Passif à tout prix
Greenberg (2010) de Noah Baumbach


Que reste-t-il des familles dans les comédies US ? Surtout quand papa, maman et les kids se cassent en vacances ? Noah Baumbach liquide le schéma traditionnel pour filmer une maison vidée de sa substance idéale. Restent uniquement une jeune nounou (Greta Garwing) en soif d'amour avec, à ses côtés, un quadra (Ben Stiller) largué par les coups durs sentimentaux et une ambition artistique avortée.

Les zozos erratiques gardent le chien, la cuisine, la chambre à coucher (ben oui sinon pourquoi faire ?), la piscine et quelques voisins autour. C'est même le syndrome d'une ville abandonnée par ses habitants. Se pose alors la question du quoi faire dans un Los Angeles sans histoires, sans cinéma, sans Hollywood.

Pas grand-chose. La fille trainouille quand le grand dadet bricole une niche à woua woua. Les corps accusent les kilomètres au compteur, forment un duo dépressif, fatigué, désolé par une grosse fatigue singulièrement contrastée dans l'été de plomb.

Greenberg, c'est le nom du garçon. Il porte le film (portrait) et force le respect par sa constance à ne pas liquider deux ou trois culpabilités anachroniques au fil du temps. Du coup, le zozo transforme la moindre volonté comique en déception. Car Greenberg est un laissé pour compte de la joie, un adepte du doute, un maniaque de la réclamation administrative, un handicapé de la fête. Il déphase sous le soleil d'un love summer time à porté de main mais surtout pas pour lui. Cette amputation de la drôlerie, de l'humour dessine la ligne jaune entre la comédie sans état de grâce et la déprime. Une frontière sans garde fou comme la dessine aussi bien Woody Allen ou feu John Cassavetes.

Les références tombent d'elles mêmes. Un peu lourdes à porter. Du coup, la presse décolle au septième ciel et souligne les repères imparables. Les journalistes notent l'extraordinaire travail de Harris Savides.

à la photo. Faut préciser, le zozo incarne la signature officielle de Gus Van Sant et David Fincher. Comptez sur la pâleur des petits matins californiens, le grain à moudre pour suggérer une nostalgie 80's et une lumière ensoleillée pour effleurer la mort subite. Dans le même registre, on note aussi LCD pour la zique rugueuse. Ca rock disco avant que tout claque. C'est pas fini, la short-list signale aussi Jennifer Jason Leigh, la copine au réalisateur, accro au scénario quatre épingles, actrice à l'apparition impec, bellissima avec les années. Enfin, faut ajouter au CV le parcours brillant de Noah Baumbach, scénariste chez Wes Anderson (Fantastic Mr Fox) et réalisateur des Berkman se séparent.

Trop c'est trop. Nous voilà devant une indigestion de brillance extrême. Bienvenue dans la classe New-Yorkaise transplantée vers le grand ouest avec, en prime à la casse, Ben Stiller dans un rôle dramatique.

Greenberg renifle la comédie smarty, arty, lettry.

Photo : Gerry de Gus Van Sant

Passer les bornes japonaises

Pour apprécier l'affaire, faut aimer le saut en hauteur. Passer la barre du Sundance festival et foncer les yeux vierges. Car l'air de rien, Greenberg, offre les lettres de noblesses à un genre tout pourri : la comédie dramatique sous les apparats de la comédie romantique. Une prouesse qui revient de loin, tellement ce fourre-tout inventé par les magazines télés en mal de classements semble suffisamment lâche pour balancer dans le même bol la soupe à la grimace et la déprime. Autrement dit, un truc un peu n'importe quoi, comme on causait au temps des comédies de mœurs à propos de Claude Sautet, sans même se douter du chef d'œuvre déroulé sous nos yeux.

C'est l'un des paris du film : inventer une forme accumulant les règles floues d'un genre foutraque pour les lessiver lentement. S'agit de redorer un blason, voire l'inventer sous nos yeux. Frotter frotter frotter pour faire surgir la pépite. Coup de maitre, Greenberg ne frotte pas n'importe comment. Le zozo prend son temps. Avance lentement. Fait un peu mal. A tel point, on assiste tout surpris à une opération tournée au ralenti. C'est comme la cuisson à la vapeur. Plus c'est lent, plus les légumes révèlent peu à peu leurs goûts.

