L'orgasme ou la mort
Frissons (1975) de David Cronenberg

 

La croisière s'amuse dans cet immeuble inspiré par Le Corbusier. La cité verticale est assimilée à un navire. La vie des habitants comparée à une croisière éternelle. Le paquebot rivé à sa colline Montréalaise fonctionne selon un standard de l'architecte suisse allemand (style et poésie en moins) : l'autarcie. On trouve, en bas, garage à voitures et lessiveuses. En haut, les allées comme des rues, le docteur, le gardien. Manque à l'appel l'école sous les toits, un centre d'art, quelques boutiques et la terrasse pour prendre le soleil.

N'empêche, le modèle est bien là. Poussé à son paroxysme. A tel point, Cronenberg ouvre le bal avec un diaporama spécial "appartement pour vie idéale" monté en parallèle avec une scène épouvantable de meurtre (quelques étages plus hauts, un sexagénaire - sans mauvais jeu de mot - tue une jeune fille, lui ouvre le ventre, coule de l'acide dans ses entrailles, se coupe la gorge).

Ce paquebot est un Titanic à la fois propre et infernal. La mise en quarantaine dans une prison high-tech d'époque d'une population frileuse. On pense à ces rues privatisées dans les quartiers chics des grandes villes. Garde barrière pour se prémunir des pauvres. Reste à se reproduire entre soi. Jouer à devenir monstre. Infiltrer un virus en forme de bite et faire imploser la mécanique.

Archi propre

Quelques courants architecturaux assimilaient la modernité avec les grands mythes technologiques « début de siècle ». Voir par exemple les salles de cinéma construites dans les années 30 / 40, directement inspirées par les locomotives, paquebots, avions. bref, des engins dédiés au mouvement, la vitesse, aux plaisirs liés aux déplacements rapides.
On monte d'un cran. Imaginez un appartement assimilé à une cabine de bateau fixe. La vie devient voyage immobile et surprotégé. loin du monde, c'est à dire des autres perçus comme source de dangers potentiels. Les locataires ne sortent plus. Vivent entre eux. Forment une communauté qui se donne rendez-vous chez le médecin pour soigner divers maux ou, comme le fait un vieux-beau pathétique, vantent la jeunesse éternelle.
Dans les deux cas, le risque suprême reste l'ennui. Alors pour passer le temps, on joue à se faire peur. mais en toute sécurité (le cinéma d'horreur en salle ou la télé chez soi).
Pour Cronenberg, on s'emmerde sérieux en croisière. Un mari fait la gueule. Une femme seule se baba-coolise et noie sa solitude dans l'alcool (ou un bain. au choix). Un couple de vieux français attends la mort. Personne ne se côtoie vraiment, si ce n'est par habitude et belles manières.

Le docteur de la cité pense au cul de son infirmière. Le vendeur d'appartement, sourire figé, fait son taf sans réelle croyance. Le décalage entre concept et fait est têtu. Chacun à sa place. La trouille au ventre (duo de veilles femmes paniquées sur le pelouse autour de l'immeuble). L'enfer soft trouve son apogée avec les couloirs déserts, dont seuls un ascenseur rythme la vie (un paradis, mais où ? à quel étage ?).
Le projet déconne dés le départ. Cette volonté à vouloir rendre les gens heureux (si possible de force) inscrite dans le projet architectural. Du déterminisme fort. Rien de tel qu'un petit excès de science pour faire monter la mayo..

Anecdote : la Cité radieuse de Le Corbusier (à la poésie bouleversante, j'insiste) est cernée par un câble sous-terrain, marquage symbolique et invisible à l'oil nu, d'une limite posée entre deux mondes. Le bonheur sera sans bavure et raisonnable.

Photo : Charles-Edouard Jeanneret dit "Le Corbusier"

Archi sexe

La figure du savant fou est ici savoureuse et drôle (à quand une thèse sur le comique jubilatoire chez Cronenberg ?). Marre de la raison assimilée à l'ennuie. Ras le bol de la société éprise de cogito et de raison classique. Faudrait nous libérer tout ça. Lâcher les pulsions. Décharger la libido. Décoincer les corps et faire la bête à deux dos toute la journée, tel est le programme, paradoxalement scientifique, du savant tueur en début de film. Il expérimente un virus-bite parfaitement désinhibant avec une jeune fille qui, couchant de corps en corps, transmet le virus aux hommes de l'immeuble. Très vite, les habitants se cannibalisent par le sexe. Cherchent la chair fraîche. Croquent la pomme. Vivent une partouze permanente. Evacuent la culpabilité. Erotisent les corps jusqu'à perdre la capacité à fantasmer. Remplacent un cauchemar soft par un enfer hard.

Les zombies du sexe se dévorent entre eux jusqu'à cette sublime conclusion : ouvrir les portes du garage pour filer en voiture vers la ville et continuer le travail. On rêve encore, 30 ans après, d'un Frissons 2.
Ne pas voir ici une allégorie prémonitoire du sida (faut pas pousser mémé dans les orties, Cronenberg n'est pas madame Soleil), mais un joli retournement du cinéma de Romero. La satire sociale passe du classique mort-vivant aux morts de sexe. Retour à l'état de nature. La bite en l'air naturellement. Freud et Marx dans un même bateau, on agite bien fort et hop !

On pense également à l'ironie mordante d'un Paul Morrissey déclarant en 2002 pour la réédition de sa célèbre trilogie FLESH + TRASH + HEAT : 
je filme des personnages qui vivent leur désirs totalement. Un jeu triste qui ne mène nul part.


Quand on a tout essayé. que reste-t'il ? La mort du fantasme. Pile poil le contre pied d'une époque en pleine libération sexuelle, précisément pré-sida. Le canadien ouvre la douche froide avant l'heure. Pose la question d'une économie du fantasme. Joue sa partition drôle et particulièrement désenchantée.

La pulsion se niche dans l'arrière boutique Cherchez l'hygiène un peu trop fort et vous trouver le monde sale. Souhaitez la tranquillité un peu trop près ou vous rencontrez l'enfer. Vivez tous vos fantasmes et vous finirez dévorés. Délectez vous d'un film gore et vous verrez une grande comédie des années 70.
Comme dirait l'autre, sans sexe on s'emmerde mais trop de cul nuit au spectateur.

Photo : Flesh de Paul Morrissey

 

 

 

DS

Filmographie de David Cronenberg (lien Imdb)