zozo bascule du conformisme hétéro et religieux vers sa représentation de la gay attitude, soit un autre conformisme, hédoniste et bling bling celui-là. Voilà un vrai job pour accéder à l'éden. On passe tranquillement de l'application subie à l'exigence choisie. Autant dire un enfer pour ne pas rester à la porte de soi même. Pour cette raison, Steven Russell est un homme vraiment sérieux. Carrément trop. Au sens du Serious Man des frères Cohen. C'est-à-dire le plaquage extraordinaire d'un rôle pour fusionner avec le monde, soi-même et l'objet aimé. Ca fait beaucoup. Du coup, Steve Russell transpire une sincérité hystérique et monte son mécano casse gueule. Ca flirte la naïveté, l'aveuglement, le narcisso show pour un peu d'amour en retour. Ca aveugle aussi, dans l'incapacité de voir l'onde de choc subversive provoquée par une telle démarche. Car la sincérité alliée à l'innocence à un prix. Très vite, les petits arrangements, les mensonges, l'absurdité d'une société deviennent ultra visibles. La posture extraordinaire révèle les hypocrisies quotidiennes. C'est intenable pour les autres. C'est le retour à la norme. Un passage obligé par la case loi. Et comme on est au Texas… Pour les frères Cohen, l'affaire se déroule en famille décomposée. Un prof de fac cherche à gagner un galon pendant que sa femme le trompe. Contrairement à Russell, sa A Serious man scanne une société également absurde, fausse, faux cul mais avec cet ingrédient terrible : toutes les langues s'épuisent les unes après les autres. Scientifiques, sociales, religieuses… nada. Là commence le grand saut, sans même un mojito à la main. La grande peur dévore le film. C'est même un point final mixé en point de départ pour imaginer une sagesse cool. Un truc bien connu du rabbin suprême, interrogé quelques secondes avant la fin des haricots. Visiblement, le vieillard a fait le tour de la question. Alors quoi ? Y'a-t-il une bribe de vérité quelque part ? Un truc après quoi s'accrocher, demande inlassablement Gopnick. La bonne nouvelle du vieil homme, c'est juste un viva le rock'n roll ! Le jeu ! Le kiff ! Autrement dit, un tit vent de liberté. Des îlots de plaisirs. De son côté, Russell ne s'embarrasse pas de morale. Donc pas question de questions. Le zozo a regardé le film des frères Cohen, cherche un continent de plaisirs et hystérise la philo du rabbin. Résultat, ça provoque une avalanche de jeux, mensonges, stratégies avec le monde pour maintenir un idéal amoureux associé à une norme sociale clinquante. Sa fuite en avant passe par les déguisements, les rôles multiples, les disparitions ou les résurrections en tous genres. Une autre forme d'épuisement. Reste ce point commun entre les deux héros largués : une sincérité pour atteindre un « soi-même » impossible. Un cataclysme social, même pas imaginé par Besancenot. Photo : A serious man de Joel et Etan Coen Chéri chériDans le chaos involontairement provoqué, dans l'épuisement généralisé, persiste une langue romantique, carrément indestructible. Simplement quelques mots d'amour. Ce sont les pépites folles, capables d'exploser l'environnement immédiat des zozos. Comment aimer ? Comment le dire ? Surtout, comment chérir ? I love you Philipp Morris et A Serious man montent les curseurs d'un cran et enregistrent les conséquences. A ce sujet, Jean-Luc Nancy a deux ou trois billes dans son sac. Chérir (d'où le mot chéri) signifie avant tout caresse. Ben oui, derrière le mot un peu kitch, se niche un geste sensuel, par de là le vocabulaire justement. C'est même un bon moyen pour montrer que l'on s'adresse à l'autre. Un truc pour le faire exister. Surtout sentir sa présence. Et se sentir vivre dans un même mouvement. C'est pourquoi Russell expérimente toutes les manières de dire I love you Philipp Morris. Son corps devient un objet de langage pour simplement toucher l'autre derrière les barreaux. La promesse est dans le titre : je t'aimerai toujours, je ne te quitterai jamais. Parole tenue, révolutionnaire, provocatrice, romantique et totalement révoltée. Ces quelques mots, jamais lâchés par le film, usent tous les moyens. Affolent les compteurs. Niquent le Texas. Dépassent les lois et conventions. Comme Glen Ficcara et John Requa passent par-dessus le burlesque et le tragique. Percutent les codes de la comédie avec le mélo fantastique. Les mecs filment ce truc incroyable : la recherche d'une présence, mais aussi le désordre provoqué par la promesse tenue de cette présence. Je suis là. Je ne te quitterai jamais. Des paroles devenus gestes. Alors aimer devient burlesque, tragique, ridicule, profond. Jim Carrey ne lâche rien. Il est là, un point c'est tout. Ca tient dans un seul corps. Et vous savez quoi ? Le monde explose. Photo : Le procès d'Orson Wells
DS Filmographie de Glen Ficcara (lien Imdb) |