Débarqués

Flandres (2006) de Bruno Dumont


"Ce monstrueux n’est ni envoyé par les anciens dieux ni représenté par les monstres classiques ; les temps modernes sont l’ère du monstrueux créé par l’homme".
Peter Sloterdijk – "L’heure du crime et le temps de l’œuvre d’art".

Et voilà, on bouquine des essais pour se la péter. On pense bêtement trouver quelques clés, là et là. On flirte avec trois trucs à se mettre sous la dent et puis vlan ! C’est la claque dans la gueule ! Un film déboule à Cannes et pan ! Ramasse son prix, re-pan ! Sort sur les écrans, on perd les pédales, re-panpan ! L’esprit bascule. Travaille. Perturbe. Haut les cœurs ! En route sur un chemin chaotique. Peu sûr. Sans repère. Juste une certitude, il s’est passé quelque chose dans la désorientation. Un vrai poison cette affaire là ! Du cinéma pas cool. Un gros "bouge ton cul" tellement on ne sait pas comment le prendre. Ou être pris. Parce que c’est pas toujours simple de recevoir un film, on se dit. Etre prêt. Se laisser faire. La confiance. Dans le fond, on se dit encore, c’est une affaire de confiance. Comme pour un massage, si on flippe avant… c’est foutu.

En préambule, une petite arithmétique de l’esprit : se rendre disponible pour suivre "Flandres" sur les sentiers escarpés des hauts sommets. Goûter la chute horizontale du film, ses paysages en butées, son désert chaud et sa campagne humide. Sortir lessivé, fatigué, énervé, émerveillé, penaud, fortifié, heureux, sans poignées, ni ascenseurs, ni rampes d’escaliers. Un peu Lynch sans l’option glam. Bruno Dumont, c’est un peu notre Antonioni du coin. Aussi revêche. En travail sur la forme pour nous causer "Humanité". Rien de moins. Du cinéma à la Pialat, Capra, Fellini ou Spielberg. La grande Œuvre quoi ! Genre, le prof de philo lance la compilation des plus grandes pensées mondiales sur le coin du bureau, l’index posé sur le sommaire, l’œil torvé par 30 ans de bibliothèque universitaire, pour nous dire lunette : les enfants, voilà "l’Etat des choses" et putain, c’est pas joli joli. C’est même monstrueux. Ce sentiment qui précise singulièrement… hum hum… la modernité. Cette conscience d’être TOUS monstrueux. Le voir. Le savoir. Spectateur et acteur.

- Hé ! Vous savez quoi les kids ? (là c’est le prof qui parle hein !). C’est de ça qu’on parle. Alors faites pas chier. Interro générale pour me dire ce que VOUS pensez de l’homme aujourd’hui. Je vous refile le paquet. Attention terrain miné. Le risque du grotesque évident. Pourtant, c’est aussi ça qui nous travaille le ventre et les idées. Plongez la main dans la merde. Sortez les pépites !

Et vous savez quoi ? Les mauvaises langues ont raison. Y’a ce côté prof chez Bruno Dumont, mais pas pour asséner une vérité. Plus en recherche d’un état de grâce dans la douleur. Autant dire une ambition démesurée et terriblement humble. A peine visible. Subtilement mis en scène. "Flandres", c’est d’abord du cinoche. D’abord des images et des sons. C’est long. C’est beau. C’est pas toujours cool. Et puis merde, en sortant, on peut toujours sucer un Magnum à la vanille. Vaciller la bouche pleine sur le trottoir. Terriblement perdu. Terriblement fragile. Terriblement debout.

