Le coeur supplicié
Dead zone (1983) de David Cronenberg


C'est l'histoire d'un prof avec sa canne, une jambe qui boite et un long manteau noir sur les épaules.
Son impératif catégorique : sauver le monde. L'affaire est simple. il serre la main d'un homme, d'une femme ou d'un enfant, et pan ! Un flash divinatoire dérègle ses sens. Annonce un drame prochain. Percute le présent. Ces révélations tragiques nécessitent une décision (le dire ou pas). Ce choix provoque des conséquences plus ou moins espérées, catastrophiques, justes, injustes (les  vies sont imbriquées les unes les autres). Chaque vie sauvée en tue d'autres. Sauver le monde nécessite un meurtre. Le héros meurt à petit feu car la vie devient une source insondable d'épouvantes.

Isambart, professeur
27, rue de l'Abbaye-des-champs,
à Douai,
Nord.

Charleville, 13 mai 1871.

Cher Monsieur !
Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m'avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. − Moi aussi, je suis
Monsieur Georges le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d'anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en parole, je le leur livre : on me paie en bocks et en filles. − Stat mater dolorosa, dum pendet filius. − Je me dois à la Société, c'est juste, − et j'ai raison. − Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd'hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regagner le râtelier universitaire, − pardon! − le prouve ! Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n'a rien fait, n'ayant voulu rien faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j'espère, − bien d'autres espèrent la même chose, − je verrai dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez ! − Je serai un travailleur : c'est l'idée qui me retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris − où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève.

Maintenant, je m'encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n'est pas du tout ma faute. C'est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense. − Pardon du jeu de mots. −
Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu'ils ignorent tout à fait !
Vous n'êtes pas Enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez ? Est-ce de la poésie ? C'est de la fantaisie, toujours. − Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni − trop − de la pensée : LE COEUR SUPPLICIE
Ça ne veut pas rien dire. − RÉPONDEZ-MOI.

Arthur Rimbaud

Sortie de route universitaire pour Johnny Smith. la coccinelle file dans le ravin, 5 années de coma et retour sur terre. Son don pour la divination devient devoir. Chez Stephen King, à la manière d'un Rimbaud, être voyant n'est pas cool. La poésie en effet a un prix. Ramène sans cesse au réel avec pour devoir d'embrasser cette totalité. De son côté Arthur pète à table. De l'autre Johnny répare la société avec des bouts de ficelles. En commun, ce détour poétique pour un retour au réel plus dure encore.

Jouer les poètes en 1982 n'est pas une mince affaire. La posture sombre nécessite quelques aménagements. Il ne s'agit pas de travailler (quelques cours privés), de se mettre en couple (la dulcinée n'a pas attendu), de rester à l'écart volontairement (à la fin, la société rattrape comme l'amour mais il est trop tard). Dead Zone retrace magnifiquement l'impossible retour vers la vraie vie. L'expérience  poétique. Le dérèglement des sens.

Photo : Arthur Rimbaud

Mélodrame, sacrifice et révélation

Comment faire lorsque je est un autre. Que les autres sont des je en périls ? Les hurlements du réel sont inaudibles pour le commun des mortels. Les entendre veut dire les dire malgré les conséquences pour Johnny Smith. Les questions existentielles glissent sur la peau de chagrin comme un chapelet de thèses sur le rôle de l'artiste (poète ou cinéaste, c'est au choix) : voir n'est-il pas un enfer de responsabilité ? Que signifie l'idée de vérité ? Faut-il prévenir les lecteurs /spectateurs de grands dangers ? Clairement, oui. Se sentir déranger. Sur un terrain instable (revoir « Crash »). Laisser le virus des images troubler l'ordre des choses et rétablir un équilibre en bout de course.

Ici, Cronenberg filme magnifique - classique (la même année sort Vidéodrome qui peut être vu comme un développement noir et expérimental du personnage voyant). Une belle photo automnale nappe le générique. Fait apparaître les trous noirs. Permettra à Johnny Smith de se confondre avec la part obscure des vies vues de loin, touchées du doigt, à sauver. Cette stylisation volontaire parcours le film avec rigueur. Adoucie les mours. Fait naître le fantastique dans le quotidien (loin des effets de manche). Comme une main sur la peau, notre oil devient sensible. Les nuances se transforment en événements. Savoir regarder et le spectateur aura fait du bon boulot. 

Mais la perversité n'est jamais loin chez le canadien. Elle guette dans la scène finale (je donne ma vie volontairement pour sauver le monde). Le héros risque de tuer l'enfant qu'il n'aura jamais eu avec son ex-copine échappée vers le populisme politique. Désir inconscient de vengeance ? C'est précisément cette situation scabreuse qui va éviter l'ultime violence et faire tomber l'homme politique ravagé. La scène offre une photo à la presse. dernière image voyante, dévoilant la vérité d'une situation. encore une histoire de révélation.

 

 

 

 

DS

Filmographie de David Cronenberg (lien Imdb)