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Drive a été tourné à Los Angeles durant l'été 2010. Pourtant, tout se joue dans les années 80 : quand le titre du générique balance son chrome tout beau, quand la musique semble sortir d'une FM californienne, quand les voitures quittent le musée, quand William Friedkin (Police Federal Los Angeles) invente un soleil sombre en Californie. Pourtant, tout se joue dans les années 70 : quand Sergio Leone filme des cowboys solitaires, teigneux et silencieux. Pourtant, et c'est magnifique aussi, tout se joue aussi dans les années 2000 : quand Tarantino réinjecte Leone dans le ciné avec des bouffées de violences calmes, glaciales, parfois ironiques. Enfin, tout se joue aujourd'hui : quand Gus Van Sant vire les portables, TV et autres signes distinctifs du temps, non pas pour faire Eva Joly, mais suspendre son histoire entre ciel et terre (Restless). Clair obscurDrive fabrique cette concentration des temps comme l'eau de roche coule de source. Tout est clair obscur. C'est même l'inverse d'un cinéma baroque, cherchant à additionner les références ou bi Pour le dire autrement, si les époques s'enchainent dans Minuit à Paris (Woody Allen) avec un zozo montant dans une voiture 1900 pour rencontrer ses héros du passé, Nicolas Winding Refn vire carrément les coutures, les passages, les superpositions. Drive assemble les temps (et les lumières) pour confectionner un seul mouvement. On reste dans la caisse et dehors, tout y passe : jours et nuits, passé et présent, vie et mort. C'est sans issue. C'est beau glacé. On est sidéré. Photo : Minuit à Paris de Woody Allen Amérique refouléeNicolas Winding Refn impose une autre figure passionnante. Cette fois, un truc directement inspirée par une autre merveille sombre et oubliée : 8 Mile de Curtis Hanson. On remonte les années 2000 et à l'époque, Eminem touche l'état de grâce en racontant sa propre histoire white trash tourneboulée par le rap. Celle d'un jeune chien fou, à la ramasse dans un Detroit en panne, coincé dans son mobil home pourri, cherchant la fortune comme Elvis Presley remixe le blues, en rap Comme pour 8 Mile, Drive fabrique un terminus au milieu d'une usine à rêves en panne (Hollywood la winneuse et Detroit la looseuse, même combat). Le cascadeur reprend la bataille dans une ville mythique du 20 ème siècle mais à la ramasse. Les subprimes sont passées par là. Les temps modernes sont terminés. Hollywood la lumineuse baisse d'un ton, joue aux Frère d'Ardennes et ça fait mal. C'est pile comme Rocky dans les années 70, quand Stallone cherche une rédemption par la boxe. C'est comme les kids en bricole avec un ailleurs impossible dans My Own private Idaho (Gus Van Sant dans un Portland également ravagé). C'est comme un père et son fils tentent de trouver un second souffle en participant à des combats de boxe robotique (le très réussi Real Steel de Shawn Levy) ou encore comme le chômage ronge la petite ville dédiée à métallurgie de Super 8 (J.J. Abrams). Vous en voulez encore ? On pense aux prolos bien sentis dans le premier épisode de Twilight, ce fantastique accident industriel signé Catherine Hardwicke. Ouep, c'est bien d'une Amérique post industrielle dont il s'agit. C'est-à-dire un endroit capable de générer des héros à la recherche d'une seconde vie à force de voix, de bras, de muscles ou de batailles impossibles. Ouep, ca joue physique à 8 Mile de l'americana, précisément là où la tragédie invente des héros prêts à donner et prendre beaucoup pour s'en tirer. Autant dire de la voiture, du sang, de la sueur, des fantômes, des coups, de la musique au milieu de longs silences perdus avant de l'ouvrir un bon coup. Photo : 8 Mile de Curtis Hanson Rouler la nuit, chercher le soleilDrive traverse cette Amérique refoulée avec un kid (un ange) à sauver pour entrevoir un morceau de lumière. Chez Van Sant, les héros paumés font du stop mais personne ne s'arrête, chez Shawn Levy les zozos tracent la route dans un camion de foire, dans Twilight l'héroïne trouve un moyen de locomotion original dans les bras de son vampire bondissant et JJ Abrams crashe un train dans une gare figurant un terminus. Dans cette Amérique, rouler, galoper, voler, glisser reste le meilleur moyen pour fuir le cul de sac. Le vieux rêve de la conquête de l'ouest est toujours là. Dans ce contexte, la voiture reste bien évidemment l'objet absolu pour remettre du mouvement et circuler au sens propre, mais aussi entre le bien et le mal, vers des moments de bonheurs intenses ou bien direction le crime hyper violent. C'est l'objet finalement de tous les désirs conjugué au présent. C'est un véhicule pour demi-dieux, à la fois pris par le destin mais aussi épris de toutes les libertés. Coup de génie : Le héro est cascadeur, soit un as de volant. Il incarne tous ces héros en marge, souvent en route, pas vraiment installés, rêvant d'un monde où le moteur se mettrait à nouveau en marche. White trash en banlieue, latino branleur sur le bord de la route ou encore afro-américain consigné dans les ghettos, la caisse reste l'objet de toutes les transgressions quand l'assignation sociale pousse au sur place. Winding Refn reprend le flambeau et stylise cette recherche de mouvement à mort. En cela, le film reprend également toutes les époques, tous les personnages, tous les genres rendus ici presque muets tant les mots semblent également en panne. Alors oui, Drive reprend la sauce avec une stylisation folle, ancrée dans des époques multiples, jusqu'à l'abime du job cascadeur, en charge de mettre sur pied cet élan pour de faux. C'est suffisamment beau, ambivalent, et à plusieurs vitesses pour glisser à travers les références sans jamais vraiment s'arrêter. Presque tout noirRyan Gosling incarne un héro bancal. Son rêve n'est plus Hollywood, il fait déjà la doublure, mais fuir ce paradis effondré pour faire du racing car. Passer de la fiction cascadeuse au réel de la course. Problème, il a choppé toutes les caractéristiques des personnages du cinéma. L'homme à la veste siglé dragon doit non seulement prendre les poses, mais aussi plonger dans un sombre polar ultra classique (c'est un compliment) pour tenter de toucher ce réel. Trop d'oripeaux freinent le mouvement. L'enchantement, s'il en reste, se situe vers un brin de nature, au bout des égouts de la ville cinéma. Tout semble s'inverser dans Drive. La fiction est un truc à fuir, le réel une géographie à conquérir. La nouvelle conquête de l'ouest est là, quasi impossible. Mais Hollywood reste trop fort, trop prégnant. Le film bascule sans cesse du côté de la fiction comme une mauvaise farce. Le zozo se fait sans cesse rattrapé par les personnages secondaires surjoua C'est alors le Dark night. Rappelez-vous la position inconfortable de Batman version Nolan. La super chauve souris cherche à abandonner sa combi spéciale cascade et c'est super difficile. Surtout quand plein de faux super héros surjouent le genre dans la rue. Le zozo doit alors quitter la piste car conspué par la foule elle-même larguée par les faux semblant. C'est son dernier don pour sauver un morceau d'humanité dans une nuit sans fin. Un dernier geste pour toucher terre. Batman se planque dans le réel pour fuir son studio richement installé au sous sol et trouver une porte de sortie. Drive livre le même constat avec un monde renversé du cinéma, là où la porte de sortie semble définitivement incertaine. Comme la photographie du film, crépusculaire à souhait. Entre chiens et loups. Photo : Batman - The dark knight de Christopher Nolan
DS |