La ferme des morts vivants

Au départ, la mise en scène propose un condensé de plans pas si contemplatifs. Par exemple, un petit train de séquences linéaires joue la confrontation entre le héros principal (Demester) et le paysage en face, intouchable. Des barrières métalliques se dressent entre les deux mondes à l’identique. La même chose droit devant et sous ses pieds. Du presque pareil au même, si ce n’est cette séparation étrange aux allures de sacré. Dans le même esprit, les personnages tombent main dans la main dans la terre (la jeune Barbe et ses 2 amours). Cette fois, l’Ailleurs se niche dans le ciel gris. Les yeux en l’air. Le corps dans la boue. Enfin, on trouve la même attente dans un bois humide, avec Barbe sur laquelle s’active péniblement Demester. Les yeux de la jeune femme restent dans le vague. En attente. Du contre érotisme dérangeant. Dés les premières minutes, les cieux de "Flandres" ne répondent pas. Les corps s’effondrent. Se font mal. La terre embourbe. La nature humide permet une sexualité pas géniale (euphémisme) et la chute des corps. Ennui. Violence. Grande tristesse grise. Un appel à peine audible vers autre chose indéfinissable.

Concrètement, les personnages trempent leur biscuit dans un univers souvent utilisé dans les films d’horreur : le rural trash. On pense à "La nuit des morts vivants" de Roméro, mais aussi à "Isolation" de Billy O’Brien. Encore une histoire de ferme avec une campagne folle furieuse. Les monstres sont dans la ferme et le purin bouffe les humains. On s’emmerde sec dans le vert. La nature travaillée (industrialisée) par l’homme donne dans le retour de bâton. Fallait pas toucher au bel équilibre initial. L’homme fabrique du monstre sans le savoir. A commencer par lui. Pour O’Brien, l’expérience vire en cauchemar animal (monstres). Pour Dumont, la campagne est à la fois la cause réelle d’un ennui profond et la projection mentale des personnages. Des démons intérieurs invisibles. Vu de l’extérieur, presque rien d’anormal. Perçu dedans, les jeunes gens sont des cocottes minutes au taquet. "Flandres" transpire l’enfer tranquille, rustre, les yeux tournés vers un ailleurs impossible "sacré" mais épouvantablement identique au réel. La boucle est bouclée. L’acte 2 peut poursuivre le circuit fermé avec un voyage au bout de l’enfer. Suffit de déplacer la boucle dans un autre contexte (l’état de guerre).

Voyage au bout de l’enfer

 Les 3 actes de "Flandres" (le pays, la guerre, retour au pays) flirtent avec le "Voyage au bout de l’enfer" de Cimino. Même construction globale. Pourtant, Bruno Dumont ne quitte jamais vraiment le pays (titre du film). Un montage parallèle, pendant la deuxième séquence d’une guerre dans un désert, persiste. La caméra suit les errances de la jeune femme restée au village, perdue sans ses deux hommes partis à la guerre. Plus qu’une rupture entre les deux mondes, c’est bien une continuité qui s’opère. Une même sauvagerie, sur des terres opposées (verte / jaune, humide / sèche, paix / guerre). Les pulsions, l’ennui, la sauvagerie restent là. Identiques. Un flux (une boucle) développé dans des matières différentes. Les gars sont juste transplantés dans un monde qui les dépasse et laissent libre cours à leur désir bestial. Ici, pas la chute d’un Eden comme Cimino. Pas de rédemption par la nature (même sauvage). L’enfer se développe entre la Flandre et le désert. Seule ouverture possible, le regard des personnages vers un ciel ou un "en face" intouchable.


Voyage au bout de l'enfer de Michael Cimino

La tentative d’imaginer autre chose trouve son paroxysme dans le 3 ème acte, et la disposition sur une même image d’un terrain moto cross (jaune comme le désert) et d’une campagne verte (les Flandres). Les deux enfers se rencontrent. La parole va enfin pouvoir se libérer. Comme sur une scène absurde. L’unique rescapé de la guerre, coupable d’un abandon criminel (et vengeur), pourra avouer sa trahison et dégueuler sa tonne de violence. Un débit terrible, violent, faible. Un bout d’humanité dans l’enfer. Barbe tient le corps de son ami dans ses bras. La lumière se lève légèrement sur les visages. Un bout de miracle déroulé sous nos yeux épuisés. Dernière image après tant d’épreuves, tant d’horreurs et violence, dernier moment pour stopper le flux des mots. Un silence comme on n’en avait pas entendu au cinéma depuis longtemps.

