Cascadeur
Drive (2011) de Nicolas Winding Refn


Le pitch semble écrit pour Arnaud Lemaire, animateur du concept ultra L'Amour est aveugle : un cascadeur virilo-mutique tombe raide amoureux de sa jolie voisine. Pas de bol, la miss n'est guère disponible avec son mari en taule et un kid sur les bras. Après quelques bouffées de bonheur en cachette, les portes du pénitencier s'ouvrent. Le couple officiel reprend ses droits. Problème, le mari traine des casseroles mafieuses. La tragédie pointe alors le bout du nez, et le jeune amoureux prend tous les risques pour sauver cette famille du désastre.

Drive   a été tourné à Los Angeles durant l'été 2010. Pourtant, tout se joue dans les années 80 : quand le titre du générique balance son chrome tout beau, quand la musique semble sortir d'une FM californienne, quand les voitures quittent le musée, quand William Friedkin (Police Federal Los Angeles) invente un soleil sombre en Californie. Pourtant, tout se joue dans les années 70 : quand Sergio Leone filme des cowboys solitaires, teigneux et silencieux. Pourtant, et c'est magnifique aussi, tout se joue aussi dans les années 2000 : quand Tarantino réinjecte Leone dans le ciné avec des bouffées de violences calmes, glaciales, parfois ironiques. Enfin, tout se joue aujourd'hui : quand Gus Van Sant vire les portables, TV et autres signes distinctifs du temps, non pas pour faire Eva Joly, mais suspendre son histoire entre ciel et terre (Restless).

Clair obscur

Drive fabrique cette concentration des temps comme l'eau de roche coule de source. Tout est clair obscur. C'est même l'inverse d'un cinéma baroque, cherchant à additionner les références ou bien les gestes. Ici, rien de sinueux. Juste de la soustraction. Par exemple, la narration avance en ligne droite, tendue directe vers la tragédie. Tout semble transparent, durci dans un cristal translucide, ultime pépite d'une cinéphilie condensée. C'est magnifique, la musique colle à cette forme autant inspirée par une production contemporaine que l'hommage 80's. Elle opère une alchimie minérale en surplombant la narration et signale, ainsi, l'incroyable synthèse en cours. Du coup, la mise en scène dégagée des frontières temporelles, peut alors jouer avec la pédale douce du frein ou l'accélérateur. C'est-à-dire rouler à compte d'auteur, vers cette pierre précieuse où seuls les reflets semblent compter.

Pour le dire autrement, si les époques s'enchainent dans Minuit à Paris (Woody Allen) avec un zozo montant dans une voiture 1900 pour rencontrer ses héros du passé, Nicolas Winding Refn vire carrément les coutures, les passages, les superpositions. Drive assemble les temps (et les lumières) pour confectionner un seul mouvement. On reste dans la caisse et dehors, tout y passe : jours et nuits, passé et présent, vie et mort. C'est sans issue. C'est beau glacé. On est sidéré.

Photo : Minuit à Paris de Woody Allen

Amérique refoulée

Nicolas Winding Refn impose une autre figure passionnante. Cette fois, un truc directement inspirée par une autre merveille sombre et oubliée : 8 Mile de Curtis Hanson. On remonte les années 2000 et à l'époque, Eminem touche l'état de grâce en racontant sa propre histoire white trash tourneboulée par le rap. Celle d'un jeune chien fou, à la ramasse dans un Detroit en panne, coincé dans son mobil home pourri, cherchant la fortune comme Elvis Presley remixe le blues, en rapant sa hargne au milieu de blacks en battle. C'est une voix de l'Amérique étouffée par la misère, ouvrant soudain sa gueule de bois, soul et rap - ce pourrait être la techno aussi - à Detroit. En gros, le zozo pousse une bonne gueulante dans la cité dédiée à la fabrication de bagnoles. Bienvenue chez les prolos énervés.

Comme pour 8 Mile, Drive fabrique un terminus au milieu d'une usine à rêves en panne (Hollywood la winneuse et Detroit la looseuse, même combat). Le cascadeur reprend la bataille dans une ville mythique du 20 ème siècle mais à la ramasse. Les subprimes sont passées par là. Les temps modernes sont terminés. Hollywood la lumineuse baisse d'un ton, joue aux Frère d'Ardennes et ça fait mal.

C'est pile comme Rocky dans les années 70, quand Stallone cherche une rédemption par la boxe. C'est comme les kids en bricole avec un ailleurs impossible dans My Own private Idaho (Gus Van Sant dans un Portland également ravagé). C'est comme un père et son fils tentent de trouver un second souffle en participant à des combats de boxe robotique (le très réussi Real Steel de Shawn Levy) ou encore comme le chômage ronge la petite ville dédiée à métallurgie de Super 8 (J.J. Abrams). Vous en voulez encore ? On pense aux prolos bien sentis dans le premier épisode de Twilight, ce fantastique accident industriel signé Catherine Hardwicke.

