Inconscient collectif
E.
T. l'extraterrestre (1982) de Steven Spielberg


Revoir E.T.
Maintenant que tout a changé. Maintenant qu'on sait. Qu'on a vu les tripodes, les précogs, et cette neige pas blanche que Schindler finit par toucher.
C'est dur. Pas envie de revivre le syndrome Lucas. Le barbu a eu l'outrecuidance de refaire des Star wars vingt ans après et de nous plonger la tête dans notre enfance. Qu'est-ce qu'on y avait vu ? Que l'enfance, c'était loin. Plus qu'on pensait. Que l'innocence, c'est fait pour être perdu et même que ça fait mal. Le con en avait même fait le thème des trois films suivants. Enfin, précédents. Enfin, vous voyez, quoi. Il avait mis le bordel dans son histoire et dans la nôtre. On n'a pas le droit de faire vieillir les gens comme ça. En plus le gonze avait retouché les films originaux. Nos Star wars à nous. Comme s'il n'avait pas vu que ses films ne lui appartenaient plus. Ca nous a pris six ans pour accepter ça. Le dernier film mettait tout le monde d'accord : on est bel et bien foutus. Alors quand on sait que Spielberg a refait des bouts de E.T. à coups de synthèse bien craignos, on n'a pas envie de reprendre dix ans dans la gueule.

"Amblin m'a tuer"

Et puis on le connaît par coeur, E.T. : l'arrivée, la rencontre, le doigt qui s'allume, le velo dans la lune, les larmes d'Eliott quand il faut que l'alien arthritique se casse. C'est bon, quoi.
Pourtant, on avait pleuré. Mais là, pas envie de le revoir.
Spielberg le savait-il, mais en utilisant l'image du vélo volant pour sa boîte de production "Amblin", il a effacé son film de notre mémoire. Comme s'il fallait vite faire rentrer le génie dans la lampe. C'est ça, E.T. : un gros buzz à la sortie, le plus gros succès de tous les temps en 82, Cannes qui pleure, tout le monde qui pleure, les critiques qui pédalent dans semoule et ne savent que dire de ce film "naïf mais efficace" et décernent le titre de plus gros entertainer du monde à Spielberg, des reportages sur la doubleuse française de l'alien (véridique : une petite vieille qui disait "E.T. téléphone maison" chez Mourousi le jour de la sortie) des sorties vidéo qui se font attendre, des diffusions télé qui font venir Mougeotte au 20 heures pour l'annoncer...

Tout ça pour que, plus de vingt ans après, on aie rangé le dossier au fond de nos souvenirs de gosses (ça y est, l'article est définitivement insupportable pour tous les plus de quarante ans qui étaient adultes à l'époque. Ne partez pas, je vais bien finir par en parler, du film.) - (tout compte fait, laissez nous cuver notre enfance).
Essayez de vous rappeler. Quoi de plus que le logo d'Amblin ?
Alors on achète le DVD, pour une bouchée de pain (merci cdiscount), on lance la lecture et on pense redécouvrir ce film qu'on a vu.
Le fait que Spielberg ait tripatouilé son montage achève de nous paumer : l'oubli des scènes se mêle à la découverte de scènes inédites puisque la seule édition trouvable est l'édition spéciale. Pas la peine de lutter.


Le logo d'Amblin

Il faut se rendre à l'évidence : pour qui a vu et aimé les derniers Spielberg, ses dix derniers films sont si importants qu'ils en ont chassé d'autres de notre mémoire. Il faudra donc se résoudre, non pas à redécouvrir, mais à découvrir E.T..

