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C'est le mini miracle du festival international du film de la Rochelle, épisode 2011. Un truc plus fort que l'auto bronzant, plus fou que le fiasco de l'année du Mexique, plus excitant que les chichis vendus sur la croisette vendéenne. Ca commence par des salles à moitié vides. Et puis malgré des titres incompréhensibles pour les non hispanophones, le bouche à oreille fonctionne à fond (rien de sexuel), les spectateurs s'emballent et d'un coup on découvre une œuvre terriblement vivante, drôle, bouleversante. C'est foufou mais en trois docs, Juan Carlos Rulfo renverse une vapeur pas vraiment gagnée d'avance. Heureux ? Ouep ! Mais qui est donc ce quadra sans chichi et à lunettes, dont le nom apparaît sur la cartographie d'un ciné aux sources mexicaines. On connait Luis Buñuel (Los Olvidados), Alfonso Cuaron (Le Fils de l'homme), Guillermo Del Torro (Hellboy) ou Alejandro Gonzales Inarritu (Babel) mais Rulfo ? C'est qui toi ? Ben, un zozo un brin discret mixée à une bête de festival avec ses volées de trophées internationaux (prix du meilleur documentaire à Sundance, un Ariel soit un César mexicain, un Goya award pour l'Espagne ou encore un prix au Montréal film festival). Ca tombe bien, cette reconnaissance internationale lui taille une jolie réputation dans son pays, spécialement accentuée par son statut familial particulier : Juan Carlos Rulfo est le fils de Juan Rulfo. C'est carrément l'auteur d'un ouvrage célèbre au Mexique dont Borges disait : "Pedro Páramo est un des meilleurs roman des littératures de langue hispanique, et même de la littérature". D'accord, ça fait joli sur un cv mais bon, encore un fils à papa ? Peut-être, mais la filiation n'est pas anecdotique car le fiston partage le même goût pour la langue vivante (argot) et les histoires de vivants presque morts et de morts singulièrement vivants. Un truc trop fort pour rester folklorique, trop puissant pour ne pas irriguer ces documentaires singulièrement roboratifs et on insiste, magiques. Un monstre en villePrenez Dans le trou, chef d'œuvre dont la durée ne dépasse pas 1h15. Tout se passe au niveau de la terre. Un peu au-dessus ou dessous avec son pitch impeccable : Juan Carlos Rulfo filme pendant des mois les ouvriers embauchés pour construire le second étage d'un monstrueux périphérique par dessus la ville de Mexico. Une énormité de 17 kms sur 20 millions d'habitants, censée fluidifier une circulation automobile titanesque, vorace en espace, temps et hommes. C'est Cloverfield avec son Godzilla en béton dans la ville. Une histoire d'échelle entre le monstre (ici une architecture en construction) et les humains grouillant dessous. Faut au moins cette taille pour embrasser la ville impensable et mesurer les zozos autour, presque engloutis par les travaux. La masse impose son rythme, sa folie et ses dangers. Rulfo se calque sur la taille du monstre et trouve ainsi sa place évidente, toute petite avec sa caméra et les ouvriers au turbin. Dessous et dessus, les voitures dingues en bas et la vie chopée par bribes. D'ailleurs, dans le trou débute sous terre avec un mec à remonter à la corde. Lentement, les collègues tirent le fil et le film vers un peu de jour, de respiration, d'aisance malgré une situation pour le moins casse gueule. La vie tient à une co Ce mouvement, si simple et évident, trouve son déploiement fantastique à la fin du film, avec un plan séquence en état de grâce. Après des mois passés entre ciel et terre avec les zozos, la caméra décolle finalement par-dessus le périphérique en construction et traverse la ville. C'est proprement magique (le point de vue des esprits invoqués le long du film). C'est le générique d'ouverture filmé en hélico dans Shining (Kubrick). L'énorme hôtel Overlook bouffe tout sur sa montagne (le temps, l'espace et les locataires). Faut nécessairement cette vue du ciel pour aborder le monstre et donner pile la bonne échelle physique et disons le, métaphysique. La route est longue, sinueuse et fluide, juste le temps nécessaire pour sentir les enjeux terrifiants d'un tel engin. Ici même topo, mais en générique de fin par dessus le monstre dévoreur d'hommes. Subsistent les coucous des zozos sur les échafaudages en lutte pour leur survie et en conversations avec les esprits, en charge de donner forme à cette chose bigger than life. Un ogre sans pitié, avec la vie grouillante qui s'accroche à ses basques. Cette hauteur de vue incarne précisément l'instant magique (au sens propre). Par dessous et dessus, on se chamaille. A cet endroit précis, ça cause, ça gueule, ça peste et ça raisonne la vie comme la mort. Photo : Shining de Stanley Kubrick Blagues publiquesSur le papier, on craint un pensum politique et puis voilà le génie de Rulfo : on plonge dans le festival de la vanne. Chavelo, El Grande, El Gua Ces échappées belles prennent le langage, l'argot et la blague à bras le corps. Et là, on file direct dans les comédies géniales signées Judd Apatow (En cloque mode d'emploi, 40 ans toujours puceau, Funny people). C'est-à-dire des histoires de mecs à la ramasse qui tutoient envers et contre tout le bonheur. Comme dit le réalisateur américain, s'agit de rendre justice aux personnages. Les honorer, les choyer et les aimer. Cet amour passe par le déséquilibre burlesque (comment les mecs se poussent pour presque tomber) et surtout la tchatche. Les vannes, volatiles et légères, invisibles et sinueuses, sont les esprits enchanteurs quand tout semble figé. C'est le désordre vivant au cœur de la monstruosité. Filmer et inventer les blagounettes fraient un chemin dans le lourd et l'énorme. Elles charrient milles histoires parmi les tonnes de béton coulés. C'est l'argot virevoltant contre l'édification du tombeau ouvert. A cet instant magique, les esprits sont là. Pile dans les mots ou une bonne séance cul quand les mecs matent les culottes des filles en voitures à l'arrêt sous le pont. Le désir travaille toujours et les vivants épuisés, presque morts, se mettent à claquer des mots par dessus la peur. Rulfo plonge dans le trou pour en sortir direct, comme Apatow fait confiance en la comédie qui surgit nécessairement au bout du bout. Un truc pour éviter la compassion ou la tristesse. Le tragique est partout présent ? Raison de plus pour se marrer un bon coup et conjurer le mauvais sort. Causer avec les esprits insaisissables, plus forts que tous les édifices. Photo : 40 ans, toujours puceau de Judd Apatow
DS |