Ouep, c'est bien d'une Amérique post industrielle dont il s'agit. C'est-à-dire un endroit capable de générer des héros à la recherche d'une seconde vie à force de voix, de bras, de muscles ou de batailles impossibles. Ouep, ca joue physique à 8 Mile de l'americana, précisément là où la tragédie invente des héros prêts à donner et prendre beaucoup pour s'en tirer. Autant dire de la voiture, du sang, de la sueur, des fantômes, des coups, de la musique au milieu de longs silences perdus avant de l'ouvrir un bon coup.

Photo : 8 Mile de Curtis Hanson

Rouler la nuit, chercher le soleil

Drive traverse cette Amérique refoulée avec un kid (un ange) à sauver pour entrevoir un morceau de lumière. Chez Van Sant, les héros paumés font du stop mais personne ne s'arrête, chez Shawn Levy les zozos tracent la route dans un camion de foire, dans Twilight l'héroïne trouve un moyen de locomotion original dans les bras de son vampire bondissant et JJ Abrams crashe un train dans une gare figurant un terminus.

Dans cette Amérique, rouler, galoper, voler, glisser reste le meilleur moyen pour fuir le cul de sac. Le vieux rêve de la conquête de l'ouest est toujours là. Dans ce contexte, la voiture reste bien évidemment l'objet absolu pour remettre du mouvement et circuler au sens propre, mais aussi entre le bien et le mal, vers des moments de bonheurs intenses ou bien direction le crime hyper violent. C'est l'objet finalement de tous les désirs conjugué au présent. C'est un véhicule pour demi-dieux, à la fois pris par le destin mais aussi épris de toutes les libertés.

Coup de génie : Le héro est cascadeur, soit un as de volant. Il incarne tous ces héros en marge, souvent en route, pas vraiment installés, rêvant d'un monde où le moteur se mettrait à nouveau en marche. White trash en banlieue, latino branleur sur le bord de la route ou encore afro-américain consigné dans les ghettos, la caisse reste l'objet de toutes les transgressions quand l'assignation sociale pousse au sur place.

Winding Refn reprend le flambeau et stylise cette recherche de mouvement à mort. En cela, le film reprend également toutes les époques, tous les personnages, tous les genres rendus ici presque muets tant les mots semblent également en panne. Alors oui, Drive reprend la sauce avec une stylisation folle, ancrée dans des époques multiples, jusqu'à l'abime du job cascadeur, en charge de mettre sur pied cet élan pour de faux. C'est suffisamment beau, ambivalent, et à plusieurs vitesses pour glisser à travers les références sans jamais vraiment s'arrêter.

Presque tout noir

Ryan Gosling incarne un héro bancal. Son rêve n'est plus Hollywood, il fait déjà la doublure, mais fuir ce paradis effondré pour faire du racing car. Passer de la fiction cascadeuse au réel de la course. Problème, il a choppé toutes les caractéristiques des personnages du cinéma. L'homme à la veste siglé dragon doit non seulement prendre les poses, mais aussi plonger dans un sombre polar ultra classique (c'est un compliment) pour tenter de toucher ce réel. Trop d'oripeaux freinent le mouvement. L'enchantement, s'il en reste, se situe vers un brin de nature, au bout des égouts de la ville cinéma.

Tout semble s'inverser dans Drive. La fiction est un truc à fuir, le réel une géographie à conquérir. La nouvelle conquête de l'ouest est là, quasi impossible. Mais Hollywood reste trop fort, trop prégnant. Le film bascule sans cesse du côté de la fiction comme une mauvaise farce. Le zozo se fait sans cesse rattrapé par les personnages secondaires surjouant les codes de l'industrie cinéma. Cette confusion entre le plateau et le goût pour le réel nourri les merdes et pousse au sacrifice pour sauver un brin de réel complètement niqué.

C'est alors le Dark night. Rappelez-vous la position inconfortable de Batman version Nolan. La super chauve souris cherche à abandonner sa combi spéciale cascade et c'est super difficile. Surtout quand plein de faux super héros surjouent le genre dans la rue. Le zozo doit alors quitter la piste car conspué par la foule elle-même larguée par les faux semblant. C'est son dernier don pour sauver un morceau d'humanité dans une nuit sans fin. Un dernier geste pour toucher terre.

Batman se planque dans le réel pour fuir son studio richement installé au sous sol et trouver une porte de sortie. Drive livre le même constat avec un monde renversé du cinéma, là où la porte de sortie semble définitivement incertaine. Comme la photographie du film, crépusculaire à souhait. Entre chiens et loups.

Photo : Batman - The dark knight de Christopher Nolan

 

 

 

 

DS

Filmographie de Nicolas Winding Refn (lien Imdb)