Les rêves collectifs
Hugo Cabret (2011) de Martin Scorsese


En ces temps de crise, les valeurs refuges se font de plus en plus rares, et les expérimentations deviennent hasardeuses. Prenez la 3D : après l'euphorie post avatarienne, voilà, nous dit-on, que plus personne ne veut voir de film en relief.
Des conversions hâtives et opportunistes auraient donc eu la peau de cette avancée technique, la reléguant au rang des gadgets. Le choc des titans, tourné en 2D puis, comme beaucoup d'autres, converti pour se faire deux dollars de plus par séance est particulièrement visé à cause de son floutage d'arrière plans créés pour donner une profondeur de champ virtuelle mais foirée.

Et puis les premières télés, nécessitant de coûteuses lunettes (cent euros par tête) pour voir les trois films et demi disponibles en bluray, ont douché l'enthousiasme des plus technophiles. Donc, comme le dit le vingt heure, la 3D est déjà morte, rendez nous Jean Gabin.
N'écoutant ni Pernault ni Ferrari, Scorsese vient, dans cet enterrement, jouer les trouble fêtes, courant les plateaux pour défendre son dernier film, le premier en relief. Et passe pour un extraterrestre lorsqu'il évoque les possibilités nouvelles de cette techno. Le discours promo pourrait être bien rôdé mais ce serait mal connaître le bonhomme : Hugo Cabret est le plus beau film en relief jamais sorti.

La machine à réparer

1930. Le petit Hugo Cabret traîne ses guêtres et ses haillons Copperfieldiens dans les plafonds de la gare Montparnasse. Horloger hors pair et dernier de sa lignée depuis le décès de son père et de son oncle, il est chargé de remonter en loucedé toutes les horloges du bâtiment. Il ne faudrait pas se faire repérer par le flic local, un fou furieux ratissant tous les gamins seuls pour les envoyer à l'orphelinat. Désireux de réparer un automate humanoïde légué par son père, il pique quelquefois des engrenages au taciturne vendeur de jouets de la gare, quitte à se faire chopper. Mais le vendeur s'en rend compte...

En un plan séquence, Scorsese ranime la 3D et fait taire les pleureuses : un voyage sans coupes dans la gare jusqu'au repaire d'Hugo, aussi splendide que le Tintin de Spielberg mais ramassé en trois minutes, comme pour rassurer le public du bien fondé de son utilisation du relief. On en prend donc plein la vue à se ballader en steadycam magique au milieu de tout le petit monde habitant la gare. Des voyageurs, des trains, des commerçants, une brigade de flics ferroviaires, tout celà sous l'oeil du petit clodo habitant les murs et les plafonds du bâtiment.

La prouesse technique vaut déjà le détour mais Marty n'oublie pas pour autant de jouer les conteurs : Hugo est un habitant invisible remontant les horloges et le voir se repaître en cachette du spectacle quotidien de ce microcosme assimile le petit à un personnage romanesque et magnifique. Tel le fantôme de l'opéra, Cabret hante les lieux jusqu'à devenir l'âme de la gare.

Vu par un passionné de jouets mécaniques, le petit monde de Montparnasse semble devenir une grosse boîte à musique peuplée d'automates. La boulangère fait toujours tomber le même truc au même endroit pendant que la fleuriste range toujours ses fleurs de la même façon. Du coup, comme dans Un jour sans fin, Hugo connaît tellement bien le rythme des mouvements de chacun qu'il n'a aucun mal à chourraver son repas quand les commerçants sont occupés. Sacha Baron Cohen, Borat himself, mécanisé dans sa démarche et affublé d'une jambe de fer, achève de faire de l'ensemble un musée du jouet peuplé de machines se croyant vivantes, comme dans ce chouette épisode de la quatrième dimension où des personnages en uniformes essayaient de sortir d'un cylindre en verre pour finalement comprendre qu'ils étaient des jouets dans une machine à sous de fête foraine, attendant d'être gagnés par des gamins pour être (pas) libres.

Forcément, quand il y a un problème en bas, un retard ou un simple contretemps, Hugo descend bouger la manette qu'il faut pour réparer ce petit monde. Un peu comme Amélie Poulain mais en mieux : le film de Scorsese relègue, par son décollage vers les cîmes du ciné, la sucrerie de Jeunet au rang d'une (bonne) pub de banques.

Photo : Les aventures de Tintin - Le secret de la Licorne de Steven Spielberg

Programmé pour donner

Hugo a beau être l'âme damnée de la gare, condamné à l'anonymat mais désireux de faire tourner le truc au mieux, le vendeur de jouet pose problème. Pas bête, il a l'air d'être un peu moins automate que les autres. Il connaît Hugo et ne loupe rien de ses faits et gestes. Comme si ce mystérieux “Papa George” faisait autrefois tourner des machines autrement plus génératrices de rêves que cette grosse boîte à musique / prison où tout fonctionne sur des rails.

De son côté, Hugo est l'âme de la gare mais l'objet de toutes ses sollicitudes, ce qui le fait tenir, cet automate légué par son père qu'il galère à réparer le ramènera non pas à son paternel mais au vieux George et, pour tout dire, au cinéma.

Rappelons que le film s'intéresse aux origines du cinéma, et donne l'occasion à Marty de s'amuser à redéfinir le ciné. On est en 1930 et la grande guerre puis la crise ont lessivé l'occident et surtout la France, ce drôle de berceau du septième art. Le cinéma sert-il encore à quelque chose quand les pays traversent des crises les faisant vaciller ? Ne vaudrait-il pas mieux se reconvertir dans des trucs plus utiles, se raisonner un bon coup et abandonner ce truc de forains pour du concret ?