Mini messie

Et qu'est-ce que c'est beau. Et drôle. Et gonflé. C'est connu, tout le film est montré à hauteur d'enfant et pendant une heure, la caméra ne décolle pas de un mètre vingt du sol. Sauf que ça prend des allures expérimentales tant Spielberg va au bout de son idée de mise en scène : aucun adulte n'est visible (trop grands), à part la mère d'Eliott (mais ce n'est pas un adulte, c'est une gamine, dixit Spielby : n'oubliez pas d'acheter le DVD en édition double, il y a un long making-of !), et le seul personnage adulte important, joué par Peter Coyote, s'appelle Keys parcequ'on ne verra de lui rien d'autre que ses clés pendant un bon moment.
Parcequ'il est question de grandir. D'exister. C'est le souci d'Eliott. Trop petit pour être accepté par son frère et ses potes. Trop grand pour supporter sa mère, complètement larguée et en pleine galère. C'est que papa s'est barré avec une autre. Au Mexique. Il a franchi la frontière. Et il ne sait pas bien où c'est, le Mexique. C'est presque sur une autre planète. Alors comme papa est devenu extraterrestre, on lui envoie un autre extraterrestre. Pour exister. Celui-là sera le sien. Et de super jouet, E.T. deviendra un ami puis un frère tellement lié que la communication est télépathique. C'est moi qui boit, c'est toi qui est saoûl. C'est moi qui regarde un baiser, c'est toi qui embrasse. Tu vois, tu n'es pas seul.
D'ailleurs, le nom donné à l'extraterrestre, E.T., renforce encore la gemellité des deux personnages car il s'agit de la contraction du prénom "Eliott", sa première et sa dernière lettre.

Donner du sens à la vie d'Eliott, E.T. semble fait pour ça. La preuve : une fois sa mission terminée, il clamse.
C'est que la mission de Jésus de Mars n'est pas totalement achevée. Il faudra qu'Eliott s'en occupe. Qu'il l'aide. Qu'il devienne un papa pour ne plus souffrir de l'absence de son père. Qu'il l'aide à retrouver sa maison pour enfin trouver sa place dans la sienne.
A la fin du film, E.T. ressuscite et Eliott pique le cercueil où repose l'alien devenu bien craignos. Il pique un camion des scientifiques et part vers le vaisseau d'E.T.. Sauf qu'il doit se débarrasser, en roulant, du tunnel sanitaire de tissu accroché au camion. Les scientifiques s'accrochent au tunnel. Eliott détache l'appendice. Il coupe le cordon ombilical pour filer avec E.T. et son frère.

Des lampes

Si cette fuite est nécessaire, à camion puis à vélo, c'est parceque les adultes veulent évidemment mettre la main sur le petit extraterrestre pour le couper en rondelles. Et que celui-ci ne cesse de leur échapper. Ils ont beau braquer leurs lampes torches, leurs phares, leurs projecteurs, ils ne voient pas E.T.. Ce qu'ils ont vu de lui, ce n'est que la lumière du vaisseau qui l'a oublié, une silouhette et des feuilles qui bougent.


Les contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang

Parcequ'ici, comme dans les contes, la vérité se cherche à la lampe. C'est ce que fera Eliott, dans le garage. Attendre avec sa lampe. Petit parcours initiatique : ne pas hésiter à aller au fond de la maison, même dans les endroits abandonnés, pour mériter la rencontre.
On pense aux "Contrebandiers de Moonfleet", et plus spécialement à la scène de la crypte, où le petit John se ballade avec une lampe qu'il semble contrôler par la pensée car elle éclaire précisément ce que le petit veut voir alors qu'elle devrait donner une lumère diffuse. Ce faisant, il découvrira l'existence du monde d'en bas, détenant les secrets du monde d'en haut. Encore un film qui nous parle de l'enfance et de la nécessité de passer des épreuves pour comprendre et exister. Et encore un film sur l'absence du père.

E.T. va plus loin. Parceque l'extraterrestre aussi a une lampe. Dans le doigt. Une lampe qui a la particularité d'éliminer les bobos. Une lampe pour voir mais surtout pour guérir.


Quelques années plus tard, Spielberg remakera E.T. en remplaçant l'alien par un robot. Ca s'appellera "A.I." (remarquez l'analogie des titres). Sauf que là, le petit "autre", synthèse d'Eliott et d'E.T., n'est pas oublié, mais abandonné dans la forêt par ses parents.
Il leur survivra, ainsi qu'à l'humanité entière. C'est le Spielberg plus sombre, celui des derniers films, qui aime à nous montrer la fin du monde ("A.I.", "La guerre des mondes", "Schindler" et même "Le terminal" avec son pays rayé de la carte), et qui semble revisiter ses premiers succès pour en tirer le négatif au sens photographique du terme, notamment grâce à son désormais fidèle directeur de la photo, Janusz Kaminski. On peut ainsi voir "La guerre des mondes" comme le remake noir de "Rencontre du troisième type", et le phénomène s'applique aussi aux "Dents de la mer" qui trouve en "Jurassic Park 2 / le monde perdu" un drôle de frère, mais on en reparlera.
Quand on l'aura oublié.

 

 

 

RN

Filmographie de Steven Spielberg (lien Imdb)