Pourtant, Braumbach brouille les pistes au départ avec une tonalité comédie romantique. Soit une femme et un homme que tout oppose sauf un désir mal barré. Le mouvement général du genre est respecté mais, comme les frères Farelly (Mary à tout prix) glissent du monstre et un joli brin de sentiments dans le splash, Baumbach sème rapidement le doute dans le tempo.

Déboule alors la comédie dramatique. La question, un tantinet merdique, est directement prise en charge par les deux héros. Ben Stiller balance ses doutes à l'autre. Bataille pour plomber l'atmosphère. Impossible d'avancer. Le film quitte la machine à embrouilles pour virer, une à une, les sources de plaisirs, les moments cool, un brin d'humour, l'action, un développement. Le trou d'air permanent conduit à l'éviction systématique du moindre événement. On assiste au meurtre de la comédie et du dramatique avec Ben Stiller marchant péniblement dans une rue, bondissant d'un coup après une voiture puis plus rien, trop conscient du ridicule, trop plombé par une conscience de l'absurde. Une formule start and stop radicale.

Cette lutte contre l'ADN comique du film renverse la fameuse formule : une bonne comédie, c'est une tragédie filmée avec humour. On assiste plutôt à l'exact inverse avec en creux un envol impossible vers le rythme, la légèreté, un foutu sourire à tirer chez les spectateurs.

L'heure d'été

Greenberg choppe ses beaux marrons du feu en créant une attache vers le cinéma japonais. Ouep, on pense à Kore Eda avec Still Waiting ou Air Doll. Soit un cinéma construit sur un mouvement cyclique de l'attente, avançant par touche pour conduire les héros vers un dénouement ultra logique (parfois trop chez le zozo japonais!). Ca donne des kids livrés à eux-mêmes dans un appartement, répétant sans cesse les mêmes situations. Ou bien une poupée gonflable possédant subitement un cœur et repassant les mêmes scènes pour cumuler maladroitement les points "humanité".

Ce parti-pris nique toutes les règles de la comédie dramatique. La mise en scène atténue la montée en puissance des grands sentiments. Si vous avez un doute, prenez n'importe quel film avec Marc Lavoine (Le Cœur des hommes 1, 2 et 3 de Marc Esposito) et vous sentirez la grimpette des émotions comme une épreuve du Tour de France.

Ici, nous sommes plus dans une ronde lente, au bord de s'arrêter définitivement. Greenberg joue dans le sable mouvant pour s'enfoncer irrémédiablement. Les tentatives d'agripper l'espace échouent. Stopper le rythme signifie également arrêter le temps pour espérer ne plus s'enfoncer. C'est précisément le grand trauma du zozo et le parti pris radical de la mise en scène.

Cette entreprise vise même un dernier sursaut, comme ultime bras d'honneur. Le personnage accepte in extremis une fête avec des zozos de 20 ans. Il picole, fume et pose plein de questions aux jeunes gens morts de rire. "Vous êtes sincères. Vous avez un aplomb horrifiant. Vos syndromes : hyper activité, canal carpien. Agoraphobie connais pas. Ca vous rend dur. Et à moi qui suis plus vieux et plus malin, vous me parlez béatement. Vous me faites flipper les kids !". Mais les babys Mozart sont impitoyablement pragmatiques. Ils s'amusent.

Greenberg perd le fil du temps et le sens géographique. Bientôt l'heure de sucrer les fraises sauvages avec Bergman, quand la musique de LCD recouvre lentement un vieux Bowie. La transition n'est pas facile, et rarement un film emballe son affaire avec autant de douceur.

Seule la lumière à Los Angeles vibrillone formidablement. Personnages et décors semblent morts, mais le grain pelliculaire varie sans cesse en fonction de l'heure. Matins, midis, soirs et nuits sont conjugués par la photo fantastique de Harris Savides. Le mouvement est là, suffit de se laisser faire. Etre dans l'image comme un bain de vie.

C'est L'heure d'été filmée par Olivier Assayas. Une bande d'ados organisent une fête un soir fin août - début septembre dans une vieille maison familiale en vente. Tout est beau, un peu triste, mais la vie est là, merveilleusement indiscutable, en pleine lumière.

Photos : Air Doll de Kore Eda / L'heure d'été de Olivier Assayas

 

 

 

DS

Filmographie de Noah Baumbach (lien Imdb)