Regarder, courir, exister
La guerre des mondes (2005) de Steven Spielberg

 

De la peur premier degré

En 1975, j'avais 2 ans. Il paraît que quand « les dents de la mer » est sorti, tout le monde flippait de se baigner. J'ai pas connu ça. Moi, « les dents de la mer », je l'ai découvert à la télé. Et si c'est un immense film, le plaisir que j'en tire ne provient de la peur qu'il m'inspire.
J'ai rarement peur au cinéma. Mon plus gros flip au ciné, c'est le sang que le méchant baron de Dune (celui de Lynch) prend plaisir à voir gicler en arrachant des follicules sur les poitrines (OK, j'avais dix ans)
Depuis, pas grand chose qui me fasse trembler. Même les Nakata, ça fait sursauter, ça fout mal à l'aise, mais pas de peur au ventre.
En fait, il a fallu attendre « La guerre des mondes », un gros blockbuster d'été pour que je me mette à flipper.
C'est la première fois qu'on voit la fin du monde comme ça. Caméra à l'épaule, Spielberg filme ses personnages impuissants face à quelque chose d'invincible et d'organisé. Surtout, il surprend en plaçant la première attaque aussi tôt.
Une menace qui vient de droite, de gauche, du dessus (putain les tripodes !), du dessous. Même qu'ils étaient là depuis longtemps.

Avec tous ses morceaux de bravoure (la première attaque, la voiture, le ferry, la cabane, le garde manger...) le film ridiculise tous les films catastrophes. Là où Emmerich échouait gentiment dans son jour d'après (vous avez vu j'ai pas pris Independance day, hein), Spielberg réussit : au lieu de nous montrer la tour effeil en pièces détachées où la tour de pise immergée, il nous laisse imaginer en nous montrant le sol du village se fissurer et le pont s'envoler.

Et ça pète grave ! On a l'impression de voir une adaptation sérieuse des cartes « Mars Attacks ». Un fantasme de gamin enfin réalisé.
Spielberg veut nous en donner pour notre argent. Il nous pond avant tout le film d'invasion ultime.
Drôle de parti-pris aussi : tout est vu à travers le regard de Ray, ce qui pourrait contredire l'idée de nous montrer une guerre entre deux mondes (il aurait fallu prendre un militaire), mais cela renforce l'identification avec Ray et donne lieu à des plans de terreur pure qui évoquent le jeu vidéo Silent Hill : l'omniprésence d'une brume fantomatique, Ray guidé uniquement par les cris de sa fille, une apparition de la petite, dans le brouillard, fringuée comme le personnage du jeu, qui ne fait rien et attend. Son père ou la mort? Des choses qu'on n'était pas habitué à voir dans un Spielberg mis à part la liste de Schindler (encore un film se focalisant sur un personnage que le contexte poussera lentement à prendre conscience de l'intérêt général).


Extrait du jeu vidéo Silent Hill 2

Déficit de parole

Ray est un bourrin. Un docker qui manque à tous ses engagements et qui voit sa femme le quitter pour un winner.
En plus il a deux gosses et un gros problème : il ne sait pas communiquer et n'a aucune autorité légitime aux yeux de ses enfants.
Ray ne maîtrise pas le langage. Il ne s'exprime que par petites phrases, voire par slogans tout pourris et est incapable de tenir une conversation sans en venir au conflit.  Ray est habitué à passer entre les gouttes, pas à faire face aux problèmes.
Conscient de son trouble, surtout par rapport à ses gosses, il joue tantôt le gros dur tantôt le pote : pour parler à son fils, il va essayer le base-ball, sans grand succès.


un mauvais fils de Claude Sautet

Un personnage habitué à l'isolement et à la solitude que la proximité effraie, lui qui excelle dans la manipulation de containers à distance, isolé dans sa cabine (dans son tripode?)

Par ses troubles, Ray fait penser aux personnages du film de Sautet, « Un mauvais fils » dont les problèmes venaient de leur inaptitude au langage. Sauf que là, ce n'est pas un emploi dans une librairie qui le sauvera, mais juste la fin du monde.
Dans les deux films, il est question de membres d'une famille qui devront batailler pour trouver leur place. Et Dewaere comme Cruise excellent à passer entre les gouttes.

Ray n'est pas un héros. Il veut d'abord se débarrasser de ses gosses avant de réaliser qu'il les aime. Clin d'oeil à K.Dick qui aimait prendre pour héros de ses histoires des gars pas recommandables.
Passant du stade de survivant égoïste (la voiture) à celui de héros dans le sens où il va se mettre en danger pour d'autres (il aide Tim Robbins à ne pas se faire repérer, puis l'épisode des grenades, et enfin le conseil donné au militaire concernant le champ de force et les oiseaux).
En connectant sont intérêt personnel puis familial avec l'intérêt général, il prend conscience qu'il appartient à ce monde.
L'épisode « Tim Robbins » construira sa stature et fera de lui un protecteur non par obligation, mais par amour. Un père. Un père capable de mettre en oeuvre un plan, de définir un projet pour sa fille : tuer pour assurer la survie du foyer.
L'épisode de la grenade dans "l'utérus
" alien et la sortie de Ray, tiré par les autres, n'est alors rien d'autre qu'une naissance.

Polémiques

J'entend dire que le film serait une parabole sur le terrorisme, un truc à la gloire de Bush et des G.I.'s.
N'importe quoi.
Par deux fois, la petite fille demandera « c'est les terroristes ?» et on lui répondra que non. Soyons clairs, si Spielberg fait citer les terroristes, c'est uniquement par réalisme. N'importe quel gamin nourri (ou pas) par les images de télé se poserait ces questions et dirait ça.
Le fils de Ray demande à son père d'où viennent les méchants : Ray lui répond qu'ils viennent d'ailleurs. « Ailleurs style l'Europe ? ». Spielberg ne peut s'empêcher d'étriller ses compatriotes qui considèrent l'Europe comme quelque chose de loin, d'extraterrestre.
Si vraiment on cherche à faire le rapprochement avec la politique extérieure américaine actuelle (ce qui serait stupide mais soyons joueurs), alors deux choses sautent aux yeux : l'inefficacité tragique des militaires, et finalement une critique de l'invasion. Le film serait alors une illustration de l'invasion des amerloques en Irak, nous mettant du côté des rebelles irakiens contre les occupants américains.
On se retrouve avec un film aussi pro américain que Starship troopers était fasciste, si vous voyez ce que je veux dire.
Et il y a le happy-end aussi qui en a dérangé certains. Drôle de fin qui nous montre que certains beaux quartiers ont été épargnés par les foudres aliens. P
eut-être que Spielberg cherche à nous dire quelque chose en nous montrant que finalement, nous ne sommes pas tous égaux face à l'invasion alien.
Et la présence improbable du fiston? Sauver la petite, c'est sauver le fils. En aimant sa fille, en n'étant plus un père d'occasion, Ray a sauvé le foyer. Dès lors, vivant ou pas, son fils apparait sur le perron. Et puis le fils n'est pas avec les autres membres de la famille quand on les voit en plan large à l'arrivée de Ray. Il est une apparition sortant de la maison. Pour l'appeler "papa".
Mission accomplie.

 

 

 

RN

Filmographie de Steven Spielberg (lien Imdb)