Coming out
A history of violence (2005) de David Cronenberg


Il y a Tom et il y a Joey.
Tom est un gentil aubergiste qui a définitivement rayé la violence de son monde. Marié à une avocate avec qui il a eu deux gosses. Joey, c'est le frère d'un parrain de la mafia irlandaise qui a planté son frangin pour tout plaquer et qui a disparu.
Un soir, Tom dégomme trop facilement deux bandits à la petite semaine qui voulaient se faire la caisse et une serveuse du bar. Les télés arrivent. Tom est devenu un héros. Des gars pas nets tournent alors autour de la gentille famille. Pour eux, Tom est Joey.
C'est l'arrivée de la violence et la fin de la famille. Ou peut-être la naissance d'une autre famille.

Au pays de Gandhi

C'est qu'elle est bizarre, cette famille "modèle". Il y a d'abord cette inversion des rôles : le mec, c'est la femme. C'est elle qui fait tourner le foyer, qui dépose son mari au boulot et qui prend les décisions. Il y a la petite fille qui vit dans un monde de conte de fées et qui cauchemarde quand il fait trop noir. Il y a Jack, le fils, un teenager dont le refus de toute forme de violence le fait passer pour la lopette du collège.

Et puis rarement le recours à la violence n'aura été vécu comme une telle défaite. Lorsqu'au bout de plusieurs insupportables persécutions, Jack foutra une branlée à la tête à claque de l'école, alors que le spectateur ne peut s'empêcher de prendre son plaisir cathartique, la chose est vécue comme un échec. Le gamin est instantanément mis au ban de la famille. Oui, c'est vrai, la vengeance n'est pas la justice, mais en même temps, putain, ça fait du bien. Cronenberg prend un malin plaisir à nous montrer cette famille chez qui le recours à la violence est la pire chose. Mais ça ne tourne pas. Et si Cronenberg nous faisait culpabiliser pour nous dire que la violence est indispensable ? Ici, le pacifisme est un sacerdoce. On pense au personnage de Mel Gibson dans le beau "Signes" de Shyamalan, un ancien prêtre qui tenait sa famille dans un ascétisme traumatique consécutif à la mort de sa femme. On pense aussi au "Village" du même gars où des baba cools inventaient une religion et un espace-temps en s'enfermant pour ne pas être pollués pas un extérieur décidément trop profane.


Signes de M.Night Shyamalan

 

Le corps réceptacle

Pour respirer, pour s'en sortir, il faut sortir de son corps. Pour qu'il se passe quelque chose. Tom et sa jolie avocate font l'amour. Un couple sans histoires et sans histoire. Pour exciter Aragorn, madame a prévu une surprise. Elle se déguise en pom pom girl. Et ça marche. "Où est ma femme ?" dira Tom en se tapant cette teenager de quarante balais. Plus tard, lors de l'autre scène d'amour du film, c'est Tom qui changera de corps. Dans le corps de Joey, il brutalise sa femme. Enfin un fantasme. Orgasmes dans l'escalier.
On pense à "ExistenZ" où déjà Cronenberg expérimentait le voyage de l'esprit dans différents corps par le biais de la rélité virtuelle. Je suis une créatrice de jeux vidéo, je suis une espionne en fuite, je suis une terroriste. Le corps est un réceptacle. Une coquille à occuper le temps de vivre des expériences. Le cinéma de Cronenberg a souvent abordé l'expérience du corps en mutations. Par la maladie : "Vidéodrome" et la tumeur télévisuelle de James Woods qui le transformait en magnétoscope humain, "La mouche" où le héros passait du stade de super-héros à celui de pitoyable freak, "Dead zone" dont la maladie de Christopher Walken lui permettait de jouer les Elizabeth Teissier, "Crash" où les accidents autorisaient aux corps meurtris et recousus de se découvrir de nouveaux orifices et donc une autre sexualité (Ah, la cicatrice-vagin de Rosanna Arquette!).
Plus récemment, le voyage dans les corps s'est fait moins organique : dans "ExistenZ", par exemple, le corps est bien un réceptacle, mais c'est la réalité virtuelle qui permettait à Jennifer Jason-Leigh d'être successivement créatrice de jeux-vidéo, espionne en fuite pour finir terroriste. Et dans "Spider", Cronenberg s'éloigne encore un peu plus du fantastique en utilisant le corps-réceptacle par le biais de la maladie mentale. "A history of violence" va encore plus loin. Ici, on change d'identité dans un cadre absolument trivial. Enfin presque. Ce serait oubier Ed Harris et son oeil tout bizarre. Le gars est balafré comme à la belle époque du vagin-magnétoscope de "Vidéodrome" et des télétubbies maléfiques de "Chromosome 3". Et il dit que son oeil "voit tout".
Je le crois sur parole.


Les chiens de paille de Sam Peckinpah

Finalement, Tom était Joey. Mais il a dû laisser tomber Joey pour pouvoir se refaire une vie clean. Alors pour continuer à être Tom, il va devoir tuer Joey. Tuer son frère, tuer ses anciens potes. Tout casser. Détruire sa famille d'origine, la mafia irlandaise, pour qu'il n'en reste plus rien. Pour que tout cela ne reste qu'une "history of violence", littéralement, un "passé de violence". Un passé de violence pour pouvoir vivre en paix. On ne peut s'empêcher de trouver la famille de Tom archétypale de la famille américaine idéale et ainsi de penser à Scorsese et à ses gangs de New-York qui eux aussi ont donné naissance à quelque chose, une nation, dans le sang.
D'autres images affluent : Dustin Hoffman qui doit prendre le fusil et verser maladroitement dans la sauvagerie (oui c'est possible) pour sauver son couple. "Les chiens de paille" de Peckinpah. Encore un qui n'était pas dupe de l'histoire des USA.

A la fin du film, Tom a tout massacré. Il rentre à la maison. Sa femme et son fils ne savent plus qui il est, Tom l'eunuque ou Joey la terreur. Sa petite fille, celle qui vivait dans un conte de fées, lui tend les couverts pour qu'il réintègre la famille.
C'est bien connu, dans les contes, l'ogre, c'est souvent papa.

 

 

 

 

 

RN

Filmographie de David Cronenberg (lien Imdb)