Hugo allait au ciné avec son père et en a gardé de grands et beaux souvenirs. Obligé de hanter les murs de la gare pour ne pas qu'on s'aperçoive de sa présence (magnifique idée : il doit à la fois être présent en permanence et invisible, c'est à dire remonter les pendules en loucedé, se faisant passer pour son oncle poivrot parti depuis longtemps, mais surtout éviter qu'une horloge s'arrête, sinon les flics monteront et, découvrant son repaire, le mettront dans un orphelinat), il ne peut plus retourner au ciné et projette, en attendant, tous ses rêves dans les yeux d'un automate. Une machine censée lui délivrer un message posthume de son père. Devenu lui-même un petit robot (un cauchemar magnifique nous le montrera mû par des engrenages) dans sa mission de remontage et de réparation de la gare non-stop, le voilà obsédé par le décryptage d'un message d'amour de son père qu'il ne trouvera pas.

On pense pas mal au petit David, robot gamin de A.I. Intelligence Artificielle (encore un chef d'oeuvre de Spielberg), déterminé et imperturbablement cohérent, lui aussi programmé pour aimer des êtres humains déficients et qui survivra à l'humanité, se transformant même en dernier vestige d'une espèce qui l'a toujours rejeté.

Photo : A.I. Artificial Intelligence de Steven Spielberg

Déraillements salvateurs

En guise de message de l'au-delà, Hugo obtiendra, en réparant l'automate de son père, un dessin. Et par là même le moyen de réparer pour de bon le peuple de la gare en les transformant en êtres humains. Par un effet boule de neige, et à la manière de la fée bleu avec Pinocchio, Hugo permettra aux robots d'en bas de redécouvrir leur nature humaine.

Comme vampirisés par l'endroit où ils évoluaient, leurs vies étaient comme programmées pour se répéter selon les mêmes évènements et à des heures fixes, comme sur des rails. Cette mécanisation, allant jusqu'à en faire des hybrides (voir le personnage du chef de la police, une version Jules Vernienne de Robocop), leur avait fait oublier qu'il étaient auparavant quelqu'un d'autre.

Hugo Cabret est donc l'histoire d'un déraillement généralisé. Une sorte de Pinocchio collectif, pas très loin, dans le propos, de Soyez sympas rembobinez, ou comment une communauté reprend vie en s'appropriant une pratique artistique avec les moyens du bord. L'un des premiers films suédés par l'équipe de videoclubbers de Gondry était d'ailleurs Robocop, comme pour commencer la fête par une mise en abîme (Robocop, la belle histoire d'une machine devenue problématique parcequ'elle se met soudain à rêver).

Autre point commun : les deux films font du cinéma une expérience génératrice de rêve collectif. Scorsese, tout content de faire son monsieur Cinéma (après tout, l'histoire de Mélies et des autres patriarches contée dans le film est bien réelle) en remontant aux origines du cinématographe, nous rappelle l'étrangeté et la magie de ce drôle de média.
Un truc vraiment mystérieux, entre bête de foire et prouesse techno, qu'on vit en groupe, dans une salle noire, dans un état de semi-conscience. Pas vraiment éveillés, les spectateurs rêvent ensemble et emportent leurs songes avec eux. Plus que l'histoire de la réhabilitation de Méliès, c'est de la toute puissance humanisatrice du cinéma qu'il est donc question ici.

Et si le papa du Voyage dans la lune est particulièrement à la fête, le tout premier film de l'histoire se verra aussi pas mal célébré : en filmant un simple train dans L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat, les frères lyonnais ne soupçonnaient pas la puissance du jouet qu'ils avaient créé : les premiers spectateurs se barraient de la salle de peur d'être écrasés (Scorsese reconstitue la scène) et voilà que dans un cauchemar, Hugo rêve qu'il est écrasé par une locomotive qui, finalement, déraillera. Le petit rêve du premier film comme s'il l'avait vécu et, comble du génie scorsesien, il vivra plus tard la même situation (il tombe sur les rails et un train déboule) pour finalement être sauvé par le policier. C'est à dire que le déraillement, autrefois cauchemardé, devient ici salvateur puisqu'il ne concerne plus le train mais le flic, d'habitude cruel, qui, par son acte héroïque, échappe enfin à son statut de psychopathe mécanique.

Hugo Cabret, ce petit voleur de Bagdad jouant les Douglas Fairbanks de Montparnasse, permettra aux plus jeunes (ou aux ignares de notre accabit) de découvrir tout un pan de l'histoire du cinéma qu'on ne raconte guère plus, mouliné à la sauce Scorsesienne, c'est à dire avec génie. Parceque le film se permet de rassembler le haut du panier des grands conteurs : des élans spielbergiens, pas très loin, on l'a vu, de son récent Tintin quand il s'agit de suivre les pas virevoltants d'un gamin que seule la techno la plus avancée (la 3D) nous permet de vivre, un récit très proche de Myiazaki, notamment dans sa romance quasi incestueuse (la petite Isabelle, amante et soeur) avec le cinéma à la place de la voltige, on croisera même l'ombre de J.J. Abrams avec cette belle idée de s'accomplir, faire son deuil et trouver la paix par le cinéma. Un chef d'oeuvre, on vous dit.

Et voir avec quelle intelligence, quelle humilité, Marty se permettra, dans la dernière bobine, de nous livrer sa version du Voyage dans la lune : après nous avoir montré des extraits du film original, il recréé la scène emblématique du film (l'obus dans l'oeil de l'astre) dans une version altérée. Après l'expérience du visionnage originel, place à la version suédée par Scorsese, en relief (enfin !), et désormais déposée dans l'imaginaire du public d'Hugo Cabret.

Photos : Soyez sympas, rembobinez de Michel Gondry / Le voyage dans la lune de Geroge Méliès

 

 

 

RN

Filmographie de Martin Scorsese (lien Imdb)