Le film résiste à la psychologie. A l’identification. A la sociologie. Ce frein nous force à plonger vers eux. Effort du spectateur pour aller voir dedans si on y est… et évidemment… on y est un peu. Du coup, chaque mot prononcé par les acteurs devient un événement. Chaque coup d’œil vers un ailleurs indéfinissable nous touche. La moindre monstruosité semble atroce et sans surprise. C’est précisément là un tours de force discret. En creux, la pataugeoire n’est pas sans rappeler Paul Claudel. "L’annonce faite à Marie" en particulier. Une ascension vers la sainteté. Une association de l’humain et l’inhumain et le surhumain. Un mixe de boue et de sacré. De guerre et d’amour. De sentiments ravagés et de silence. Une mayonnaise qui n’a peur ni de la crasse, ni du miracle. La force somme toute classique, mais pas si vu, du trivial dans un bain sacré. Attention, Dumont n’est pas une vieille bigote. Aucune breloque religieuse. "Flandres" effleure une rédemption à peine sentie, visible. Juste un peu de lumière sur les corps. Le jus de Claudel avec cette force tragique, par-dessus les conventions. Le monstrueux comme modernité. L’homme spectateur et acteur de sa propre violence.

C’est comme ça qu’on cause pas

On change les points de vue. Prenez maintenant les personnages de "L’Esquive" de Abdellatif Kechiche (2004). Contexte banlieue et tchatche des gamins (Sara Forestier + Osman Elkharraz). Les mots mitraillent à se coltiner Marivaux pour un travail scolaire ou entre les jeunes gens comme instrument de pouvoir les uns sur les autres. Des langues en bataille, chacune dépendante d’un contexte précis (l’école, au pied des tours, chez ses parents).


L'esquive de Abdellatif Kechiche
Cette tension porte le film. A l’image des personnages en lutte pour tenir. Mais à chaque fois, la parole colle avec un contexte déterminé. Dumont se frotte à une question bien plus étrange : comment les gars avec leurs mots "du nord" plein la bouche, soudain basculés dans une guerre mystère (un désert, un scope proche du ciné US) peuvent ils exister ? Leur langue détonne avec les clichés du film de guerre traditionnel. "Voyage au bout de l’enfer" donc, mais avec des "chtis" ! Très vite, après une bagarre entre deux soldats, les corps d’abords, les premiers mots sonnent à la fois vrais (on vient des Flandres, on est pris par l’accent qui sonne ultra réaliste) et faux (c’est pas comme ça qu’on cause dans un film de guerre). Ces personnages peuvent il vraiment vivre au cinéma ? Ce décalage, étrangement rugueux avec nos habitudes de sons et d’images, renforce petit à petit la vraisemblance. On se dit : c’est comme ça que des gars envoyés sur une guerre, aujourd’hui, doivent parler. Pas les bonnes manières. Pas la langue travaillée des acteurs.
"Flandres" n’en reste pas là et ajoute une couche surnaturelle. Pousse la narration à ses extrêmes limites avec la présence quasi monstrueuse, technique et mystique d’un hélicoptère. L’appareil revient sans cesse, toujours là, énorme, obscure, sans pilote, pour intervenir lors des moments délicats et prendre les corps morts. Un dieu kaki et diesel. Du Claudel militarisé et high tech. Au bord de la SF. Plongée dans l’étrange qui dépasse l’entendement. Et pendant ce temps, les gars transformés en violeurs killers aboient chtis, tournent en rond dans leur boucle devenue ultra violente. "Flandres" nous met en danger. Bousille nos conventions de spectateurs sans nous perdre pas en route. Nous entraîne sur un terrain rare au cinéma : un monde flottant. Notre état d’esprit probablement. Moins clair en sortant de la salle de cinéma. Plus apte à saisir. Absorber. Défricher.

 

 

 

DS

Filmographie de Bruno Dumont (lien Imdb)