Home cinema
Freddy - L
es griffes de la nuit (2010) de Samuel Bayer


Bien sûr, le cahier des charges est tenu de bout en bout. Evidement, Michael Bay à la production invite à l'érotisme comme Valérie Pécresse à poursuivre ses études. Naturellement, fourguer la Freddy compagnie à un jeune pubeux n'attise guère la curiosité. Enfin, c'est écrit en long, large et travers, Freddy Krueger n'est plus interprété par Robert Englund. C'est une première depuis la naissance du personnage.

Pour une fois, quelque chose cesse vraiment dans la série.

Jackie Earle Haley enfile le masque pour la première fois et fonce droit dans le mur de l'indifférence, pire de la trahison. Pourtant, pour les amateurs de rebooting, un truc se passe assez rapidement dans ces Griffes de la nuit. L'acteur semble super présent dés les premières apparitions. Le garçon distille même un petit goût pour l'inhumain. C'est-à-dire, les retrouvailles paradoxales avec le mot humain sous sa trogne en plastique. Quelque chose bouge en Freddy. Mimi Mathy sors de ce corps !

L'air de rien, on retrouve les mouvements du visage, pour une fois le latex colle à la peau, l'acteur dessous n'est pas dissous. Résultat, Freddy jouit moins sur l'humour torturé et tue les jeunes gens sans faire de l'esprit chez les Grosses Têtes sur RTL. On sent presque l'actor studio sous le grime. Quelque chose se passe avec Jackie Earle Haley, un zozo à la carrière pas trop déméritante.

Rappel avant un nouveau pointage chez pôle Emploi: son job débute avec Deray pour la french touch, puis Schlesinger et Yates pour la grande classe ou dernièrement, une résurrection artistique grâce au Watchmen signé Zack Snyder.

N'empêche, les critiques tombent à bras raccourcis sur un film trop en balance avec Wes Craven, papa pas poule génial du mythe. Ca flingue un peu sévère. C'est carrément dommage et faut farfouiller dans le sous texte des journalistes bien emmerdés pour trouver la puce à l'oreille : un sens plastique dans la réalisation, un ton singulièrement dénué de drôlerie, un manque de distance de la part du réalisateur… Ok, on poursuit sans fermer les yeux.

Deuxième CV pour la rigueur : Samuel Bayer a un solide savoir faire dans les clips, un goût pour le noir et blanc et les anges et tout le binz. Ca sent le métier avec cette touche suffisamment libre pour glisser l'image d'un hélicoptère dans la vidéo de Robbie. Ouep, l'outil classique sorti d'un vieux clip signé U2 repasse les grandes étendues avec une caméra au cul passe le rubicon et se montre cash dans l'écran. Une touche d'abîme tranquille, un soupçon de making off pour faire joli. Ca va pas péter loin, mais voilà le signe d'un zozo prêt à s'amuser dans sa grosse commande Universal music.

Un hélico dans le plan

Pas d'hélicos dans Freddy, mais Bayer s'amuse sur son super terrain de jeu esthétique. C'est même probablement la grande force, la modernité diraient certains, dans la trouvaille de Craven : intégrer la bête dans les rêves, étendre ses crimes par-dessus de subconscient. Comme si le surmoi sautait définitivement dans la logique Freudienne. Et pop ! Le dernier verrou Norman Bates (Psycho de Hitchcock) explose en vol.

Du coup, la caméra quitte le point de vue extérieur pour se glisser sur une frontière définitivement perturbée. Bayer filme une psychose collective, dehors et dedans, avec passage à l'acte chez des jeunes gens caractérisés par l'ennui de vivre, voir le suicide.

Freddy c'est plus fort que toi. Rien n'y fait, les questions de mises en scène demeurent les mêmes à chaque opus : comment filmer le passage du rêve au réel ou l'inverse ? Le film opte ici pour une solution surprenante. Les cuts entre le réel et le cauchemar surgissent par des effets studio sur gonflés. C'est-à-dire, une augmentation des signes cinéma avec éclairages comme dans les polars 40's, des prises de vues penchées, des acteurs en surchauffent et jeux à plein régime. On a même droit aux relectures des classiques dont psycho plein pot (la douche) ou quelques courses poursuites à la Ridley Scott grande époque.

Pour Bayer, le cauchemar trouve sa vraie plénitude dans le cinéma. Le réel, de son côté, reste un tas d'ennuis filmé pépère. Du coup, les jeunes gens se tuent à ne pas entrer dans le studio. Refusent de dormir. Fuient la somnolence comme on boycotte une bonne séance de ciné. Pourtant, c'est pas l'envie qui manque. Alors, comme Donnie Darko (Richard Kelly), ils vont chercher le lieu des origines, le méga studio (une école) et tenter l'ultime expérience : faire revivre Freddy pour le niquer dans son décorum.

Les Griffes de la nuit enfonce le clou comme Woody Allen reniflait les salles de ciné dans la Rose pourpre du Caire. Mia Farrow pénétrait (à défaut de l'inverse) dans l'écran, vivait ainsi une idylle avec son héros noir et blanc. Mais ici, si la déception est la même (après tout, la question est peut être tout simplement de rendre le quotidien excitant), les conséquences sont cash. Tu franchis le rubicon, tu es mort. Comme Woody, c'est le cinéma qui vient te chercher à l'insu de ton plein gré. Comme dit Richi, on choisit pas tout…

Comme ça, le cinéma c'est le désir, la peur, le lieu de la révélation mais aussi l'enfer. En passant à travers lui, en accumulant un peu l'expérience fantastique, on apprend à l'aimer avec une petite distance, une stratégie. Celle qui va précisément le rendre encore plus beau, plus fort, plus bandant, plus pensant.

Un truc pas si puritain, car ce mouvement pousse les jeunes gens à réfléchir, s'activer, bref moins s'emmerder. Le risque est grand, parfois définitif comme Donnie Darko, mais pour les survivants, le truc suggère un sens au quotidien plus du tout ennuyeux.

C'est comme l'hélicoptère chez Robbie. On saute d'un plan à l'autre avec tout le dispositif dans la gueule.

Photo : La rose pourpre du Caire de Woody Allen

Un acteur sous le masque

Dans le même esprit, pas étonnant de trouver un acteur sous le masque. Car le mouvement fonctionne aussi à l'inverse. Dans le monde du studio, l'intermittent du spectacle respire, fait signe, travaille dur pour arriver à la hauteur du décorum.

Faut faire exister Freddy après tant d'épisodes, de mythologies et surtout post Robert Englund. Tant d'efforts pour donner la chance à Freddy d'être vraiment odieux. Et là, les scénaristes passent par tous les stades. Une rédemption temporaire façon M le Maudit (Fritz Lang) pour le lynchage collectif du "nouveau" pédophile aux ongles mal coupés. Puis un rétropédalage pour du vigilent pur sucre, teinté par la culpabilité parentale.

Car les si les kids s'emmerdent à mourir dans la bourgade, ils génèrent du cinéma hyper violent contre eux-mêmes, contre l'autorisation parentale même revue à la hausse in fine et des solutions faux cul à l'emporte pièce.

Une bouloche sur le tapis rouge

Quelque chose est vraiment niqué dans les mondes de Freddy. Réel et cinéma conversent et convergent vers une horreur dont plus personne ne maitrise les manettes. Tout se barre en couilles. Freddy jouit d'un espace libéré par une impuissance au fond véritablement affolante.

Bayer joue sur ce terrain et fait pointer l'inhumanité de Freddy par un acteur au turbin. Les comédiens, tous issus du cinéma d'horreur, marnent comme des dingues pour faire exister ce drôle de déséquilibre. Tous justifient le cacheton (à prendre dans tous les sens du mot). Livrent une bataille lisible comme la volonté de faire vivre le cinéma de genre dans la cours des grands. Une bataille tournée dans des studios 40's comme Brigitte Lahaye tentait, il y a des siècles, une carrière pour décrocher un César. C'est beau comme du porno déguisé sous des habits littéraires, l'épée de l'Académie française accrochée au slip. Le terrain de jeu se niche ici, quelque part parmi les cloisons trop abattus entre rêve et réel.

Les lumières d'une enseigne clignotent pour ressusciter Bogart. M le Maudit surgit avant un retour forcé au troisième sous-sol. Freddy est plus fort que le cinéma. Les portes du festival de Cannes s'ouvrent comme dans un rêve (ou un cauchemar), mais se referment sur la volonté du zozo à ne pas quitter son rôle, son genre, son destin. Résultat, le film s'achève tranquillement sur une suite éternelle dont on ne peut vraiment sortir.

Pas de grand soir pour Freddy. Il s'amuse à passer dans la cours des grands, mais il viande tout sur son passage, y compris une honorabilité déplacée. C'est la commande. C'est même son destin. Bayer signe un beau premier film honnête en somme.

Photo : La femme à abattre de Bretaigne Windust

 

 

 

DS

Filmographie de Samuel Bayer (lien Imdb)